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解密文本:     《基督山伯爵》   [法] 大仲马  著         


Le comte de Monte-Cristo
Alexandre Dumas

 

  The Count of Monte Cristo
Alexandre Dumas
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Tome I (1845-1846)

Table des matières

I--Marseille.—L'arrivée.

II--Le père et le fils.

III--Les Catalans.

IV--Complot.

V--Le repas des fiançailles.

VI--Le substitut du procureur du roi.

VII--L'interrogatoire.

VIII--Le château d'If.

IX--Le soir des fiançailles.

X--Le petit cabinet des Tuileries.

XI--L'Ogre de Corse.

XII--Le père et le fils.

XIII--Les Cent-Jours.

XIV--Le prisonnier furieux et le prisonnier fou.

XV--Le numéro 34 et le numéro 27.

XVI--Un savant italien.

XVII--La chambre de l'abbé.

XVIII--Le trésor.

XIX--Le troisième accès.

XX--Le cimetière du château d'If.

XXI--L'île de Tiboulen.

XXII--Les contrebandiers.

XXIII--L'île de Monte-Cristo.

XXIV--Éblouissement.

XXV--L'inconnu.

XXVI--L'auberge du pont du Gard.

XXVII--Le récit.

XXVIII--Les registres des prisons.

XXIX--La maison Morrel.

XXX--Le cinq septembre.

XXXI--Italie.—Simbad le marin.

 

Book 1 (1845-1846)

Table of Contents

Chapter 1. Marseilles—The Arrival.

Chapter 2. Father and Son.

Chapter 3. The Catalans.

Chapter 4. Conspiracy.

Chapter 5. The Marriage-Feast.

Chapter 6. The Deputy Procureur du Roi.

Chapter 7. The Examination.

Chapter 8. The Chateau D'If.

Chapter 9. The Evening of the Betrothal.

Chapter 10. The King's Closet at the Tuileries.

Chapter 11. The Corsican Ogre.

Chapter 12. Father and Son.

Chapter 13. The Hundred Days.

Chapter 14. The Two Prisoners.

Chapter 15. Number 34 and Number 27.

Chapter 16. A Learned Italian.

Chapter 17. The Abbe's Chamber.

Chapter 18. The Treasure.

Chapter 19. The Third Attack.

Chapter 20. The Cemetery of the Chateau D'If.

Chapter 21. The Island of Tiboulen.

Chapter 22. The Smugglers.

Chapter 23. The Island of Monte Cristo.

Chapter 24. The Secret Cave.

Chapter 25. The Unknown.

Chapter 26. The Pont du Gard Inn.

Chapter 27. The Story.

Chapter 28. The Prison Register.

Chapter 29. The House of Morrel & Son.

Chapter 30. The Fifth of September.

Chapter 31. Italy: Sinbad the Sailor.

 




I Marseille.—L'arrivée.

Le 24 février 1815, la vigie de Notre-Dame de la Garde signala le trois-mâts le Pharaon, venant de Smyrne, Trieste et Naples.

Comme d'habitude, un pilote côtier partit aussitôt du port, rasa le château d'If, et alla aborder le navire entre le cap de Morgion et l'île de Rion.

Aussitôt, comme d'habitude encore, la plate-forme du fort Saint-Jean s'était couverte de curieux; car c'est toujours une grande affaire à Marseille que l'arrivée d'un bâtiment, surtout quand ce bâtiment, comme le Pharaon, a été construit, gréé, arrimé sur les chantiers de la vieille Phocée, et appartient à un armateur de la ville.

Cependant ce bâtiment s'avançait; il avait heureusement franchi le détroit que quelque secousse volcanique a creusé entre l'île de Calasareigne et l'île de Jaros; il avait doublé Pomègue, et il s'avançait sous ses trois huniers, son grand foc et sa brigantine, mais si lentement et d'une allure si triste, que les curieux, avec cet instinct qui pressent un malheur, se demandaient quel accident pouvait être arrivé à bord. Néanmoins les experts en navigation reconnaissaient que si un accident était arrivé, ce ne pouvait être au bâtiment lui-même; car il s'avançait dans toutes les conditions d'un navire parfaitement gouverné: son ancre était en mouillage, ses haubans de beaupré décrochés; et près du pilote, qui s'apprêtait à diriger le Pharaon par l'étroite entrée du port de Marseille, était un jeune homme au geste rapide et à l'œil actif, qui surveillait chaque mouvement du navire et répétait chaque ordre du pilote.

La vague inquiétude qui planait sur la foule avait particulièrement atteint un des spectateurs de l'esplanade de Saint-Jean, de sorte qu'il ne put attendre l'entrée du bâtiment dans le port; il sauta dans une petite barque et ordonna de ramer au-devant du Pharaon, qu'il atteignit en face de l'anse de la Réserve.

En voyant venir cet homme, le jeune marin quitta son poste à côté du pilote, et vint, le chapeau à la main, s'appuyer à la muraille du bâtiment.

C'était un jeune homme de dix-huit à vingt ans, grand, svelte, avec de beaux yeux noirs et des cheveux d'ébène; il y avait dans toute sa personne cet air calme et de résolution particulier aux hommes habitués depuis leur enfance à lutter avec le danger.

«Ah! c'est vous, Dantès! cria l'homme à la barque; qu'est-il donc arrivé, et pourquoi cet air de tristesse répandu sur tout votre bord?

—Un grand malheur, monsieur Morrel! répondit le jeune homme, un grand malheur, pour moi surtout: à la hauteur de Civita-Vecchia, nous avons perdu ce brave capitaine Leclère.

—Et le chargement? demanda vivement l'armateur.

—Il est arrivé à bon port, monsieur Morrel, et je crois que vous serez content sous ce rapport; mais ce pauvre capitaine Leclère....

—Que lui est-il donc arrivé? demanda l'armateur d'un air visiblement soulagé; que lui est-il donc arrivé, à ce brave capitaine?

—Il est mort.

—Tombé à la mer?

—Non, monsieur; mort d'une fièvre cérébrale, au milieu d'horribles souffrances.»

Puis, se retournant vers ses hommes:

«Holà hé! dit-il, chacun à son poste pour le mouillage!»

L'équipage obéit. Au même instant, les huit ou dix matelots qui le composaient s'élancèrent les uns sur les écoutes, les autres sur les bras, les autres aux drisses, les autres aux hallebas des focs, enfin les autres aux cargues des voiles.

Le jeune marin jeta un coup d'œil nonchalant sur ce commencement de manœuvre, et, voyant que ses ordres allaient s'exécuter, il revint à son interlocuteur.

«Et comment ce malheur est-il donc arrivé? continua l'armateur, reprenant la conversation où le jeune marin l'avait quittée.

—Mon Dieu, monsieur, de la façon la plus imprévue: après une longue conversation avec le commandant du port, le capitaine Leclère quitta Naples fort agité; au bout de vingt-quatre heures, la fièvre le prit; trois jours après, il était mort....

«Nous lui avons fait les funérailles ordinaires, et il repose, décemment enveloppé dans un hamac, avec un boulet de trente-six aux pieds et un à la tête, à la hauteur de l'île d'El Giglio. Nous rapportons à sa veuve sa croix d'honneur et son épée. C'était bien la peine, continua le jeune homme avec un sourire mélancolique, de faire dix ans la guerre aux Anglais pour en arriver à mourir, comme tout le monde, dans son lit.

—Dame! que voulez-vous, monsieur Edmond, reprit l'armateur qui paraissait se consoler de plus en plus, nous sommes tous mortels, et il faut bien que les anciens fassent place aux nouveaux, sans cela il n'y aurait pas d'avancement; et du moment que vous m'assurez que la cargaison....

—Est en bon état, monsieur Morrel, je vous en réponds. Voici un voyage que je vous donne le conseil de ne point escompter pour 25.000 francs de bénéfice.»

Puis, comme on venait de dépasser la tour ronde:

«Range à carguer les voiles de hune, le foc et la brigantine! cria le jeune marin; faites penaud!»

L'ordre s'exécuta avec presque autant de promptitude que sur un bâtiment de guerre.

«Amène et cargue partout!»

Au dernier commandement, toutes les voiles s'abaissèrent, et le navire s'avança d'une façon presque insensible, ne marchant plus que par l'impulsion donnée.

«Et maintenant, si vous voulez monter, monsieur Morrel, dit Dantès voyant l'impatience de l'armateur, voici votre comptable, M. Danglars, qui sort de sa cabine, et qui vous donnera tous les renseignements que vous pouvez désirer. Quant à moi, il faut que je veille au mouillage et que je mette le navire en deuil.»

L'armateur ne se le fit pas dire deux fois. Il saisit un câble que lui jeta Dantès, et, avec une dextérité qui eût fait honneur à un homme de mer, il gravit les échelons cloués sur le flanc rebondi du bâtiment, tandis que celui-ci, retournant à son poste de second, cédait la conversation à celui qu'il avait annoncé sous le nom de Danglars, et qui, sortant de sa cabine, s'avançait effectivement au-devant de l'armateur.

Le nouveau venu était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, d'une figure assez sombre, obséquieux envers ses supérieurs, insolent envers ses subordonnés: aussi, outre son titre d'agent comptable, qui est toujours un motif de répulsion pour les matelots, était-il généralement aussi mal vu de l'équipage qu'Edmond Dantès au contraire en était aimé.

«Eh bien, monsieur Morrel, dit Danglars, vous savez le malheur, n'est-ce pas?

—Oui, oui, pauvre capitaine Leclère! c'était un brave et honnête homme!

—Et un excellent marin surtout, vieilli entre le ciel et l'eau, comme il convient à un homme chargé des intérêts d'une maison aussi importante que maison Morrel et fils, répondit Danglars.

—Mais, dit l'armateur, suivant des yeux Dantès qui cherchait son mouillage, mais il me semble qu'il n'y a pas besoin d'être si vieux marin que vous le dites, Danglars, pour connaître son métier, et voici notre ami Edmond qui fait le sien, ce me semble, en homme qui n'a besoin de demander des conseils à personne.

—Oui, dit Danglars en jetant sur Dantès un regard oblique où brilla un éclair de haine, oui, c'est jeune, et cela ne doute de rien. À peine le capitaine a-t-il été mort qu'il a pris le commandement sans consulter personne, et qu'il nous a fait perdre un jour et demi à l'île d'Elbe au lieu de revenir directement à Marseille.

—Quant à prendre le commandement du navire, dit l'armateur, c'était son devoir comme second; quant à perdre un jour et demi à l'île d'Elbe, il a eu tort; à moins que le navire n'ait eu quelque avarie à réparer.

—Le navire se portait comme je me porte, et comme je désire que vous vous portiez, monsieur Morrel; et cette journée et demie a été perdue par pur caprice, pour le plaisir d'aller à terre, voilà tout.

—Dantès, dit l'armateur se retournant vers le jeune homme, venez donc ici.

—Pardon, monsieur, dit Dantès, je suis à vous dans un instant.»

Puis s'adressant à l'équipage: «Mouille!» dit-il.

Aussitôt l'ancre tomba, et la chaîne fila avec bruit. Dantès resta à son poste, malgré la présence du pilote, jusqu'à ce que cette dernière manœuvre fût terminée; puis alors:

«Abaissez la flamme à mi-mât, mettez le pavillon en berne, croisez les vergues!

—Vous voyez, dit Danglars, il se croit déjà capitaine, sur ma parole.

—Et il l'est de fait, dit l'armateur.

—Oui, sauf votre signature et celle de votre associé, monsieur Morrel.

—Dame! pourquoi ne le laisserions-nous pas à ce poste? dit l'armateur. Il est jeune, je le sais bien, mais il me paraît tout à la chose, et fort expérimenté dans son état.»

Un nuage passa sur le front de Danglars.

«Pardon, monsieur Morrel, dit Dantès en s'approchant; maintenant que le navire est mouillé, me voilà tout à vous: vous m'avez appelé, je crois?»

Danglars fit un pas en arrière.

«Je voulais vous demander pourquoi vous vous étiez arrêté à l'île d'Elbe?

—Je l'ignore, monsieur; c'était pour accomplir un dernier ordre du capitaine Leclère, qui, en mourant, m'avait remis un paquet pour le grand maréchal Bertrand.

—L'avez-vous donc vu, Edmond?

—Qui?

—Le grand maréchal?

—Oui.»

Morrel regarda autour de lui, et tira Dantès à part.

«Et comment va l'Empereur? demanda-t-il vivement.

—Bien, autant que j'aie pu en juger par mes yeux.

—Vous avez donc vu l'Empereur aussi?

—Il est entré chez le maréchal pendant que j'y étais.

—Et vous lui avez parlé?

—C'est-à-dire que c'est lui qui m'a parlé, monsieur, dit Dantès en souriant.

—Et que vous a-t-il dit?

—Il m'a fait des questions sur le bâtiment, sur l'époque de son départ pour Marseille, sur la route qu'il avait suivie et sur la cargaison qu'il portait. Je crois que s'il eût été vide, et que j'en eusse été le maître, son intention eût été de l'acheter; mais je lui ai dit que je n'étais que simple second, et que le bâtiment appartenait à la maison Morrel et fils. «Ah! ah! a-t-il dit, je la connais. Les Morrel sont armateurs de père en fils, et il y avait un Morrel qui servait dans le même régiment que moi lorsque j'étais en garnison à Valence.»

—C'est pardieu vrai! s'écria l'armateur tout joyeux; c'était Policar Morrel, mon oncle, qui est devenu capitaine. Dantès, vous direz à mon oncle que l'Empereur s'est souvenu de lui, et vous le verrez pleurer, le vieux grognard. Allons, allons, continua l'armateur en frappant amicalement sur l'épaule du jeune homme, vous avez bien fait, Dantès, de suivre les instructions du capitaine Leclère et de vous arrêter à l'île d'Elbe, quoique, si l'on savait que vous avez remis un paquet au maréchal et causé avec l'Empereur, cela pourrait vous compromettre.

—En quoi voulez-vous, monsieur, que cela me compromette? dit Dantès: je ne sais pas même ce que je portais, et l'Empereur ne m'a fait que les questions qu'il eût faites au premier venu. Mais, pardon, reprit Dantès, voici la santé et la douane qui nous arrivent; vous permettez, n'est-ce pas?

—Faites, faites, mon cher Dantès.»

Le jeune homme s'éloigna, et, comme il s'éloignait, Danglars se rapprocha.

«Eh bien, demanda-t-il, il paraît qu'il vous a donné de bonnes raisons de son mouillage à Porto-Ferrajo?

—D'excellentes, mon cher monsieur Danglars.

—Ah! tant mieux, répondit celui-ci, car c'est toujours pénible de voir un camarade qui ne fait pas son devoir.

—Dantès a fait le sien, répondit l'armateur, et il n'y a rien à dire. C'était le capitaine Leclère qui lui avait ordonné cette relâche.

—À propos du capitaine Leclère, ne vous a-t-il pas remis une lettre de lui?

—Qui?

—Dantès.

—À moi, non! En avait-il donc une?

—Je croyais qu'outre le paquet, le capitaine Leclère lui avait confié une lettre.

—De quel paquet voulez-vous parler, Danglars?

—Mais de celui que Dantès a déposé en passant à Porto-Ferrajo?

—Comment savez-vous qu'il avait un paquet à déposer à Porto-Ferrajo?»

Danglars rougit.

«Je passais devant la porte du capitaine qui était entrouverte, et je lui ai vu remettre ce paquet et cette lettre à Dantès.

—Il ne m'en a point parlé, dit l'armateur; mais s'il a cette lettre, il me la remettra.»

Danglars réfléchit un instant.

«Alors, monsieur Morrel, je vous prie, dit-il, ne parlez point de cela à Dantès; je me serai trompé.»

En ce moment, le jeune homme revenait; Danglars s'éloigna.

«Eh bien, mon cher Dantès, êtes-vous libre? demanda l'armateur.

—Oui, monsieur.

—La chose n'a pas été longue.

—Non, j'ai donné aux douaniers la liste de marchandises; et quant à la consigne, elle avait envoyé avec le pilote côtier un homme à qui j'ai remis nos papiers.

—Alors, vous n'avez plus rien à faire ici?»

Dantès jeta un regard rapide autour de lui.

«Non, tout est en ordre, dit-il.

—Vous pouvez donc alors venir dîner avec nous?

—Excusez-moi, monsieur Morrel, excusez-moi, je vous prie, mais je dois ma première visite à mon père. Je n'en suis pas moins reconnaissant de l'honneur que vous me faites.

—C'est juste, Dantès, c'est juste. Je sais que vous êtes bon fils.

—Et... demanda Dantès avec une certaine hésitation, et il se porte bien, que vous sachiez, mon père?

—Mais je crois que oui, mon cher Edmond, quoique je ne l'aie pas aperçu.

—Oui, il se tient enfermé dans sa petite chambre.

—Cela prouve au moins qu'il n'a manqué de rien pendant votre absence.»

Dantès sourit.

«Mon père est fier, monsieur, et, eût-il manqué de tout, je doute qu'il eût demandé quelque chose à qui que ce soit au monde, excepté à Dieu.

—Eh bien, après cette première visite, nous comptons sur vous.

—Excusez-moi encore, monsieur Morrel, mais après cette première visite, j'en ai une seconde qui ne me tient pas moins au cœur.

—Ah! c'est vrai, Dantès; j'oubliais qu'il y a aux Catalans quelqu'un qui doit vous attendre avec non moins d'impatience que votre père: c'est la belle Mercédès.»

Dantès sourit.

«Ah! ah! dit l'armateur, cela ne m'étonne plus, qu'elle soit venue trois fois me demander des nouvelles du Pharaon. Peste! Edmond, vous n'êtes point à plaindre, et vous avez là une jolie maîtresse!

—Ce n'est point ma maîtresse, monsieur, dit gravement le jeune marin: c'est ma fiancée.

—C'est quelquefois tout un, dit l'armateur en riant.

—Pas pour nous, monsieur, répondit Dantès.

—Allons, allons, mon cher Edmond, continua l'armateur, que je ne vous retienne pas; vous avez assez bien fait mes affaires pour que je vous donne tout loisir de faire les vôtres. Avez-vous besoin d'argent?

—Non, monsieur; j'ai tous mes appointements du voyage, c'est-à-dire près de trois mois de solde.

—Vous êtes un garçon rangé, Edmond.

—Ajoutez que j'ai un père pauvre, monsieur Morrel.

—Oui, oui, je sais que vous êtes un bon fils. Allez donc voir votre père: j'ai un fils aussi, et j'en voudrais fort à celui qui, après un voyage de trois mois, le retiendrait loin de moi.

—Alors, vous permettez? dit le jeune homme en saluant.

—Oui, si vous n'avez rien de plus à me dire.

—Non.

—Le capitaine Leclère ne vous a pas, en mourant, donné une lettre pour moi?

—Il lui eût été impossible d'écrire, monsieur; mais cela me rappelle que j'aurai un congé de quinze jours à vous demander.

—Pour vous marier?

—D'abord; puis pour aller à Paris.

—Bon, bon! vous prendrez le temps que vous voudrez, Dantès; le temps de décharger le bâtiment nous prendra bien six semaines, et nous ne nous remettrons guère en mer avant trois mois.... Seulement, dans trois mois, il faudra que vous soyez là. Le Pharaon, continua l'armateur en frappant sur l'épaule du jeune marin, ne pourrait pas repartir sans son capitaine.

—Sans son capitaine! s'écria Dantès les yeux brillants de joie; faites bien attention à ce que vous dites là, monsieur, car vous venez de répondre aux plus secrètes espérances de mon cœur. Votre intention serait-elle de me nommer capitaine du Pharaon?

—Si j'étais seul, je vous tendrais la main, mon cher Dantès, et je vous dirais: «C'est fait.» Mais j'ai un associé, et vous savez le proverbe italien: Che a compagne a padrone. Mais la moitié de la besogne est faite au moins, puisque sur deux voix vous en avez déjà une. Rapportez-vous-en à moi pour avoir l'autre, et je ferai de mon mieux.

—Oh! monsieur Morrel, s'écria le jeune marin, saisissant, les larmes aux yeux, les mains de l'armateur; monsieur Morrel, je vous remercie, au nom de mon père et de Mercédès.

—C'est bien, c'est bien, Edmond, il y a un Dieu au ciel pour les braves gens, que diable! Allez voir votre père, allez voir Mercédès, et revenez me trouver après.

—Mais vous ne voulez pas que je vous ramène à terre?

—Non, merci; je reste à régler mes comptes avec Danglars. Avez-vous été content de lui pendant le voyage?

—C'est selon le sens que vous attachez à cette question, monsieur. Si c'est comme bon camarade, non, car je crois qu'il ne m'aime pas depuis le jour où j'ai eu la bêtise, à la suite d'une petite querelle que nous avions eue ensemble, de lui proposer de nous arrêter dix minutes à l'île de Monte-Cristo pour vider cette querelle; proposition que j'avais eu tort de lui faire, et qu'il avait eu, lui, raison de refuser. Si c'est comme comptable que vous me faites cette question je crois qu'il n'y a rien à dire et que vous serez content de la façon dont sa besogne est faite.

—Mais, demanda l'armateur, voyons, Dantès, si vous étiez capitaine du Pharaon, garderiez-vous Danglars avec plaisir?

—Capitaine ou second, monsieur Morrel, répondit dit Dantès, j'aurai toujours les plus grands égards pour ceux qui posséderont la confiance de mes armateurs.

—Allons, allons, Dantès, je vois qu'en tout point vous êtes un brave garçon. Que je ne vous retienne plus: allez, car je vois que vous êtes sur des charbons.

—J'ai donc mon congé? demanda Dantès.

—Allez, vous dis-je.

—Vous permettez que je prenne votre canot?

—Prenez.

—Au revoir, monsieur Morrel, et mille fois merci.

—Au revoir, mon cher Edmond, bonne chance!»

Le jeune marin sauta dans le canot, alla s'asseoir à la poupe, et donna l'ordre d'aborder à la Canebière. Deux matelots se penchèrent aussitôt sur leurs rames, et l'embarcation glissa aussi rapidement qu'il est possible de le faire, au milieu des mille barques qui obstruent l'espèce de rue étroite qui conduit, entre deux rangées de navires, de l'entrée du port au quai d'Orléans.

L'armateur le suivit des yeux en souriant, jusqu'au bord, le vit sauter sur les dalles du quai, et se perdre aussitôt au milieu de la foule bariolée qui, de cinq heures du matin à neuf heures du soir, encombre cette fameuse rue de la Canebière, dont les Phocéens modernes sont si fiers, qu'ils disent avec le plus grand sérieux du monde et avec cet accent qui donne tant de caractère à ce qu'ils disent: «Si Paris avait la Canebière, Paris serait un petit Marseille.»

En se retournant, l'armateur vit derrière lui Danglars, qui, en apparence, semblait attendre ses ordres, mais qui, en réalité, suivait comme lui le jeune marin du regard.

Seulement, il y avait une grande différence dans l'expression de ce double regard qui suivait le même homme.




 

Chapter 1. Marseilles—The Arrival.

On the 24th of February, 1815, the look-out at Notre-Dame de la Garde signalled the three-master, the Pharaon from Smyrna, Trieste, and Naples.

As usual, a pilot put off immediately, and rounding the Chateau d'If, got on board the vessel between Cape Morgion and Rion island.

Immediately, and according to custom, the ramparts of Fort Saint-Jean were covered with spectators; it is always an event at Marseilles for a ship to come into port, especially when this ship, like the Pharaon, has been built, rigged, and laden at the old Phocee docks, and belongs to an owner of the city.

The ship drew on and had safely passed the strait, which some volcanic shock has made between the Calasareigne and Jaros islands; had doubled Pomegue, and approached the harbor under topsails, jib, and spanker, but so slowly and sedately that the idlers, with that instinct which is the forerunner of evil, asked one another what misfortune could have happened on board. However, those experienced in navigation saw plainly that if any accident had occurred, it was not to the vessel herself, for she bore down with all the evidence of being skilfully handled, the anchor a-cockbill, the jib-boom guys already eased off, and standing by the side of the pilot, who was steering the Pharaon towards the narrow entrance of the inner port, was a young man, who, with activity and vigilant eye, watched every motion of the ship, and repeated each direction of the pilot.

The vague disquietude which prevailed among the spectators had so much affected one of the crowd that he did not await the arrival of the vessel in harbor, but jumping into a small skiff, desired to be pulled alongside the Pharaon, which he reached as she rounded into La Reserve basin.

When the young man on board saw this person approach, he left his station by the pilot, and, hat in hand, leaned over the ship's bulwarks.

He was a fine, tall, slim young fellow of eighteen or twenty, with black eyes, and hair as dark as a raven's wing; and his whole appearance bespoke that calmness and resolution peculiar to men accustomed from their cradle to contend with danger.

"Ah, is it you, Dantes?" cried the man in the skiff. "What's the matter? and why have you such an air of sadness aboard?"

"A great misfortune, M. Morrel," replied the young man,—"a great misfortune, for me especially! Off Civita Vecchia we lost our brave Captain Leclere."

"And the cargo?" inquired the owner, eagerly.

"Is all safe, M. Morrel; and I think you will be satisfied on that head. But poor Captain Leclere—"

"What happened to him?" asked the owner, with an air of considerable resignation. "What happened to the worthy captain?"

"He died."

"Fell into the sea?"

"No, sir, he died of brain-fever in dreadful agony." Then turning to the crew, he said, "Bear a hand there, to take in sail!"

All hands obeyed, and at once the eight or ten seamen who composed the crew, sprang to their respective stations at the spanker brails and outhaul, topsail sheets and halyards, the jib downhaul, and the topsail clewlines and buntlines. The young sailor gave a look to see that his orders were promptly and accurately obeyed, and then turned again to the owner.

"And how did this misfortune occur?" inquired the latter, resuming the interrupted conversation.

"Alas, sir, in the most unexpected manner. After a long talk with the harbor-master, Captain Leclere left Naples greatly disturbed in mind. In twenty-four hours he was attacked by a fever, and died three days afterwards. We performed the usual burial service, and he is at his rest, sewn up in his hammock with a thirty-six pound shot at his head and his heels, off El Giglio island. We bring to his widow his sword and cross of honor. It was worth while, truly," added the young man with a melancholy smile, "to make war against the English for ten years, and to die in his bed at last, like everybody else."

"Why, you see, Edmond," replied the owner, who appeared more comforted at every moment, "we are all mortal, and the old must make way for the young. If not, why, there would be no promotion; and since you assure me that the cargo—"

"Is all safe and sound, M. Morrel, take my word for it; and I advise you not to take 25,000 francs for the profits of the voyage."

Then, as they were just passing the Round Tower, the young man shouted: "Stand by there to lower the topsails and jib; brail up the spanker!"

The order was executed as promptly as it would have been on board a man-of-war.

"Let go—and clue up!" At this last command all the sails were lowered, and the vessel moved almost imperceptibly onwards.

"Now, if you will come on board, M. Morrel," said Dantes, observing the owner's impatience, "here is your supercargo, M. Danglars, coming out of his cabin, who will furnish you with every particular. As for me, I must look after the anchoring, and dress the ship in mourning."

The owner did not wait for a second invitation. He seized a rope which Dantes flung to him, and with an activity that would have done credit to a sailor, climbed up the side of the ship, while the young man, going to his task, left the conversation to Danglars, who now came towards the owner. He was a man of twenty-five or twenty-six years of age, of unprepossessing countenance, obsequious to his superiors, insolent to his subordinates; and this, in addition to his position as responsible agent on board, which is always obnoxious to the sailors, made him as much disliked by the crew as Edmond Dantes was beloved by them.

"Well, M. Morrel," said Danglars, "you have heard of the misfortune that has befallen us?"

"Yes—yes: poor Captain Leclere! He was a brave and an honest man."

"And a first-rate seaman, one who had seen long and honorable service, as became a man charged with the interests of a house so important as that of Morrel & Son," replied Danglars.

"But," replied the owner, glancing after Dantes, who was watching the anchoring of his vessel, "it seems to me that a sailor needs not be so old as you say, Danglars, to understand his business, for our friend Edmond seems to understand it thoroughly, and not to require instruction from any one."

"Yes," said Danglars, darting at Edmond a look gleaming with hate. "Yes, he is young, and youth is invariably self-confident. Scarcely was the captain's breath out of his body when he assumed the command without consulting any one, and he caused us to lose a day and a half at the Island of Elba, instead of making for Marseilles direct."

"As to taking command of the vessel," replied Morrel, "that was his duty as captain's mate; as to losing a day and a half off the Island of Elba, he was wrong, unless the vessel needed repairs."

"The vessel was in as good condition as I am, and as, I hope you are, M. Morrel, and this day and a half was lost from pure whim, for the pleasure of going ashore, and nothing else."

"Dantes," said the shipowner, turning towards the young man, "come this way!"

"In a moment, sir," answered Dantes, "and I'm with you." Then calling to the crew, he said—"Let go!"

The anchor was instantly dropped, and the chain ran rattling through the port-hole. Dantes continued at his post in spite of the presence of the pilot, until this manoeuvre was completed, and then he added, "Half-mast the colors, and square the yards!"

"You see," said Danglars, "he fancies himself captain already, upon my word."

"And so, in fact, he is," said the owner.

"Except your signature and your partner's, M. Morrel."

"And why should he not have this?" asked the owner; "he is young, it is true, but he seems to me a thorough seaman, and of full experience."

A cloud passed over Danglars' brow. "Your pardon, M. Morrel," said Dantes, approaching, "the vessel now rides at anchor, and I am at your service. You hailed me, I think?"

Danglars retreated a step or two. "I wished to inquire why you stopped at the Island of Elba?"

"I do not know, sir; it was to fulfil the last instructions of Captain Leclere, who, when dying, gave me a packet for Marshal Bertrand."

"Then did you see him, Edmond?"

"Who?"

"The marshal."

"Yes."

Morrel looked around him, and then, drawing Dantes on one side, he said suddenly—"And how is the emperor?"

"Very well, as far as I could judge from the sight of him."

"You saw the emperor, then?"

"He entered the marshal's apartment while I was there."

"And you spoke to him?"

"Why, it was he who spoke to me, sir," said Dantes, with a smile.

"And what did he say to you?"

"Asked me questions about the vessel, the time she left Marseilles, the course she had taken, and what was her cargo. I believe, if she had not been laden, and I had been her master, he would have bought her. But I told him I was only mate, and that she belonged to the firm of Morrel & Son. 'Ah, yes,' he said, 'I know them. The Morrels have been shipowners from father to son; and there was a Morrel who served in the same regiment with me when I was in garrison at Valence.'"

"Pardieu, and that is true!" cried the owner, greatly delighted. "And that was Policar Morrel, my uncle, who was afterwards a captain. Dantes, you must tell my uncle that the emperor remembered him, and you will see it will bring tears into the old soldier's eyes. Come, come," continued he, patting Edmond's shoulder kindly, "you did very right, Dantes, to follow Captain Leclere's instructions, and touch at Elba, although if it were known that you had conveyed a packet to the marshal, and had conversed with the emperor, it might bring you into trouble."

"How could that bring me into trouble, sir?" asked Dantes; "for I did not even know of what I was the bearer; and the emperor merely made such inquiries as he would of the first comer. But, pardon me, here are the health officers and the customs inspectors coming alongside." And the young man went to the gangway. As he departed, Danglars approached, and said,—

"Well, it appears that he has given you satisfactory reasons for his landing at Porto-Ferrajo?"

"Yes, most satisfactory, my dear Danglars."

"Well, so much the better," said the supercargo; "for it is not pleasant to think that a comrade has not done his duty."

"Dantes has done his," replied the owner, "and that is not saying much. It was Captain Leclere who gave orders for this delay."

"Talking of Captain Leclere, has not Dantes given you a letter from him?"

"To me?—no—was there one?"

"I believe that, besides the packet, Captain Leclere confided a letter to his care."

"Of what packet are you speaking, Danglars?"

"Why, that which Dantes left at Porto-Ferrajo."

"How do you know he had a packet to leave at Porto-Ferrajo?"

Danglars turned very red.

"I was passing close to the door of the captain's cabin, which was half open, and I saw him give the packet and letter to Dantes."

"He did not speak to me of it," replied the shipowner; "but if there be any letter he will give it to me."

Danglars reflected for a moment. "Then, M. Morrel, I beg of you," said he, "not to say a word to Dantes on the subject. I may have been mistaken."

At this moment the young man returned; Danglars withdrew.

"Well, my dear Dantes, are you now free?" inquired the owner.

"Yes, sir."

"You have not been long detained."

"No. I gave the custom-house officers a copy of our bill of lading; and as to the other papers, they sent a man off with the pilot, to whom I gave them."

"Then you have nothing more to do here?"

"No—everything is all right now."

"Then you can come and dine with me?"

"I really must ask you to excuse me, M. Morrel. My first visit is due to my father, though I am not the less grateful for the honor you have done me."

"Right, Dantes, quite right. I always knew you were a good son."

"And," inquired Dantes, with some hesitation, "do you know how my father is?"

"Well, I believe, my dear Edmond, though I have not seen him lately."

"Yes, he likes to keep himself shut up in his little room."

"That proves, at least, that he has wanted for nothing during your absence."

Dantes smiled. "My father is proud, sir, and if he had not a meal left, I doubt if he would have asked anything from anyone, except from Heaven."

"Well, then, after this first visit has been made we shall count on you."

"I must again excuse myself, M. Morrel, for after this first visit has been paid I have another which I am most anxious to pay."

"True, Dantes, I forgot that there was at the Catalans some one who expects you no less impatiently than your father—the lovely Mercedes."

Dantes blushed.

"Ah, ha," said the shipowner, "I am not in the least surprised, for she has been to me three times, inquiring if there were any news of the Pharaon. Peste, Edmond, you have a very handsome mistress!"

"She is not my mistress," replied the young sailor, gravely; "she is my betrothed."

"Sometimes one and the same thing," said Morrel, with a smile.

"Not with us, sir," replied Dantes.

"Well, well, my dear Edmond," continued the owner, "don't let me detain you. You have managed my affairs so well that I ought to allow you all the time you require for your own. Do you want any money?"

"No, sir; I have all my pay to take—nearly three months' wages."

"You are a careful fellow, Edmond."

"Say I have a poor father, sir."

"Yes, yes, I know how good a son you are, so now hasten away to see your father. I have a son too, and I should be very wroth with those who detained him from me after a three months' voyage."

"Then I have your leave, sir?"

"Yes, if you have nothing more to say to me."

"Nothing."

"Captain Leclere did not, before he died, give you a letter for me?"

"He was unable to write, sir. But that reminds me that I must ask your leave of absence for some days."

"To get married?"

"Yes, first, and then to go to Paris."

"Very good; have what time you require, Dantes. It will take quite six weeks to unload the cargo, and we cannot get you ready for sea until three months after that; only be back again in three months, for the Pharaon," added the owner, patting the young sailor on the back, "cannot sail without her captain."

"Without her captain!" cried Dantes, his eyes sparkling with animation; "pray mind what you say, for you are touching on the most secret wishes of my heart. Is it really your intention to make me captain of the Pharaon?"

"If I were sole owner we'd shake hands on it now, my dear Dantes, and call it settled; but I have a partner, and you know the Italian proverb—Chi ha compagno ha padrone—'He who has a partner has a master.' But the thing is at least half done, as you have one out of two votes. Rely on me to procure you the other; I will do my best."

"Ah, M. Morrel," exclaimed the young seaman, with tears in his eyes, and grasping the owner's hand, "M. Morrel, I thank you in the name of my father and of Mercedes."

"That's all right, Edmond. There's a providence that watches over the deserving. Go to your father: go and see Mercedes, and afterwards come to me."

"Shall I row you ashore?"

"No, thank you; I shall remain and look over the accounts with Danglars. Have you been satisfied with him this voyage?"

"That is according to the sense you attach to the question, sir. Do you mean is he a good comrade? No, for I think he never liked me since the day when I was silly enough, after a little quarrel we had, to propose to him to stop for ten minutes at the island of Monte Cristo to settle the dispute—a proposition which I was wrong to suggest, and he quite right to refuse. If you mean as responsible agent when you ask me the question, I believe there is nothing to say against him, and that you will be content with the way in which he has performed his duty."

"But tell me, Dantes, if you had command of the Pharaon should you be glad to see Danglars remain?"

"Captain or mate, M. Morrel, I shall always have the greatest respect for those who possess the owners' confidence."

"That's right, that's right, Dantes! I see you are a thoroughly good fellow, and will detain you no longer. Go, for I see how impatient you are."

"Then I have leave?"

"Go, I tell you."

"May I have the use of your skiff?"

"Certainly."

"Then, for the present, M. Morrel, farewell, and a thousand thanks!"

"I hope soon to see you again, my dear Edmond. Good luck to you."

The young sailor jumped into the skiff, and sat down in the stern sheets, with the order that he be put ashore at La Canebiere. The two oarsmen bent to their work, and the little boat glided away as rapidly as possible in the midst of the thousand vessels which choke up the narrow way which leads between the two rows of ships from the mouth of the harbor to the Quai d'Orleans.

The shipowner, smiling, followed him with his eyes until he saw him spring out on the quay and disappear in the midst of the throng, which from five o'clock in the morning until nine o'clock at night, swarms in the famous street of La Canebiere,—a street of which the modern Phocaeans are so proud that they say with all the gravity in the world, and with that accent which gives so much character to what is said, "If Paris had La Canebiere, Paris would be a second Marseilles." On turning round the owner saw Danglars behind him, apparently awaiting orders, but in reality also watching the young sailor,—but there was a great difference in the expression of the two men who thus followed the movements of Edmond Dantes.




II Le père et le fils.

Laissons Danglars, aux prises avec le génie de la haine, essayer de souffler contre son camarade quelque maligne supposition à l'oreille de l'armateur, et suivons Dantès, qui, après avoir parcouru la Canebière dans toute sa longueur, prend la rue de Noailles, entre dans une petite maison située du côté gauche des Allées de Meilhan, monte vivement les quatre étages d'un escalier obscur, et, se retenant à la rampe d'une main, comprimant de l'autre les battements de son cœur, s'arrête devant une porte entre baillée, qui laisse voir jusqu'au fond d'une petite chambre.

Cette chambre était celle qu'habitait le père de Dantès.

La nouvelle de l'arrivée du Pharaon n'était encore parvenue au vieillard, qui s'occupait, monté sur une chaise, à palissader d'une main tremblante quelques capucines mêlées de clématites, qui montaient en grimpant le long du treillage de sa fenêtre.

Tout à coup il se sentit prendre à bras-le-corps, et une voix bien connue s'écria derrière lui:

«Mon père, mon bon père!»

Le vieillard jeta un cri et se retourna; puis, voyant son fils, il se laissa aller dans ses bras, tout tremblant et tout pâle.

«Qu'as-tu donc, père? s'écria le jeune homme inquiet; serais-tu malade?

—Non, non, mon cher Edmond, mon fils, mon enfant, non; mais je ne t'attendais pas, et la joie, le saisissement de te revoir ainsi à l'improviste... mon Dieu! il me semble que je vais mourir!

—Eh bien, remets-toi donc, père! c'est moi, bien moi! On dit toujours que la joie ne fait pas mal, et voilà pourquoi je suis entré ici sans préparation. Voyons, souris-moi, au lieu de me regarder comme tu le fais, avec des yeux égarés. Je reviens et nous allons être heureux.

—Ah! tant mieux, garçon! reprit le vieillard, mais comment allons-nous être heureux? tu ne me quittes donc plus? Voyons, conte-moi ton bonheur.

—Que le Seigneur me pardonne, dit le jeune homme, de me réjouir d'un bonheur fait avec le deuil d'une famille! Mais Dieu sait que je n'eusse pas désiré ce bonheur; il arrive, et je n'ai pas la force de m'en affliger: le brave capitaine Leclère est mort, mon père, et il est probable que, par la protection de M. Morrel, je vais avoir sa place. Comprenez-vous, mon père? capitaine à vingt ans! avec cent louis d'appointements et une part dans les bénéfices! n'est-ce pas plus que ne pouvait vraiment l'espérer un pauvre matelot comme moi?

—Oui, mon fils, oui, en effet, dit le vieillard, c'est heureux.

—Aussi je veux que du premier argent que je toucherai vous ayez une petite maison, avec un jardin pour planter vos clématites, vos capucines et vos chèvrefeuilles.... Mais, qu'as-tu donc, père, on dirait que tu te trouves mal?

—Patience, patience! ce ne sera rien.»

Et, les forces manquant au vieillard, il se renversa en arrière.

«Voyons! voyons! dit le jeune homme, un verre de vin, mon père; cela vous ranimera; où mettez-vous votre vin?

—Non, merci, ne cherche pas; je n'en ai pas besoin, dit le vieillard essayant de retenir son fils.

—Si fait, si fait, père, indiquez-moi l'endroit.»

Et il ouvrit deux ou trois armoires.

«Inutile... dit le vieillard, il n'y a plus de vin.

—Comment, il n'y a plus de vin! dit en pâlissant à son tour Dantès, regardant alternativement les joues creuses et blêmes du vieillard et les armoires vides, comment, il n'y a plus de vin! Auriez-vous manqué d'argent, mon père?

—Je n'ai manqué de rien, puisque te voilà, dit le vieillard.

—Cependant, balbutia Dantès en essuyant la sueur qui coulait de son front, cependant je vous avais laissé deux cents francs, il y a trois mois, en partant.

—Oui, oui, Edmond, c'est vrai; mais tu avais oublié en partant une petite dette chez le voisin Caderousse; il me l'a rappelée, en me disant que si je ne payais pas pour toi il irait se faire payer chez M. Morrel. Alors, tu comprends, de peur que cela te fît du tort....

—Eh bien?

—Eh bien, j'ai payé, moi.

—Mais, s'écria Dantès, c'était cent quarante francs que je devais à Caderousse!

—Oui, balbutia le vieillard.

—Et vous les avez donnés sur les deux cent francs que je vous avais laissés?»

Le vieillard fit un signe de tête.

«De sorte que vous avez vécu trois mois avec soixante francs! murmura le jeune homme.

—Tu sais combien il me faut peu de chose, dit vieillard.

—Oh! mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-moi! s'écria Edmond en se jetant à genoux devant le bonhomme.

—Que fais-tu donc?

—Oh! vous m'avez déchiré le cœur.

—Bah! te voilà, dit le vieillard en souriant; maintenant tout est oublié, car tout est bien.

—Oui, me voilà, dit le jeune homme, me voilà avec un bel avenir et un peu d'argent. Tenez, père, dit-il, prenez, prenez, et envoyez chercher tout de suite quelque chose.»

Et il vida sur la table ses poches, qui contenaient une douzaine de pièces d'or, cinq ou six écus de cinq francs et de la menue monnaie.

Le visage du vieux Dantès s'épanouit.

«À qui cela? dit-il.

—Mais, à moi!... à toi!... à nous!... Prends, achète des provisions, sois heureux, demain il y en a d'autres.

—Doucement, doucement, dit le vieillard en souriant; avec ta permission, j'userai modérément de la bourse: on croirait, si l'on me voyait acheter trop de choses à la fois, que j'ai été obligé d'attendre le retour pour les acheter.

—Fais comme tu voudras; mais, avant toutes choses, prends une servante, père; je ne veux pas que tu restes seul. J'ai du café de contrebande et d'excellent tabac dans un petit coffre de la cale, tu l'auras dès demain. Mais chut! voici quelqu'un.

—C'est Caderousse qui aura appris ton arrivée, et qui vient sans doute te faire son compliment de bon retour.

—Bon, encore des lèvres qui disent une chose tandis que le cœur en pense une autre, murmura Edmond; mais, n'importe, c'est un voisin qui nous a rendu service autrefois, qu'il soit le bienvenu.»

En effet, au moment où Edmond achevait la phrase à voix basse, on vit apparaître encadrée par la porte du palier, la tête noire et barbue de Caderousse. C'était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans; il tenait à sa main un morceau de drap, qu'en sa qualité de tailleur il s'apprêtait à changer en un revers d'habit.

«Eh! te voilà donc revenu, Edmond? dit-il avec un accent marseillais des plus prononcés et avec un large sourire qui découvrait ses dents blanches comme de l'ivoire.

—Comme vous voyez, voisin Caderousse, et prêt à vous être agréable en quelque chose que ce soit, répondit Dantès en dissimulant mal sa froideur sous cette offre de service.

—Merci, merci; heureusement, je n'ai besoin de rien, et ce sont même quelquefois les autres qui ont besoin de moi. (Dantès fit un mouvement.) Je ne te dis pas cela pour toi, garçon; je t'ai prêté de l'argent, tu me l'as rendu; cela se fait entre bons voisins, et nous sommes quittes.

—On n'est jamais quitte envers ceux qui nous ont obligés, dit Dantès, car lorsqu'on ne leur doit plus l'argent, on leur doit la reconnaissance.

—À quoi bon parler de cela! Ce qui est passé est passé. Parlons de ton heureux retour, garçon. J'étais donc allé comme cela sur le port pour rassortir du drap marron, lorsque je rencontrai l'ami Danglars.

«—Toi, à Marseille?

«—Eh oui, tout de même, me répondit-il.

«—Je te croyais à Smyrne.

«—J'y pourrais être, car j'en reviens.

«—Et Edmond, où est-il donc, le petit?

«—Mais chez son père, sans doute, répondit Danglars; et alors je suis venu, continua Caderousse, pour avoir le plaisir de serrer la main à un ami.

—Ce bon Caderousse, dit le vieillard, il nous aime tant.

—Certainement que je vous aime, et que je vous estime encore, attendu que les honnêtes gens sont rares! Mais il paraît que tu deviens riche, garçon?» continua le tailleur en jetant un regard oblique sur la poignée d'or et d'argent que Dantès avait déposée sur la table.

Le jeune homme remarqua l'éclair de convoitise qui illumina les yeux noirs de son voisin.

«Eh! mon Dieu! dit-il négligemment, cet argent n'est point à moi; je manifestais au père la crainte qu'il n'eût manqué de quelque chose en mon absence, et pour me rassurer, il a vidé sa bourse sur la table. Allons, père, continua Dantès, remettez cet argent dans votre tirelire; à moins que le voisin Caderousse n'en ait besoin à son tour, auquel cas il est bien à son service.

—Non pas, garçon, dit Caderousse, je n'ai besoin de rien, et, Dieu merci l'état nourrit son homme. Garde ton argent, garde: on n'en a jamais de trop; ce qui n'empêche pas que je ne te sois obligé de ton offre comme si j'en profitais.

—C'était de bon cœur, dit Dantès.

—Je n'en doute pas. Eh bien, te voilà donc au mieux avec M. Morrel, câlin que tu es?

—M. Morrel a toujours eu beaucoup de bonté pour moi, répondit Dantès.

—En ce cas, tu as tort de refuser son dîner.

—Comment, refuser son dîner? reprit le vieux Dantès; il t'avait donc invité à dîner?

—Oui, mon père, reprit Edmond en souriant de l'étonnement que causait à son père l'excès de l'honneur dont il était l'objet.

—Et pourquoi donc as-tu refusé, fils? demanda le vieillard.

—Pour revenir plus tôt près de vous, mon père, répondit le jeune homme; j'avais hâte de vous voir.

—Cela l'aura contrarié, ce bon M. Morrel, reprit Caderousse; et quand on vise à être capitaine, c'est un tort que de contrarier son armateur.

—Je lui ai expliqué la cause de mon refus, reprit Dantès, et il l'a comprise, je l'espère.

—Ah! c'est que, pour être capitaine, il faut un peu flatter ses patrons.

—J'espère être capitaine sans cela, répondit Dantès.

—Tant mieux, tant mieux! cela fera plaisir à tous les anciens amis, et je sais quelqu'un là-bas, derrière la citadelle de Saint-Nicolas, qui n'en sera pas fâché.

—Mercédès? dit le vieillard.

—Oui, mon père, reprit Dantès, et, avec permission, maintenant que je vous ai vu, maintenant que je sais que vous vous portez bien et que vous avez tout ce qu'il vous faut, je vous demanderai la permission d'aller faire visite aux Catalans.

—Va, mon enfant, dit le vieux Dantès, et que Dieu te bénisse dans ta femme comme il m'a béni dans mon fils.

—Sa femme! dit Caderousse; comme vous y allez, père Dantès! elle ne l'est pas encore, ce me semble!

—Non; mais, selon toute probabilité, répondit Edmond, elle ne tardera pas à le devenir.

—N'importe, n'importe, dit Caderousse, tu as bien fait de te dépêcher, garçon.

—Pourquoi cela?

—Parce que la Mercédès est une belle fille, et que les belles filles ne manquent pas d'amoureux; celle-là surtout, ils la suivent par douzaines.

—Vraiment, dit Edmond avec un sourire sous lequel perçait une légère nuance d'inquiétude.

—Oh! oui, reprit Caderousse, et de beaux partis même; mais, tu comprends, tu vas être capitaine, on n'aura garde de te refuser, toi!

—Ce qui veut dire, reprit Dantès avec un sourire qui dissimulait mal son inquiétude, que si je n'étais pas capitaine....

—Eh! eh! fit Caderousse.

—Allons, allons, dit le jeune homme, j'ai meilleure opinion que vous des femmes en général, et de Mercédès en particulier, et, j'en suis convaincu, que je sois capitaine ou non, elle me restera fidèle.

—Tant mieux! tant mieux! dit Caderousse, c'est toujours, quand on va se marier, une bonne chose que d'avoir la foi, mais, n'importe; crois-moi, garçon, ne perds pas de temps à aller lui annoncer ton arrivée et à lui faire part de tes espérances.

—J'y vais», dit Edmond.

Il embrassa son père, salua Caderousse d'un signe et sortit. Caderousse resta un instant encore; puis, prenant congé du vieux Dantès, il descendit à son tour et alla rejoindre Danglars, qui l'attendait au coin de la rue Senac.

—Eh bien, dit Danglars, l'as-tu vu?

—Je le quitte, dit Caderousse.

—Et t'a-t-il parlé de son espérance d'être capitaine?

—Il en parle comme s'il l'était déjà.

—Patience! dit Danglars, il se presse un peu trop, ce me semble.

—Dame! il paraît que la chose lui est promise par M. Morrel.

—De sorte qu'il est bien joyeux?

—C'est-à-dire qu'il en est insolent; il m'a déjà fait ses offres de service comme si c'était un grand personnage; il m'a offert de me prêter de l'argent comme s'il était un banquier.

—Et vous avez refusé?

—Parfaitement; quoique j'eusse bien pu accepter, attendu que c'est moi qui lui ai mis à la main les premières pièces blanches qu'il a maniées. Mais maintenant M. Dantès n'aura plus besoin de personne, il va être capitaine.

—Bah! dit Danglars, il ne l'est pas encore.

—Ma foi, ce serait bien fait qu'il ne le fût pas, dit Caderousse, ou sans cela il n'y aura plus moyen de lui parler.

—Que si nous le voulons bien, dit Danglars, il restera ce qu'il est, et peut-être même deviendra moins qu'il n'est.

—Que dis-tu?

—Rien, je me parle à moi-même. Et il est toujours amoureux de la belle Catalane?

—Amoureux fou. Il y est allé; mais ou je me trompe fort, ou il aura du désagrément de ce côté-là.

—Explique-toi.

—À quoi bon?

—C'est plus important que tu ne crois. Tu n'aimes pas Dantès, hein?

—Je n'aime pas les arrogants.

—Eh bien, alors! dis-moi ce que tu sais relativement à la Catalane.

—Je ne sais rien de bien positif; seulement j'ai vu des choses qui me font croire, comme je te l'ai dit, que le futur capitaine aura du désagrément aux environs du chemin des Vieilles-Infirmeries.

—Qu'as-tu vu? allons, dis.

—Eh bien, j'ai vu que toutes les fois que Mercédès vient en ville, elle y vient accompagnée d'un grand gaillard de Catalan à l'œil noir, à la peau rouge, très brun, très ardent, et qu'elle appelle mon cousin.

—Ah! vraiment! et crois-tu que ce cousin lui fasse la cour?

—Je le suppose: que diable peut faire un grand garçon de vingt et un ans à une belle fille de dix-sept?

—Et tu dis que Dantès est allé aux Catalans?

—Il est parti devant moi.

—Si nous allions du même côté, nous nous arrêterions à la Réserve, et, tout en buvant un verre de vin de La Malgue, nous attendrions des nouvelles.

—Et qui nous en donnera?

—Nous serons sur la route, et nous verrons sur le visage de Dantès ce qui se sera passé.

—Allons, dit Caderousse; mais c'est toi qui paies?

—Certainement,» répondit Danglars.

Et tous deux s'acheminèrent d'un pas rapide vers l'endroit indiqué. Arrivés là, ils se firent apporter une bouteille et deux verres. Le père Pamphile venait de voir passer Dantès il n'y avait pas dix minutes. Certains que Dantès était aux Catalans, ils s'assirent sous le feuillage naissant des platanes et des sycomores, dans les branches desquels une bande joyeuse d'oiseaux chantaient un des premiers beaux jours de printemps.

 

Chapter 2. Father and Son.

We will leave Danglars struggling with the demon of hatred, and endeavoring to insinuate in the ear of the shipowner some evil suspicions against his comrade, and follow Dantes, who, after having traversed La Canebiere, took the Rue de Noailles, and entering a small house, on the left of the Allees de Meillan, rapidly ascended four flights of a dark staircase, holding the baluster with one hand, while with the other he repressed the beatings of his heart, and paused before a half-open door, from which he could see the whole of a small room.

This room was occupied by Dantes' father. The news of the arrival of the Pharaon had not yet reached the old man, who, mounted on a chair, was amusing himself by training with trembling hand the nasturtiums and sprays of clematis that clambered over the trellis at his window. Suddenly, he felt an arm thrown around his body, and a well-known voice behind him exclaimed, "Father—dear father!"

The old man uttered a cry, and turned round; then, seeing his son, he fell into his arms, pale and trembling.

"What ails you, my dearest father? Are you ill?" inquired the young man, much alarmed.

"No, no, my dear Edmond—my boy—my son!—no; but I did not expect you; and joy, the surprise of seeing you so suddenly—Ah, I feel as if I were going to die."

"Come, come, cheer up, my dear father! 'Tis I—really I! They say joy never hurts, and so I came to you without any warning. Come now, do smile, instead of looking at me so solemnly. Here I am back again, and we are going to be happy."

"Yes, yes, my boy, so we will—so we will," replied the old man; "but how shall we be happy? Shall you never leave me again? Come, tell me all the good fortune that has befallen you."

"God forgive me," said the young man, "for rejoicing at happiness derived from the misery of others, but, Heaven knows, I did not seek this good fortune; it has happened, and I really cannot pretend to lament it. The good Captain Leclere is dead, father, and it is probable that, with the aid of M. Morrel, I shall have his place. Do you understand, father? Only imagine me a captain at twenty, with a hundred louis pay, and a share in the profits! Is this not more than a poor sailor like me could have hoped for?"

"Yes, my dear boy," replied the old man, "it is very fortunate."

"Well, then, with the first money I touch, I mean you to have a small house, with a garden in which to plant clematis, nasturtiums, and honeysuckle. But what ails you, father? Are you not well?"

"'Tis nothing, nothing; it will soon pass away"—and as he said so the old man's strength failed him, and he fell backwards.

"Come, come," said the young man, "a glass of wine, father, will revive you. Where do you keep your wine?"

"No, no; thanks. You need not look for it; I do not want it," said the old man.

"Yes, yes, father, tell me where it is," and he opened two or three cupboards.

"It is no use," said the old man, "there is no wine."

"What, no wine?" said Dantes, turning pale, and looking alternately at the hollow cheeks of the old man and the empty cupboards. "What, no wine? Have you wanted money, father?"

"I want nothing now that I have you," said the old man.

"Yet," stammered Dantes, wiping the perspiration from his brow,—"yet I gave you two hundred francs when I left, three months ago."

"Yes, yes, Edmond, that is true, but you forgot at that time a little debt to our neighbor, Caderousse. He reminded me of it, telling me if I did not pay for you, he would be paid by M. Morrel; and so, you see, lest he might do you an injury"—

"Well?"

"Why, I paid him."

"But," cried Dantes, "it was a hundred and forty francs I owed Caderousse."

"Yes," stammered the old man.

"And you paid him out of the two hundred francs I left you?"

The old man nodded.

"So that you have lived for three months on sixty francs," muttered Edmond.

"You know how little I require," said the old man.

"Heaven pardon me," cried Edmond, falling on his knees before his father.

"What are you doing?"

"You have wounded me to the heart."

"Never mind it, for I see you once more," said the old man; "and now it's all over—everything is all right again."

"Yes, here I am," said the young man, "with a promising future and a little money. Here, father, here!" he said, "take this—take it, and send for something immediately." And he emptied his pockets on the table, the contents consisting of a dozen gold pieces, five or six five-franc pieces, and some smaller coin. The countenance of old Dantes brightened.

"Whom does this belong to?" he inquired.

"To me, to you, to us! Take it; buy some provisions; be happy, and to-morrow we shall have more."

"Gently, gently," said the old man, with a smile; "and by your leave I will use your purse moderately, for they would say, if they saw me buy too many things at a time, that I had been obliged to await your return, in order to be able to purchase them."

"Do as you please; but, first of all, pray have a servant, father. I will not have you left alone so long. I have some smuggled coffee and most capital tobacco, in a small chest in the hold, which you shall have to-morrow. But, hush, here comes somebody."

"'Tis Caderousse, who has heard of your arrival, and no doubt comes to congratulate you on your fortunate return."

"Ah, lips that say one thing, while the heart thinks another," murmured Edmond. "But, never mind, he is a neighbor who has done us a service on a time, so he's welcome."

As Edmond paused, the black and bearded head of Caderousse appeared at the door. He was a man of twenty-five or six, and held a piece of cloth, which, being a tailor, he was about to make into a coat-lining.

"What, is it you, Edmond, back again?" said he, with a broad Marseillaise accent, and a grin that displayed his ivory-white teeth.

"Yes, as you see, neighbor Caderousse; and ready to be agreeable to you in any and every way," replied Dantes, but ill-concealing his coldness under this cloak of civility.

"Thanks—thanks; but, fortunately, I do not want for anything; and it chances that at times there are others who have need of me." Dantes made a gesture. "I do not allude to you, my boy. No!—no! I lent you money, and you returned it; that's like good neighbors, and we are quits."

"We are never quits with those who oblige us," was Dantes' reply; "for when we do not owe them money, we owe them gratitude."

"What's the use of mentioning that? What is done is done. Let us talk of your happy return, my boy. I had gone on the quay to match a piece of mulberry cloth, when I met friend Danglars. 'You at Marseilles?'—'Yes,' says he.

"'I thought you were at Smyrna.'—'I was; but am now back again.'

"'And where is the dear boy, our little Edmond?'

"'Why, with his father, no doubt,' replied Danglars. And so I came," added Caderousse, "as fast as I could to have the pleasure of shaking hands with a friend."

"Worthy Caderousse!" said the old man, "he is so much attached to us."

"Yes, to be sure I am. I love and esteem you, because honest folks are so rare. But it seems you have come back rich, my boy," continued the tailor, looking askance at the handful of gold and silver which Dantes had thrown on the table.

The young man remarked the greedy glance which shone in the dark eyes of his neighbor. "Eh," he said, negligently, "this money is not mine. I was expressing to my father my fears that he had wanted many things in my absence, and to convince me he emptied his purse on the table. Come, father" added Dantes, "put this money back in your box—unless neighbor Caderousse wants anything, and in that case it is at his service."

"No, my boy, no," said Caderousse. "I am not in any want, thank God, my living is suited to my means. Keep your money—keep it, I say;—one never has too much;—but, at the same time, my boy, I am as much obliged by your offer as if I took advantage of it."

"It was offered with good will," said Dantes.

"No doubt, my boy; no doubt. Well, you stand well with M. Morrel I hear,—you insinuating dog, you!"

"M. Morrel has always been exceedingly kind to me," replied Dantes.

"Then you were wrong to refuse to dine with him."

"What, did you refuse to dine with him?" said old Dantes; "and did he invite you to dine?"

"Yes, my dear father," replied Edmond, smiling at his father's astonishment at the excessive honor paid to his son.

"And why did you refuse, my son?" inquired the old man.

"That I might the sooner see you again, my dear father," replied the young man. "I was most anxious to see you."

"But it must have vexed M. Morrel, good, worthy man," said Caderousse. "And when you are looking forward to be captain, it was wrong to annoy the owner."

"But I explained to him the cause of my refusal," replied Dantes, "and I hope he fully understood it."

"Yes, but to be captain one must do a little flattery to one's patrons."

"I hope to be captain without that," said Dantes.

"So much the better—so much the better! Nothing will give greater pleasure to all your old friends; and I know one down there behind the Saint Nicolas citadel who will not be sorry to hear it."

"Mercedes?" said the old man.

"Yes, my dear father, and with your permission, now I have seen you, and know you are well and have all you require, I will ask your consent to go and pay a visit to the Catalans."

"Go, my dear boy," said old Dantes: "and heaven bless you in your wife, as it has blessed me in my son!"

"His wife!" said Caderousse; "why, how fast you go on, father Dantes; she is not his wife yet, as it seems to me."

"So, but according to all probability she soon will be," replied Edmond.

"Yes—yes," said Caderousse; "but you were right to return as soon as possible, my boy."

"And why?"

"Because Mercedes is a very fine girl, and fine girls never lack followers; she particularly has them by dozens."

"Really?" answered Edmond, with a smile which had in it traces of slight uneasiness.

"Ah, yes," continued Caderousse, "and capital offers, too; but you know, you will be captain, and who could refuse you then?"

"Meaning to say," replied Dantes, with a smile which but ill-concealed his trouble, "that if I were not a captain"—

"Eh—eh!" said Caderousse, shaking his head.

"Come, come," said the sailor, "I have a better opinion than you of women in general, and of Mercedes in particular; and I am certain that, captain or not, she will remain ever faithful to me."

"So much the better—so much the better," said Caderousse. "When one is going to be married, there is nothing like implicit confidence; but never mind that, my boy,—go and announce your arrival, and let her know all your hopes and prospects."

"I will go directly," was Edmond's reply; and, embracing his father, and nodding to Caderousse, he left the apartment.

Caderousse lingered for a moment, then taking leave of old Dantes, he went downstairs to rejoin Danglars, who awaited him at the corner of the Rue Senac.

"Well," said Danglars, "did you see him?"

"I have just left him," answered Caderousse.

"Did he allude to his hope of being captain?"

"He spoke of it as a thing already decided."

"Indeed!" said Danglars, "he is in too much hurry, it appears to me."

"Why, it seems M. Morrel has promised him the thing."

"So that he is quite elated about it?"

"Why, yes, he is actually insolent over the matter—has already offered me his patronage, as if he were a grand personage, and proffered me a loan of money, as though he were a banker."

"Which you refused?"

"Most assuredly; although I might easily have accepted it, for it was I who put into his hands the first silver he ever earned; but now M. Dantes has no longer any occasion for assistance—he is about to become a captain."

"Pooh!" said Danglars, "he is not one yet."

"Ma foi, it will be as well if he is not," answered Caderousse; "for if he should be, there will be really no speaking to him."

"If we choose," replied Danglars, "he will remain what he is; and perhaps become even less than he is."

"What do you mean?"

"Nothing—I was speaking to myself. And is he still in love with the Catalane?"

"Over head and ears; but, unless I am much mistaken, there will be a storm in that quarter."

"Explain yourself."

"Why should I?"

"It is more important than you think, perhaps. You do not like Dantes?"

"I never like upstarts."

"Then tell me all you know about the Catalane."

"I know nothing for certain; only I have seen things which induce me to believe, as I told you, that the future captain will find some annoyance in the vicinity of the Vieilles Infirmeries."

"What have you seen?—come, tell me!"

"Well, every time I have seen Mercedes come into the city she has been accompanied by a tall, strapping, black-eyed Catalan, with a red complexion, brown skin, and fierce air, whom she calls cousin."

"Really; and you think this cousin pays her attentions?"

"I only suppose so. What else can a strapping chap of twenty-one mean with a fine wench of seventeen?"

"And you say that Dantes has gone to the Catalans?"

"He went before I came down."

"Let us go the same way; we will stop at La Reserve, and we can drink a glass of La Malgue, whilst we wait for news."

"Come along," said Caderousse; "but you pay the score."

"Of course," replied Danglars; and going quickly to the designated place, they called for a bottle of wine, and two glasses.

Pere Pamphile had seen Dantes pass not ten minutes before; and assured that he was at the Catalans, they sat down under the budding foliage of the planes and sycamores, in the branches of which the birds were singing their welcome to one of the first days of spring.




III Les Catalans.

À cent pas de l'endroit où les deux amis, les regards à l'horizon et l'oreille au guet, sablaient le vin pétillant de La Malgue, s'élevait, derrière une butte nue et rongée par le soleil et le mistral, le village des Catalans.

Un jour, une colonie mystérieuse partit de l'Espagne et vint aborder à la langue de terre où elle est encore aujourd'hui. Elle arrivait on ne savait d'où et parlait une langue inconnue. Un des chefs, qui entendait le provençal, demanda à la commune de Marseille de leur donner ce promontoire nu et aride, sur lequel ils venaient, comme les matelots antiques, de tirer leurs bâtiments. La demande lui fut accordée, et trois mois après, autour des douze ou quinze bâtiments qui avaient amené ces bohémiens de la mer, un petit village s'élevait.

Ce village construit d'une façon bizarre et pittoresque, moitié maure, moitié espagnol, est celui que l'on voit aujourd'hui habité par des descendants de ces hommes, qui parlent la langue de leurs pères. Depuis trois ou quatre siècles, ils sont encore demeurés fidèles à ce petit promontoire, sur lequel ils s'étaient abattus, pareils à une bande d'oiseaux de mer, sans se mêler en rien à la population marseillaise, se mariant entre eux, et ayant conservé les mœurs et le costume de leur mère patrie, comme ils en ont conservé le langage.

Il faut que nos lecteurs nous suivent à travers l'unique rue de ce petit village, et entrent avec nous dans une de ces maisons auxquelles le soleil a donné, au-dehors, cette belle couleur feuille morte particulière aux monuments du pays, et, au-dedans, une couche de badigeon, cette teinte blanche qui forme le seul ornement des posadas espagnoles.

Une belle jeune fille aux cheveux noirs comme le jais, aux yeux veloutés comme ceux de la gazelle, tenait debout, adossée à une cloison, et froissait entre ses doigts effilés et d'un dessin antique une bruyère innocente dont elle arrachait les fleurs, et dont les débris jonchaient déjà le sol; en outre, ses bras nus jusqu'au coude, ses bras brunis, mais qui semblaient modelés sur ceux de la Vénus d'Arles, frémissaient d'une sorte d'impatience fébrile, et elle frappait la terre de son pied souple et cambré, de sorte que l'on entrevoyait la forme pure, fière et hardie de sa jambe, emprisonnée dans un bas de coton rouge à coins gris et bleus.

À trois pas d'elle, assis sur une chaise qu'il balançait d'un mouvement saccadé, appuyant son coude à un vieux meuble vermoulu, un grand garçon de vingt à vingt-deux ans la regardait d'un air où se combattaient l'inquiétude et le dépit; ses yeux interrogeaient, mais le regard ferme et fixe de la jeune fille dominait son interlocuteur.

«Voyons, Mercédès, disait le jeune homme, voici Pâques qui va revenir, c'est le moment de faire une noce, répondez-moi!

—Je vous ai répondu cent fois, Fernand, et il faut en vérité que vous soyez bien ennemi de vous-même pour m'interroger encore!

—Eh bien, répétez-le encore, je vous en supplie, répétez-le encore pour que j'arrive à le croire. Dites-moi pour la centième fois que vous refusez mon amour, qu'approuvait votre mère; faites-moi bien comprendre que vous vous jouez de mon bonheur, que ma vie et ma mort ne sont rien pour vous. Ah! mon Dieu, mon Dieu! avoir rêvé dix ans d'être votre époux, Mercédès, et perdre cet espoir qui était le seul but de ma vie!

—Ce n'est pas moi du moins qui vous ai jamais encouragé dans cet espoir, Fernand, répondit Mercédès; vous n'avez pas une seule coquetterie à me reprocher à votre égard. Je vous ai toujours dit: «Je vous aime comme un frère, mais n'exigez jamais de moi autre chose que cette amitié fraternelle, car mon cœur est à un autre.» Vous ai-je toujours dit cela, Fernand?

—Oui, je le sais bien, Mercédès, répondit le jeune homme; oui, vous vous êtes donné, vis-à-vis de moi, le cruel mérite de la franchise; mais oubliez-vous que c'est parmi les Catalans une loi sacrée de se marier entre eux?

—Vous vous trompez, Fernand, ce n'est pas une loi, c'est une habitude, voilà tout; et, croyez-moi, n'invoquez pas cette habitude en votre faveur. Vous êtes tombé à la conscription, Fernand; la liberté qu'on vous laisse, c'est une simple tolérance; d'un moment à l'autre vous pouvez être appelé sous les drapeaux. Une fois soldat, que ferez-vous de moi, c'est-à-dire d'une pauvre fille orpheline, triste, sans fortune, possédant pour tout bien une cabane presque en ruine, où pendent quelques filets usés, misérable héritage laissé par mon père à ma mère et par ma mère à moi? Depuis un an qu'elle est morte, songez donc, Fernand, que je vis presque de la charité publique! Quelquefois vous feignez que je vous suis utile, et cela pour avoir le droit de partager votre poche avec moi; et j'accepte, Fernand, parce que vous êtes le fils d'un frère de mon père, parce que nous avons été élevés ensemble et plus encore parce que, par-dessus tout, cela vous ferait trop de peine si je vous refusais. Mais je sens bien que ce poisson que je vais vendre et dont je tire l'argent avec lequel j'achète le chanvre que je file, je sens bien, Fernand, que c'est une charité.

—Et qu'importe, Mercédès, si, pauvre et isolée que vous êtes, vous me convenez ainsi mieux que la fille du plus fier armateur ou du plus riche banquier de Marseille! À nous autres, que nous faut-il? Une honnête femme et une bonne ménagère. Où trouverais-je mieux que vous sous ces deux rapports?

—Fernand, répondit Mercédès en secouant la tête, on devient mauvaise ménagère et on ne peut répondre de rester honnête femme lorsqu'on aime un autre homme que son mari. Contentez-vous de mon amitié, car, je vous le répète, c'est tout ce que je puis vous promettre, et je ne promets que ce que je suis sûre de pouvoir donner.

—Oui, je comprends, dit Fernand; vous supportez patiemment votre misère, mais vous avez peur de la mienne. Eh bien, Mercédès, aimé de vous, je tenterai la fortune; vous me porterez bonheur, et je deviendrai riche: je puis étendre mon état de pêcheur; je puis entrer comme commis dans un comptoir; je puis moi-même devenir marchand!

—Vous ne pouvez rien tenter de tout cela, Fernand; vous êtes soldat, et si vous restez aux Catalans, c'est parce qu'il n'y a pas de guerre. Demeurez donc pêcheur; ne faites point de rêves qui vous feraient paraître la réalité plus terrible encore, et contentez-vous de mon amitié, puisque je ne puis vous donner autre chose.

—Eh bien, vous avez raison, Mercédès, je serai marin; j'aurai, au lieu du costume de nos pères que vous méprisez, un chapeau verni, une chemise rayée et une veste bleue avec des ancres sur les boutons. N'est-ce point ainsi qu'il faut être habillé pour vous plaire?

—Que voulez-vous dire? demanda Mercédès en lançant un regard impérieux, que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas.

—Je veux dire, Mercédès, que vous n'êtes si dure et si cruelle pour moi que parce que vous attendez quelqu'un qui est ainsi vêtu. Mais celui que vous attendez est inconstant peut-être, et, s'il ne l'est pas, la mer l'est pour lui.

—Fernand, s'écria Mercédès, je vous croyais bon et je me trompais! Fernand, vous êtes un mauvais cœur d'appeler à l'aide de votre jalousie les colères de Dieu! Eh bien, oui, je ne m'en cache pas, j'attends et j'aime celui que vous dites, et s'il ne revient pas, au lieu d'accuser cette inconstance que vous invoquez, vous, je dirai qu'il est mort en m'aimant.»

Le jeune Catalan fit un geste de rage.

«Je vous comprends, Fernand: vous vous en prendrez à lui de ce que je ne vous aime pas; vous croiserez votre couteau catalan contre son poignard! À quoi cela vous avancera-t-il? À perdre mon amitié si vous êtes vaincu, à voir mon amitié se changer en haine si vous êtes vainqueur. Croyez-moi, chercher querelle à un homme est un mauvais moyen de plaire à la femme qui aime cet homme. Non, Fernand, vous ne vous laisserez point aller ainsi à vos mauvaises pensées. Ne pouvant m'avoir pour femme, vous vous contenterez de m'avoir pour amie et pour sœur; et d'ailleurs, ajouta-t-elle, les yeux troublés et mouillés de larmes, attendez, attendez, Fernand: vous l'avez dit tout à l'heure, la mer est perfide, et il y a déjà quatre mois qu'il est parti; depuis quatre mois j'ai compté bien des tempêtes!»

Fernand demeura impassible; il ne chercha pas à essuyer les larmes qui roulaient sur les joues de Mercédès; et cependant, pour chacune de ces larmes, il eût donné un verre de son sang; mais ces larmes coulaient pour un autre.

Il se leva, fit un tour dans la cabane et revint, s'arrêta devant Mercédès, l'œil sombre et les poings crispés.

«Voyons, Mercédès, dit-il, encore une fois répondez: est-ce bien résolu?

—J'aime Edmond Dantès, dit froidement la jeune fille, et nul autre qu'Edmond ne sera mon époux.

—Et vous l'aimerez toujours?

—Tant que je vivrai.»

Fernand baissa la tête comme un homme découragé, poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement; puis tout à coup relevant le front, les dents serrées et les narines entrouvertes:

«Mais s'il est mort?

—S'il est mort, je mourrai.

—Mais s'il vous oublie?

—Mercédès! cria une voix joyeuse au-dehors de la maison, Mercédès!

—Ah! s'écria la jeune fille en rougissant de joie et en bondissant d'amour, tu vois bien qu'il ne m'a pas oubliée, puisque le voilà!»

Et elle s'élança vers la porte, qu'elle ouvrit en s'écriant:

«À moi, Edmond! me voici.»

Fernand, pâle et frémissant, recula en arrière comme fait un voyageur à la vue d'un serpent, et rencontrant sa chaise, il y retomba assis.

Edmond et Mercédès étaient dans les bras l'un de l'autre. Le soleil ardent de Marseille, qui pénétrait à travers l'ouverture de la porte, les inondait d'un flot de lumière. D'abord ils ne virent rien de ce qui les entourait. Un immense bonheur les isolait du monde, et ils ne parlaient que par ces mots entrecoupés qui sont les élans d'une joie si vive qu'ils semblent l'expression de la douleur.

Tout à coup Edmond aperçut la figure sombre de Fernand, qui se dessinait dans l'ombre, pâle et menaçante; par un mouvement dont il ne se rendit pas compte lui-même, le jeune Catalan tenait la main sur le couteau passé à sa ceinture.

«Ah! pardon, dit Dantès en fronçant le sourcil à son tour, je n'avais pas remarqué que nous étions trois.»

Puis, se tournant vers Mercédès:

«Qui est ce monsieur? demanda-t-il.

—Monsieur sera votre meilleur ami, Dantès, car c'est mon ami à moi, c'est mon cousin, c'est mon frère; c'est Fernand; c'est-à-dire l'homme qu'après vous, Edmond, j'aime le plus au monde; ne le reconnaissez-vous pas?

—Ah! si fait», dit Edmond.

Et, sans abandonner Mercédès, dont il tenait la main serrée dans une des siennes, il tendit avec un mouvement de cordialité son autre main au Catalan.

Mais Fernand, loin de répondre à ce geste amical, resta muet et immobile comme une statue.

Alors Edmond promena son regard investigateur de Mercédès, émue et tremblante, à Fernand, sombre et menaçant.

Ce seul regard lui apprit tout.

La colère monta à son front.

«Je ne savais pas venir avec tant de hâte chez vous Mercédès, pour y trouver un ennemi.

—Un ennemi! s'écria Mercédès avec un regard de courroux à l'adresse de son cousin; un ennemi chez moi, dis-tu, Edmond! Si je croyais cela, je te prendrais sous le bras et je m'en irais à Marseille, quittant la maison pour n'y plus jamais rentrer.»

L'œil de Fernand lança un éclair.

«Et s'il t'arrivait malheur, mon Edmond, continua-t-elle avec ce même flegme implacable qui prouvait à Fernand que la jeune fille avait lu jusqu'au plus profond de sa sinistre pensée, s'il t'arrivait malheur, je monterais sur le cap de Morgion, et je me jetterais sur les rochers la tête la première.»

Fernand devint affreusement pâle.

«Mais tu t'es trompé, Edmond, poursuivit-elle, tu n'as point d'ennemi ici; il n'y a que Fernand, mon frère, qui va te serrer la main comme à un ami dévoué.»

Et à ces mots, la jeune fille fixa son visage impérieux sur le Catalan, qui, comme s'il eût été fasciné par ce regard, s'approcha lentement d'Edmond et tendit la main.

Sa haine, pareille à une vague impuissante, quoique furieuse, venait se briser contre l'ascendant que cette femme exerçait sur lui.

Mais à peine eut-il touché la main d'Edmond, qu'il sentit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait faire, et qu'il s'élança hors de la maison.

«Oh! s'écriait-il en courant comme un insensé en noyant ses mains dans ses cheveux, oh! qui me délivrera donc de cet homme? Malheur à moi! malheur à moi!

—Eh! le Catalan! eh! Fernand! où cours-tu?» dit une voix.

Le jeune homme s'arrêta tout court, regarda autour de lui, et aperçut Caderousse attablé avec Danglars sous un berceau de feuillage.

«Eh! dit Caderousse, pourquoi ne viens-tu pas? Es-tu donc si pressé que tu n'aies pas le temps de dire bonjour aux amis?

—Surtout quand ils ont encore une bouteille presque pleine devant eux», ajouta Danglars.

Fernand regarda les deux hommes d'un air hébété, et ne répondit rien.

«Il semble tout penaud, dit Danglars, poussant du genou Caderousse: est-ce que nous nous serions trompés, et qu'au contraire de ce que nous avions prévu, Dantès triompherait?

—Dame! il faut voir», dit Caderousse.

Et se retournant vers le jeune homme:

«Eh bien, voyons, le Catalan, te décides-tu?» dit-il.

Fernand essuya la sueur qui ruisselait de son front et entra lentement sous la tonnelle, dont l'ombrage sembla rendre un peu de calme à ses sens et la fraîcheur un peu de bien-être à son corps épuisé.

«Bonjour, dit-il, vous m'avez appelé, n'est-ce pas?»

Et il tomba plutôt qu'il ne s'assit sur un des sièges qui entouraient la table.

«Je t'ai appelé parce que tu courais comme un fou, et que j'ai eu peur que tu n'allasses te jeter à la mer, dit en riant Caderousse. Que diable, quand on a des amis, c'est non seulement pour leur offrir un verre de vin, mais encore pour les empêcher de boire trois ou quatre pintes d'eau.»

Fernand poussa un gémissement qui ressemblait à un sanglot et laissa tomber sa tête sur ses deux poignets, posés en croix sur la table.

«Eh bien, veux-tu que je te dise, Fernand, reprit Caderousse, entamant l'entretien avec cette brutalité grossière des gens du peuple auxquels la curiosité fait oublier toute diplomatie; eh bien, tu as l'air d'un amant déconfit!»

Et il accompagna cette plaisanterie d'un gros rire.

«Bah! répondit Danglars, un garçon taillé comme celui-là n'est pas fait pour être malheureux en amour; tu te moques, Caderousse.

—Non pas, reprit celui-ci; écoute plutôt comme il soupire. Allons, allons, Fernand, dit Caderousse, lève le nez et réponds-nous: ce n'est pas aimable de ne pas répondre aux amis qui nous demandent des nouvelles de notre santé.

—Ma santé va bien, dit Fernand crispant ses poings mais sans lever la tête.

—Ah! vois-tu Danglars, dit Caderousse en faisant signe de l'œil à son ami, voici la chose: Fernand, que tu vois, et qui est un bon et brave Catalan, un des meilleurs pêcheurs de Marseille, est amoureux d'une belle fille qu'on appelle Mercédès; mais malheureusement il paraît que la belle fille, de son coté, est amoureuse du second du Pharaon; et, comme le Pharaon est entré aujourd'hui même dans le port, tu comprends?

—Non, je ne comprends pas, dit Danglars.

—Le pauvre Fernand aura reçu son congé, continua Caderousse.

—Eh bien, après? dit Fernand relevant la tête et regardant Caderousse, en homme qui cherche quelqu'un sur qui faire tomber sa colère; Mercédès ne dépend de personne? n'est-ce pas? et elle est bien libre d'aimer qui elle veut.

—Ah! si tu le prends ainsi, dit Caderousse, c'est autre chose! Moi, je te croyais un Catalan; et l'on m'avait dit que les Catalans n'étaient pas hommes à se laisser supplanter par un rival; on avait même ajouté que Fernand surtout était terrible dans sa vengeance.»

Fernand sourit avec pitié.

«Un amoureux n'est jamais terrible, dit-il.

—Le pauvre garçon! reprit Danglars feignant de plaindre le jeune homme du plus profond de son cœur. Que veux-tu? il ne s'attendait pas à voir revenir ainsi Dantès tout à coup; il le croyait peut-être mort, infidèle, qui sait? Ces choses-là sont d'autant plus sensibles qu'elles nous arrivent tout à coup.

—Ah! ma foi, dans tous les cas, dit Caderousse qui buvait tout en parlant et sur lequel le vin fumeux de La Malgue commençait à faire son effet, dans tous les cas, Fernand n'est pas le seul que l'heureuse arrivée de Dantès contrarie, n'est-ce pas, Danglars?

—Non, tu dis vrai, et j'oserais presque dire que cela lui portera malheur.

—Mais n'importe, reprit Caderousse en versant un verre de vin à Fernand, et en remplissant pour la huitième ou dixième fois son propre verre tandis que Danglars avait à peine effleuré le sien; n'importe, en attendant il épouse Mercédès, la belle Mercédès; il revient pour cela, du moins.»

Pendant ce temps, Danglars enveloppait d'un regard perçant le jeune homme, sur le cœur duquel les paroles de Caderousse tombaient comme du plomb fondu.

«Et à quand la noce? demanda-t-il.

—Oh! elle n'est pas encore faite! murmura Fernand.

—Non, mais elle se fera, dit Caderousse, aussi vrai que Dantès sera le capitaine du Pharaon, n'est-ce pas, Danglars?»

Danglars tressaillit à cette atteinte inattendue, et se retourna vers Caderousse, dont à son tour il étudia le visage pour voir si le coup était prémédité; mais il ne lut rien que l'envie sur ce visage déjà presque hébété par l'ivresse.

«Eh bien, dit-il en remplissant les verres, buvons donc au capitaine Edmond Dantès, mari de la belle Catalane!»

Caderousse porta son verre à sa bouche d'une main alourdie et l'avala d'un trait. Fernand prit le sien et le brisa contre terre.

«Eh! eh! eh! dit Caderousse, qu'aperçois-je donc là-bas, au haut de la butte, dans la direction des Catalans? Regarde donc, Fernand, tu as meilleure vue que moi; je crois que je commence à voir trouble, et, tu le sais, le vin est un traître: on dirait deux amants qui marchent côte à côte et la main dans la main. Dieu me pardonne! ils ne se doutent pas que nous les voyons, et les voilà qui s'embrassent!»

Danglars ne perdait pas une des angoisses de Fernand, dont le visage se décomposait à vue d'œil.

«Les connaissez-vous, monsieur Fernand? dit-il.

—Oui, répondit celui-ci d'une voix sourde, c'est M. Edmond et Mlle Mercédès.

—Ah! voyez-vous! dit Caderousse, et moi qui ne les reconnaissais pas! Ohé! Dantès! ohé! la belle fille! venez par ici un peu, et dites-nous à quand la noce, car voici M. Fernand qui est si entêté qu'il ne veut pas nous le dire.

—Veux-tu te taire! dit Danglars, affectant de retenir Caderousse, qui, avec la ténacité des ivrognes, penchait hors du berceau; tâche de te tenir debout et laisse les amoureux s'aimer tranquillement. Tiens, regarde M. Fernand, et prends exemple: il est raisonnable, lui.»

Peut-être Fernand, poussé à bout, aiguillonné par Danglars comme le taureau par les banderilleros, allait-il enfin s'élancer, car il s'était déjà levé et semblait se ramasser sur lui-même pour bondir sur son rival; mais Mercédès, riante et droite, leva sa belle tête et fit rayonner son clair regard; alors Fernand se rappela la menace qu'elle avait faite, de mourir si Edmond mourait, et il retomba tout découragé sur son siège.

Danglars regarda successivement ces deux hommes: l'un abruti par l'ivresse, l'autre dominé par l'amour.

«Je ne tirerai rien de ces niais-là, murmura-t-il, et j'ai grand-peur d'être ici entre un ivrogne et un poltron: voici un envieux qui se grise avec du vin, tandis qu'il devrait s'enivrer de fiel; voici un grand imbécile à qui on vient de prendre sa maîtresse sous son nez et qui se contente de pleurer et de se plaindre comme un enfant. Et cependant, cela vous a des yeux flamboyants comme ces Espagnols, ces Siciliens et ces Calabrais, qui se vengent si bien; cela vous a des poings à écraser une tête de bœuf aussi sûrement que le ferait la masse d'un boucher. Décidément, le destin d'Edmond l'emporte; il épousera la belle fille, il sera capitaine et se moquera de nous; à moins que... un sourire livide se dessina sur les lèvres de Danglars—à moins que je ne m'en mêle, ajouta-t-il.

—Holà! continuait de crier Caderousse à moitié levé et les poings sur la table, holà! Edmond! tu ne vois donc pas les amis, ou est-ce que tu es déjà trop fier pour leur parler?

—Non, mon cher Caderousse, répondit Dantès, je ne suis pas fier, mais je suis heureux, et le bonheur aveugle, je crois, encore plus que la fierté.

—À la bonne heure! voilà une explication, dit Caderousse. Eh! bonjour, madame Dantès.»

Mercédès salua gravement.

«Ce n'est pas encore mon nom, dit-elle, et dans mon pays cela porte malheur, assure-t-on, d'appeler les filles du nom de leur fiancé avant que ce fiancé soit leur mari; appelez-moi donc Mercédès, je vous prie.

—Il faut lui pardonner, à ce bon voisin Caderousse, dit Dantès, il se trompe de si peu de chose!

—Ainsi, la noce va avoir lieu incessamment monsieur Dantès? dit Danglars en saluant les deux jeunes gens.

—Le plus tôt possible, monsieur Danglars; aujourd'hui tous les accords chez le papa Dantès, et demain ou après-demain, au plus tard, le dîner des fiançailles, ici, à la Réserve. Les amis y seront, je l'espère; c'est vous dire que vous êtes invité, monsieur Danglars; c'est te dire que tu en es, Caderousse.

—Et Fernand, dit Caderousse en riant d'un rire pâteux, Fernand en est-il aussi?

—Le frère de ma femme est mon frère, dit Edmond, et nous le verrions avec un profond regret, Mercédès et moi, s'écarter de nous dans un pareil moment.»

Fernand ouvrit la bouche pour répondre; mais la voix expira dans sa gorge, et il ne put articuler un seul mot.

«Aujourd'hui les accords, demain ou après-demain les fiançailles... diable! vous êtes bien pressé, capitaine.

—Danglars, reprit Edmond en souriant, je vous dirai comme Mercédès disait tout à l'heure à Caderousse: ne me donnez pas le titre qui ne me convient pas encore, cela me porterait malheur.

—Pardon, répondit Danglars; je disais donc simplement que vous paraissiez bien pressé; que diable! nous avons le temps: le Pharaon ne se remettra guère en mer avant trois mois.

—On est toujours pressé d'être heureux, monsieur Danglars, car lorsqu'on a souffert longtemps on a grand-peine à croire au bonheur. Mais ce n'est pas l'égoïsme seul qui me fait agir: il faut que j'aille à Paris.

—Ah! vraiment! à Paris: et c'est la première fois que vous y allez, Dantès?

—Oui.

—Vous y avez affaire?

—Pas pour mon compte: une dernière commission de notre pauvre capitaine Leclère à remplir; vous comprenez, Danglars, c'est sacré. D'ailleurs soyez tranquille, je ne prendrai que le temps d'aller et revenir.

—Oui, oui, je comprends», dit tout haut Danglars.

Puis tout bas:

«À Paris, pour remettre à son adresse sans doute la lettre que le grand maréchal lui a donnée. Pardieu! cette lettre me fait pousser une idée, une excellente idée! Ah! Dantès, mon ami, tu n'es pas encore couché au registre du Pharaon sous le numéro 1.»

Puis se retournant vers Edmond, qui s'éloignait déjà:

«Bon voyage! lui cria-t-il.

—Merci», répondit Edmond en retournant la tête et en accompagnant ce mouvement d'un geste amical.

Puis les deux amants continuèrent leur route, calmes et joyeux comme deux élus qui montent au ciel.

 

 

Chapter 3. The Catalans.

Beyond a bare, weather-worn wall, about a hundred paces from the spot where the two friends sat looking and listening as they drank their wine, was the village of the Catalans. Long ago this mysterious colony quitted Spain, and settled on the tongue of land on which it is to this day. Whence it came no one knew, and it spoke an unknown tongue. One of its chiefs, who understood Provencal, begged the commune of Marseilles to give them this bare and barren promontory, where, like the sailors of old, they had run their boats ashore. The request was granted; and three months afterwards, around the twelve or fifteen small vessels which had brought these gypsies of the sea, a small village sprang up. This village, constructed in a singular and picturesque manner, half Moorish, half Spanish, still remains, and is inhabited by descendants of the first comers, who speak the language of their fathers. For three or four centuries they have remained upon this small promontory, on which they had settled like a flight of seabirds, without mixing with the Marseillaise population, intermarrying, and preserving their original customs and the costume of their mother-country as they have preserved its language.

Our readers will follow us along the only street of this little village, and enter with us one of the houses, which is sunburned to the beautiful dead-leaf color peculiar to the buildings of the country, and within coated with whitewash, like a Spanish posada. A young and beautiful girl, with hair as black as jet, her eyes as velvety as the gazelle's, was leaning with her back against the wainscot, rubbing in her slender delicately moulded fingers a bunch of heath blossoms, the flowers of which she was picking off and strewing on the floor; her arms, bare to the elbow, brown, and modelled after those of the Arlesian Venus, moved with a kind of restless impatience, and she tapped the earth with her arched and supple foot, so as to display the pure and full shape of her well-turned leg, in its red cotton, gray and blue clocked, stocking. At three paces from her, seated in a chair which he balanced on two legs, leaning his elbow on an old worm-eaten table, was a tall young man of twenty, or two-and-twenty, who was looking at her with an air in which vexation and uneasiness were mingled. He questioned her with his eyes, but the firm and steady gaze of the young girl controlled his look.

"You see, Mercedes," said the young man, "here is Easter come round again; tell me, is this the moment for a wedding?"

"I have answered you a hundred times, Fernand, and really you must be very stupid to ask me again."

"Well, repeat it,—repeat it, I beg of you, that I may at last believe it! Tell me for the hundredth time that you refuse my love, which had your mother's sanction. Make me understand once for all that you are trifling with my happiness, that my life or death are nothing to you. Ah, to have dreamed for ten years of being your husband, Mercedes, and to lose that hope, which was the only stay of my existence!"

"At least it was not I who ever encouraged you in that hope, Fernand," replied Mercedes; "you cannot reproach me with the slightest coquetry. I have always said to you, 'I love you as a brother; but do not ask from me more than sisterly affection, for my heart is another's.' Is not this true, Fernand?"

"Yes, that is very true, Mercedes," replied the young man, "Yes, you have been cruelly frank with me; but do you forget that it is among the Catalans a sacred law to intermarry?"

"You mistake, Fernand; it is not a law, but merely a custom, and, I pray of you, do not cite this custom in your favor. You are included in the conscription, Fernand, and are only at liberty on sufferance, liable at any moment to be called upon to take up arms. Once a soldier, what would you do with me, a poor orphan, forlorn, without fortune, with nothing but a half-ruined hut and a few ragged nets, the miserable inheritance left by my father to my mother, and by my mother to me? She has been dead a year, and you know, Fernand, I have subsisted almost entirely on public charity. Sometimes you pretend I am useful to you, and that is an excuse to share with me the produce of your fishing, and I accept it, Fernand, because you are the son of my father's brother, because we were brought up together, and still more because it would give you so much pain if I refuse. But I feel very deeply that this fish which I go and sell, and with the produce of which I buy the flax I spin,—I feel very keenly, Fernand, that this is charity."

"And if it were, Mercedes, poor and lone as you are, you suit me as well as the daughter of the first shipowner or the richest banker of Marseilles! What do such as we desire but a good wife and careful housekeeper, and where can I look for these better than in you?"

"Fernand," answered Mercedes, shaking her head, "a woman becomes a bad manager, and who shall say she will remain an honest woman, when she loves another man better than her husband? Rest content with my friendship, for I say once more that is all I can promise, and I will promise no more than I can bestow."

"I understand," replied Fernand, "you can endure your own wretchedness patiently, but you are afraid to share mine. Well, Mercedes, beloved by you, I would tempt fortune; you would bring me good luck, and I should become rich. I could extend my occupation as a fisherman, might get a place as clerk in a warehouse, and become in time a dealer myself."

"You could do no such thing, Fernand; you are a soldier, and if you remain at the Catalans it is because there is no war; so remain a fisherman, and contented with my friendship, as I cannot give you more."

"Well, I will do better, Mercedes. I will be a sailor; instead of the costume of our fathers, which you despise, I will wear a varnished hat, a striped shirt, and a blue jacket, with an anchor on the buttons. Would not that dress please you?"

"What do you mean?" asked Mercedes, with an angry glance,—"what do you mean? I do not understand you?"

"I mean, Mercedes, that you are thus harsh and cruel with me, because you are expecting some one who is thus attired; but perhaps he whom you await is inconstant, or if he is not, the sea is so to him."

"Fernand," cried Mercedes, "I believed you were good-hearted, and I was mistaken! Fernand, you are wicked to call to your aid jealousy and the anger of God! Yes, I will not deny it, I do await, and I do love him of whom you speak; and, if he does not return, instead of accusing him of the inconstancy which you insinuate, I will tell you that he died loving me and me only." The young girl made a gesture of rage. "I understand you, Fernand; you would be revenged on him because I do not love you; you would cross your Catalan knife with his dirk. What end would that answer? To lose you my friendship if he were conquered, and see that friendship changed into hate if you were victor. Believe me, to seek a quarrel with a man is a bad method of pleasing the woman who loves that man. No, Fernand, you will not thus give way to evil thoughts. Unable to have me for your wife, you will content yourself with having me for your friend and sister; and besides," she added, her eyes troubled and moistened with tears, "wait, wait, Fernand; you said just now that the sea was treacherous, and he has been gone four months, and during these four months there have been some terrible storms."

Fernand made no reply, nor did he attempt to check the tears which flowed down the cheeks of Mercedes, although for each of these tears he would have shed his heart's blood; but these tears flowed for another. He arose, paced a while up and down the hut, and then, suddenly stopping before Mercedes, with his eyes glowing and his hands clinched,—"Say, Mercedes," he said, "once for all, is this your final determination?"

"I love Edmond Dantes," the young girl calmly replied, "and none but Edmond shall ever be my husband."

"And you will always love him?"

"As long as I live."

Fernand let fall his head like a defeated man, heaved a sigh that was like a groan, and then suddenly looking her full in the face, with clinched teeth and expanded nostrils, said,—"But if he is dead"—

"If he is dead, I shall die too."

"If he has forgotten you"—

"Mercedes!" called a joyous voice from without,—"Mercedes!"

"Ah," exclaimed the young girl, blushing with delight, and fairly leaping in excess of love, "you see he has not forgotten me, for here he is!" And rushing towards the door, she opened it, saying, "Here, Edmond, here I am!"

Fernand, pale and trembling, drew back, like a traveller at the sight of a serpent, and fell into a chair beside him. Edmond and Mercedes were clasped in each other's arms. The burning Marseilles sun, which shot into the room through the open door, covered them with a flood of light. At first they saw nothing around them. Their intense happiness isolated them from all the rest of the world, and they only spoke in broken words, which are the tokens of a joy so extreme that they seem rather the expression of sorrow. Suddenly Edmond saw the gloomy, pale, and threatening countenance of Fernand, as it was defined in the shadow. By a movement for which he could scarcely account to himself, the young Catalan placed his hand on the knife at his belt.

"Ah, your pardon," said Dantes, frowning in his turn; "I did not perceive that there were three of us." Then, turning to Mercedes, he inquired, "Who is this gentleman?"

"One who will be your best friend, Dantes, for he is my friend, my cousin, my brother; it is Fernand—the man whom, after you, Edmond, I love the best in the world. Do you not remember him?"

"Yes!" said Dantes, and without relinquishing Mercedes hand clasped in one of his own, he extended the other to the Catalan with a cordial air. But Fernand, instead of responding to this amiable gesture, remained mute and trembling. Edmond then cast his eyes scrutinizingly at the agitated and embarrassed Mercedes, and then again on the gloomy and menacing Fernand. This look told him all, and his anger waxed hot.

"I did not know, when I came with such haste to you, that I was to meet an enemy here."

"An enemy!" cried Mercedes, with an angry look at her cousin. "An enemy in my house, do you say, Edmond! If I believed that, I would place my arm under yours and go with you to Marseilles, leaving the house to return to it no more."

Fernand's eye darted lightning. "And should any misfortune occur to you, dear Edmond," she continued with the same calmness which proved to Fernand that the young girl had read the very innermost depths of his sinister thought, "if misfortune should occur to you, I would ascend the highest point of the Cape de Morgion and cast myself headlong from it."

Fernand became deadly pale. "But you are deceived, Edmond," she continued. "You have no enemy here—there is no one but Fernand, my brother, who will grasp your hand as a devoted friend."

And at these words the young girl fixed her imperious look on the Catalan, who, as if fascinated by it, came slowly towards Edmond, and offered him his hand. His hatred, like a powerless though furious wave, was broken against the strong ascendancy which Mercedes exercised over him. Scarcely, however, had he touched Edmond's hand than he felt he had done all he could do, and rushed hastily out of the house.

"Oh," he exclaimed, running furiously and tearing his hair—"Oh, who will deliver me from this man? Wretched—wretched that I am!"

"Hallo, Catalan! Hallo, Fernand! where are you running to?" exclaimed a voice.

The young man stopped suddenly, looked around him, and perceived Caderousse sitting at table with Danglars, under an arbor.

"Well", said Caderousse, "why don't you come? Are you really in such a hurry that you have no time to pass the time of day with your friends?"

"Particularly when they have still a full bottle before them," added Danglars. Fernand looked at them both with a stupefied air, but did not say a word.

"He seems besotted," said Danglars, pushing Caderousse with his knee. "Are we mistaken, and is Dantes triumphant in spite of all we have believed?"

"Why, we must inquire into that," was Caderousse's reply; and turning towards the young man, said, "Well, Catalan, can't you make up your mind?"

Fernand wiped away the perspiration steaming from his brow, and slowly entered the arbor, whose shade seemed to restore somewhat of calmness to his senses, and whose coolness somewhat of refreshment to his exhausted body.

"Good-day," said he. "You called me, didn't you?" And he fell, rather than sat down, on one of the seats which surrounded the table.

"I called you because you were running like a madman, and I was afraid you would throw yourself into the sea," said Caderousse, laughing. "Why, when a man has friends, they are not only to offer him a glass of wine, but, moreover, to prevent his swallowing three or four pints of water unnecessarily!"

Fernand gave a groan, which resembled a sob, and dropped his head into his hands, his elbows leaning on the table.

"Well, Fernand, I must say," said Caderousse, beginning the conversation, with that brutality of the common people in which curiosity destroys all diplomacy, "you look uncommonly like a rejected lover;" and he burst into a hoarse laugh.

"Bah!" said Danglars, "a lad of his make was not born to be unhappy in love. You are laughing at him, Caderousse."

"No," he replied, "only hark how he sighs! Come, come, Fernand," said Caderousse, "hold up your head, and answer us. It's not polite not to reply to friends who ask news of your health."

"My health is well enough," said Fernand, clinching his hands without raising his head.

"Ah, you see, Danglars," said Caderousse, winking at his friend, "this is how it is; Fernand, whom you see here, is a good and brave Catalan, one of the best fishermen in Marseilles, and he is in love with a very fine girl, named Mercedes; but it appears, unfortunately, that the fine girl is in love with the mate of the Pharaon; and as the Pharaon arrived to-day—why, you understand!"

"No; I do not understand," said Danglars.

"Poor Fernand has been dismissed," continued Caderousse.

"Well, and what then?" said Fernand, lifting up his head, and looking at Caderousse like a man who looks for some one on whom to vent his anger; "Mercedes is not accountable to any person, is she? Is she not free to love whomsoever she will?"

"Oh, if you take it in that sense," said Caderousse, "it is another thing. But I thought you were a Catalan, and they told me the Catalans were not men to allow themselves to be supplanted by a rival. It was even told me that Fernand, especially, was terrible in his vengeance."

Fernand smiled piteously. "A lover is never terrible," he said.

"Poor fellow!" remarked Danglars, affecting to pity the young man from the bottom of his heart. "Why, you see, he did not expect to see Dantes return so suddenly—he thought he was dead, perhaps; or perchance faithless! These things always come on us more severely when they come suddenly."

"Ah, ma foi, under any circumstances," said Caderousse, who drank as he spoke, and on whom the fumes of the wine began to take effect,—"under any circumstances Fernand is not the only person put out by the fortunate arrival of Dantes; is he, Danglars?"

"No, you are right—and I should say that would bring him ill-luck."

"Well, never mind," answered Caderousse, pouring out a glass of wine for Fernand, and filling his own for the eighth or ninth time, while Danglars had merely sipped his. "Never mind—in the meantime he marries Mercedes—the lovely Mercedes—at least he returns to do that."

During this time Danglars fixed his piercing glance on the young man, on whose heart Caderousse's words fell like molten lead.

"And when is the wedding to be?" he asked.

"Oh, it is not yet fixed!" murmured Fernand.

"No, but it will be," said Caderousse, "as surely as Dantes will be captain of the Pharaon—eh, Danglars?"

Danglars shuddered at this unexpected attack, and turned to Caderousse, whose countenance he scrutinized, to try and detect whether the blow was premeditated; but he read nothing but envy in a countenance already rendered brutal and stupid by drunkenness.

"Well," said he, filling the glasses, "let us drink to Captain Edmond Dantes, husband of the beautiful Catalane!"

Caderousse raised his glass to his mouth with unsteady hand, and swallowed the contents at a gulp. Fernand dashed his on the ground.

"Eh, eh, eh!" stammered Caderousse. "What do I see down there by the wall, in the direction of the Catalans? Look, Fernand, your eyes are better than mine. I believe I see double. You know wine is a deceiver; but I should say it was two lovers walking side by side, and hand in hand. Heaven forgive me, they do not know that we can see them, and they are actually embracing!"

Danglars did not lose one pang that Fernand endured.

"Do you know them, Fernand?" he said.

"Yes," was the reply, in a low voice. "It is Edmond and Mercedes!"

"Ah, see there, now!" said Caderousse; "and I did not recognize them! Hallo, Dantes! hello, lovely damsel! Come this way, and let us know when the wedding is to be, for Fernand here is so obstinate he will not tell us."

"Hold your tongue, will you?" said Danglars, pretending to restrain Caderousse, who, with the tenacity of drunkards, leaned out of the arbor. "Try to stand upright, and let the lovers make love without interruption. See, look at Fernand, and follow his example; he is well-behaved!"

Fernand, probably excited beyond bearing, pricked by Danglars, as the bull is by the bandilleros, was about to rush out; for he had risen from his seat, and seemed to be collecting himself to dash headlong upon his rival, when Mercedes, smiling and graceful, lifted up her lovely head, and looked at them with her clear and bright eyes. At this Fernand recollected her threat of dying if Edmond died, and dropped again heavily on his seat. Danglars looked at the two men, one after the other, the one brutalized by liquor, the other overwhelmed with love.

"I shall get nothing from these fools," he muttered; "and I am very much afraid of being here between a drunkard and a coward. Here's an envious fellow making himself boozy on wine when he ought to be nursing his wrath, and here is a fool who sees the woman he loves stolen from under his nose and takes on like a big baby. Yet this Catalan has eyes that glisten like those of the vengeful Spaniards, Sicilians, and Calabrians, and the other has fists big enough to crush an ox at one blow. Unquestionably, Edmond's star is in the ascendant, and he will marry the splendid girl—he will be captain, too, and laugh at us all, unless"—a sinister smile passed over Danglars' lips—"unless I take a hand in the affair," he added.

"Hallo!" continued Caderousse, half-rising, and with his fist on the table, "hallo, Edmond! do you not see your friends, or are you too proud to speak to them?"

"No, my dear fellow!" replied Dantes, "I am not proud, but I am happy, and happiness blinds, I think, more than pride."

"Ah, very well, that's an explanation!" said Caderousse. "How do you do, Madame Dantes?"

Mercedes courtesied gravely, and said—"That is not my name, and in my country it bodes ill fortune, they say, to call a young girl by the name of her betrothed before he becomes her husband. So call me Mercedes, if you please."

"We must excuse our worthy neighbor, Caderousse," said Dantes, "he is so easily mistaken."

"So, then, the wedding is to take place immediately, M. Dantes," said Danglars, bowing to the young couple.

"As soon as possible, M. Danglars; to-day all preliminaries will be arranged at my father's, and to-morrow, or next day at latest, the wedding festival here at La Reserve. My friends will be there, I hope; that is to say, you are invited, M. Danglars, and you, Caderousse."

"And Fernand," said Caderousse with a chuckle; "Fernand, too, is invited!"

"My wife's brother is my brother," said Edmond; "and we, Mercedes and I, should be very sorry if he were absent at such a time."

Fernand opened his mouth to reply, but his voice died on his lips, and he could not utter a word.

"To-day the preliminaries, to-morrow or next day the ceremony! You are in a hurry, captain!"

"Danglars," said Edmond, smiling, "I will say to you as Mercedes said just now to Caderousse, 'Do not give me a title which does not belong to me'; that may bring me bad luck."

"Your pardon," replied Danglars, "I merely said you seemed in a hurry, and we have lots of time; the Pharaon cannot be under weigh again in less than three months."

"We are always in a hurry to be happy, M. Danglars; for when we have suffered a long time, we have great difficulty in believing in good fortune. But it is not selfishness alone that makes me thus in haste; I must go to Paris."

"Ah, really?—to Paris! and will it be the first time you have ever been there, Dantes?"

"Yes."

"Have you business there?"

"Not of my own; the last commission of poor Captain Leclere; you know to what I allude, Danglars—it is sacred. Besides, I shall only take the time to go and return."

"Yes, yes, I understand," said Danglars, and then in a low tone, he added, "To Paris, no doubt to deliver the letter which the grand marshal gave him. Ah, this letter gives me an idea—a capital idea! Ah; Dantes, my friend, you are not yet registered number one on board the good ship Pharaon;" then turning towards Edmond, who was walking away, "A pleasant journey," he cried.

"Thank you," said Edmond with a friendly nod, and the two lovers continued on their way, as calm and joyous as if they were the very elect of heaven.




IV Complot.

Danglars suivit Edmond et Mercédès des yeux jusqu'à ce que les deux amants eussent disparu à l'un des angles du fort Saint-Nicolas; puis, se retournant alors, il aperçut Fernand, qui était retombé pâle et frémissant sur sa chaise, tandis que Caderousse balbutiait les paroles d'une chanson à boire.

«Ah çà! mon cher monsieur, dit Danglars à Fernand, voilà un mariage qui ne me paraît pas faire le bonheur de tout le monde!

—Il me désespère, dit Fernand.

—Vous aimiez donc Mercédès?

—Je l'adorais!

—Depuis longtemps?

—Depuis que nous nous connaissons, je l'ai toujours aimée.

—Et vous êtes là à vous arracher les cheveux, au lieu de chercher remède à la chose! Que diable! je ne croyais pas que ce fût ainsi qu'agissaient les gens de votre nation.

—Que voulez-vous que je fasse? demanda Fernand.

—Et que sais-je, moi? Est-ce que cela me regarde? Ce n'est pas moi, ce me semble, qui suis amoureux de Mlle Mercédès, mais vous. Cherchez, dit l'Évangile, et vous trouverez.

—J'avais trouvé déjà.

—Quoi?

—Je voulais poignarder l'homme, mais la femme m'a dit que s'il arrivait malheur à son fiancé, elle se tuerait.

—Bah! on dit ces choses-là, mais on ne les fait point.

—Vous ne connaissez point Mercédès, monsieur: du moment où elle a menacé, elle exécuterait.

—Imbécile! murmura Danglars: qu'elle se tue ou non, que m'importe, pourvu que Dantès ne soit point capitaine.

—Et avant que Mercédès meure, reprit Fernand avec l'accent d'une immuable résolution, je mourrais moi-même.

—En voilà de l'amour! dit Caderousse d'une voix de plus en plus avinée; en voilà, ou je ne m'y connais plus!

—Voyons, dit Danglars, vous me paraissez un gentil garçon, et je voudrais, le diable m'emporte! vous tirer de peine; mais....

—Oui, dit Caderousse, voyons.

—Mon cher, reprit Danglars, tu es aux trois quarts ivres: achève la bouteille, et tu le seras tout à fait. Bois, et ne te mêle pas de ce que nous faisons: pour ce que nous faisons il faut avoir toute sa tête.

—Moi ivre? dit Caderousse, allons donc! J'en boirais encore quatre, de tes bouteilles, qui ne sont pas plus grandes que des bouteilles d'eau de Cologne! Père Pamphile, du vin!»

Et pour joindre la preuve à la proposition, Caderousse frappa avec son verre sur la table.

«Vous disiez donc, monsieur? reprit Fernand, attendant avec avidité la suite de la phrase interrompue.

—Que disais-je? Je ne me le rappelle plus. Cet ivrogne de Caderousse m'a fait perdre le fil de mes pensées.

—Ivrogne tant que tu le voudras; tant pis pour ceux qui craignent le vin, c'est qu'ils ont quelque mauvaise pensée qu'ils craignent que le vin ne leur tire du cœur.»

Et Caderousse se mit à chanter les deux derniers vers d'une chanson fort en vogue à cette époque:

Tous les méchants sont buveurs d'eau. C'est bien prouvé par le déluge.

«Vous disiez, monsieur, reprit Fernand, que vous voudriez me tirer de peine; mais, ajoutiez-vous....

—Oui, mais, ajoutais-je... pour vous tirer de peine il suffit que Dantès n'épouse pas celle que vous aimez et le mariage peut très bien manquer, ce me semble, sans que Dantès meure.

—La mort seule les séparera, dit Fernand.

—Vous raisonnez comme un coquillage, mon ami, dit Caderousse, et voilà Danglars, qui est un finaud, un malin, un grec, qui va vous prouver que vous avez tort. Prouve, Danglars. J'ai répondu de toi. Dis-lui qu'il n'est pas besoin que Dantès meure; d'ailleurs ce serait fâcheux qu'il mourût, Dantès. C'est un bon garçon, je l'aime, moi, Dantès. À ta santé, Dantès.»

Fernand se leva avec impatience.

«Laissez-le dire, reprit Danglars en retenant le jeune homme, et d'ailleurs, tout ivre qu'il est, il ne fait point si grande erreur. L'absence disjoint tout aussi bien que la mort; et supposez qu'il y ait entre Edmond et Mercédès les murailles d'une prison, ils seront séparés ni plus ni moins que s'il y avait là la pierre d'une tombe.

—Oui, mais on sort de prison, dit Caderousse, qui avec les restes de son intelligence se cramponnait à la conversation, et quand on est sorti de prison et qu'on s'appelle Edmond Dantès, on se venge.

—Qu'importe! murmura Fernand.

—D'ailleurs, reprit Caderousse, pourquoi mettrait-on Dantès en prison? Il n'a ni volé, ni tué, ni assassiné.

—Tais-toi, dit Danglars.

—Je ne veux pas me taire, moi, dit Caderousse. Je veux qu'on me dise pourquoi on mettrait Dantès en prison. Moi, j'aime Dantès. À ta santé, Dantès!»

Et il avala un nouveau verre de vin. Danglars suivit dans les yeux atones du tailleur les progrès de l'ivresse, et se tournant vers Fernand:

«Eh bien, comprenez-vous, dit-il, qu'il n'y a pas besoin de le tuer?

—Non, certes, si, comme vous le disiez tout à l'heure, on avait le moyen de faire arrêter Dantès. Mais ce moyen, l'avez-vous?

—En cherchant bien, dit Danglars, on pourrait le trouver. Mais continua-t-il, de quoi diable! vais-je me mêler là; est-ce que cela me regarde?

—Je ne sais pas si cela vous regarde, dit Fernand en lui saisissant le bras; mais ce que je sais, c'est que vous avez quelque motif de haine particulière contre Dantès: celui qui hait lui-même ne se trompe pas aux sentiments des autres.

—Moi, des motifs de haine contre Dantès? Aucun, sur ma parole. Je vous ai vu malheureux et votre malheur m'a intéressé, voilà tout; mais du moment où vous croyez que j'agis pour mon propre compte, adieu, mon cher ami, tirez-vous d'affaire comme vous pourrez.»

Et Danglars fit semblant de se lever à son tour.

«Non pas, dit Fernand en le retenant, restez! Peu m'importe, au bout du compte, que vous en vouliez à Dantès, ou que vous ne lui en vouliez pas: je lui en veux, moi; je l'avoue hautement. Trouvez le moyen et je l'exécute, pourvu qu'il n'y ait pas mort d'homme, car Mercédès a dit qu'elle se tuerait si l'on tuait Dantès.»

Caderousse, qui avait laissé tomber sa tête sur la table releva le front, et regardant Fernand et Danglars avec des yeux lourds et hébétés:

«Tuer Dantès! dit-il, qui parle ici de tuer Dantès? je ne veux pas qu'on le tue, moi: c'est mon ami; il a offert ce matin de partager son argent avec moi, comme j'ai partagé le mien avec lui: je ne veux pas qu'on tue Dantès.

—Et qui te parle de le tuer, imbécile! reprit Danglars; il s'agit d'une simple plaisanterie; bois à sa santé, ajouta-t-il en remplissant le verre de Caderousse, et laisse-nous tranquilles.

—Oui, oui, à la santé de Dantès! dit Caderousse en vidant son verre, à sa santé!... à sa santé!... là!

—Mais le moyen, le moyen? dit Fernand.

—Vous ne l'avez donc pas trouvé encore, vous?

—Non, vous vous en êtes chargé.

—C'est vrai, reprit Danglars, les Français ont cette supériorité sur les Espagnols, que les Espagnols ruminent et que les Français inventent.

—Inventez donc alors, dit Fernand avec impatience.

—Garçon, dit Danglars, une plume, de l'encre et du papier!

—Une plume, de l'encre et du papier! murmura Fernand.

—Oui, je suis agent comptable: la plume, l'encre et le papier sont mes instruments; et sans mes instruments je ne sais rien faire.

—Une plume, de l'encre et du papier! cria à son tour Fernand.

—Il y a ce que vous désirez là sur cette table, dit le garçon en montrant les objets demandés.

—Donnez-les-nous alors.»

Le garçon prit le papier, l'encre et la plume, et les déposa sur la table du berceau.

«Quand on pense, dit Caderousse en laissant tomber sa main sur le papier, qu'il y a là de quoi tuer un homme plus sûrement que si on l'attendait au coin d'un bois pour l'assassiner! J'ai toujours eu plus peur d'une plume, d'une bouteille d'encre et d'une feuille de papier que d'une épée ou d'un pistolet.

—Le drôle n'est pas encore si ivre qu'il en a l'air, dit Danglars; versez-lui donc à boire, Fernand.»

Fernand remplit le verre de Caderousse, et celui-ci en véritable buveur qu'il était, leva la main de dessus le papier et la porta à son verre.

Le Catalan suivit le mouvement jusqu'à ce que Caderousse, presque vaincu par cette nouvelle attaque, reposât ou plutôt laissât retomber son verre sur la table.

«Eh bien? reprit le Catalan en voyant que le reste de la raison de Caderousse commençait à disparaître sous ce dernier verre de vin.

—Eh bien, je disais donc, par exemple, reprit Danglars, que si, après un voyage comme celui que vient de faire Dantès, et dans lequel il a touché à Naples et à l'île d'Elbe, quelqu'un le dénonçait au procureur du roi comme agent bonapartiste....

—Je le dénoncerai, moi! dit vivement le jeune homme.

—Oui; mais alors on vous fait signer votre déclaration, on vous confronte avec celui que vous avez dénoncé: je vous fournis de quoi soutenir votre accusation, je le sais bien; mais Dantès ne peut rester éternellement en prison, un jour ou l'autre il en sort, et, ce jour où il en sort, malheur à celui qui l'y a fait entrer!

—Oh! je ne demande qu'une chose, dit Fernand, c'est qu'il vienne me chercher une querelle!

—Oui, et Mercédès! Mercédès, qui vous prend en haine si vous avez seulement le malheur d'écorcher l'épiderme à son bien-aimé Edmond!

—C'est juste, dit Fernand.

—Non, non, reprit Danglars, si on se décidait à une pareille chose, voyez-vous, il vaudrait bien mieux prendre tout bonnement comme je le fais, cette plume, la tremper dans l'encre, et écrire de la main gauche, pour que l'écriture ne fût pas reconnue, une petite dénonciation ainsi conçue.»

Et Danglars, joignant l'exemple au précepte, écrivit de la main gauche et d'une écriture renversée, qui n'avait aucune analogie avec son écriture habituelle, les lignes suivantes qu'il passa à Fernand, et que Fernand lut à demi-voix:

Monsieur le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône et de la religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire le Pharaon, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples et à Porto-Ferrajo, a été chargé, par Murat, d'une lettre pour l'usurpateur, et, par l'usurpateur, d'une lettre pour le comité bonapartiste de Paris.

On aura la preuve de son crime en l'arrêtant, car on trouvera cette lettre ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à bord du Pharaon.

«À la bonne heure, continua Danglars; ainsi votre vengeance aurait le sens commun, car d'aucune façon alors elle ne pourrait retomber sur vous, et la chose irait toute seule; il n'y aurait plus qu'à plier cette lettre, comme je le fais, et à écrire dessus: «À Monsieur le Procureur royal.» Tout serait dit.»

Et Danglars écrivit l'adresse en se jouant.

«Oui, tout serait dit», s'écria Caderousse, qui par un dernier effort d'intelligence avait suivi la lecture, et qui comprenait d'instinct tout ce qu'une pareille dénonciation pourrait entraîner de malheur; «oui, tout serait dit: seulement, ce serait une infamie.»

Et il allongea le bras pour prendre la lettre.

«Aussi, dit Danglars en la poussant hors de la portée de sa main, aussi, ce que je dis et ce que je dis et ce que je fais, c'est en plaisantant; et, le premier, je serais bien fâché qu'il arrivât quelque chose à Dantès, ce bon Dantès! Aussi, tiens...»

Il prit la lettre, la froissa dans ses mains et la jeta dans un coin de la tonnelle.

«À la bonne heure, dit Caderousse, Dantès est mon ami, et je ne veux pas qu'on lui fasse de mal.

—Eh! qui diable y songe à lui faire du mal! ce n'est ni moi ni Fernand! dit Danglars en se levant et en regardant le jeune homme qui était demeuré assis, mais dont l'œil oblique couvait le papier dénonciateur jeté dans un coin.

—En ce cas, reprit Caderousse, qu'on nous donne du vin: je veux boire à la santé d'Edmond et de la belle Mercédès.

—Tu n'as déjà que trop bu, ivrogne, dit Danglars, et si tu continues tu seras obligé de coucher ici, attendu que tu ne pourras plus te tenir sur tes jambes.

—Moi, dit Caderousse en se levant avec la fatuité de l'homme ivre; moi, ne pas pouvoir me tenir sur mes jambes! Je parie que je monte au clocher des Accoules, et sans balancer encore!

—Eh bien, soit, dit Danglars, je parie, mais pour demain: aujourd'hui il est temps de rentrer; donne-moi donc le bras et rentrons.

—Rentrons, dit Caderousse, mais je n'ai pas besoin de ton bras pour cela. Viens-tu, Fernand? rentres-tu avec nous à Marseille?

—Non, dit Fernand, je retourne aux Catalans, moi.

—Tu as tort, viens avec nous à Marseille, viens.

—Je n'ai point besoin à Marseille, et je n'y veux point aller.

—Comment as-tu dit cela? Tu ne veux pas, mon bonhomme! eh bien, à ton aise! liberté pour tout le monde! Viens, Danglars, et laissons monsieur rentrer aux Catalans, puisqu'il le veut.»

Danglars profita de ce moment de bonne volonté de Caderousse pour l'entraîner du côté de Marseille; seulement, pour ouvrir un chemin plus court et plus facile à Fernand, au lieu de revenir par le quai de la Rive-Neuve, il revint par la porte Saint-Victor.

Caderousse le suivait, tout chancelant, accroché à son bras.

Lorsqu'il eut fait une vingtaine de pas, Danglars se retourna et vit Fernand se précipiter sur le papier, qu'il mit dans sa poche; puis aussitôt, s'élançant hors de la tonnelle, le jeune homme tourna du côté du Pillon.

«Eh bien, que fait-il donc? dit Caderousse, il nous a menti: il a dit qu'il allait aux Catalans, et il va à la ville! Holà! Fernand! tu te trompes, mon garçon!

—C'est toi qui vois trouble, dit Danglars, il suit tout droit le chemin des Vieilles-Infirmeries.

—En vérité! dit Caderousse, eh bien, j'aurais juré qu'il tournait à droite; décidément le vin est un traître.

—Allons, allons, murmura Danglars, je crois que maintenant la chose est bien lancée, et qu'il n'y a plus qu'à la laisser marcher toute seule.»

 

 

Chapter 4. Conspiracy.

Danglars followed Edmond and Mercedes with his eyes until the two lovers disappeared behind one of the angles of Fort Saint Nicolas, then turning round, he perceived Fernand, who had fallen, pale and trembling, into his chair, while Caderousse stammered out the words of a drinking-song.

"Well, my dear sir," said Danglars to Fernand, "here is a marriage which does not appear to make everybody happy."

"It drives me to despair," said Fernand.

"Do you, then, love Mercedes?"

"I adore her!"

"For long?"

"As long as I have known her—always."

"And you sit there, tearing your hair, instead of seeking to remedy your condition; I did not think that was the way of your people."

"What would you have me do?" said Fernand.

"How do I know? Is it my affair? I am not in love with Mademoiselle Mercedes; but for you—in the words of the gospel, seek, and you shall find."

"I have found already."

"What?"

"I would stab the man, but the woman told me that if any misfortune happened to her betrothed, she would kill herself."

"Pooh! Women say those things, but never do them."

"You do not know Mercedes; what she threatens she will do."

"Idiot!" muttered Danglars; "whether she kill herself or not, what matter, provided Dantes is not captain?"

"Before Mercedes should die," replied Fernand, with the accents of unshaken resolution, "I would die myself!"

"That's what I call love!" said Caderousse with a voice more tipsy than ever. "That's love, or I don't know what love is."

"Come," said Danglars, "you appear to me a good sort of fellow, and hang me, I should like to help you, but"—

"Yes," said Caderousse, "but how?"

"My dear fellow," replied Danglars, "you are three parts drunk; finish the bottle, and you will be completely so. Drink then, and do not meddle with what we are discussing, for that requires all one's wit and cool judgment."

"I—drunk!" said Caderousse; "well that's a good one! I could drink four more such bottles; they are no bigger than cologne flasks. Pere Pamphile, more wine!" and Caderousse rattled his glass upon the table.

"You were saying, sir"—said Fernand, awaiting with great anxiety the end of this interrupted remark.

"What was I saying? I forget. This drunken Caderousse has made me lose the thread of my sentence."

"Drunk, if you like; so much the worse for those who fear wine, for it is because they have bad thoughts which they are afraid the liquor will extract from their hearts;" and Caderousse began to sing the two last lines of a song very popular at the time,—

'Tous les mechants sont beuveurs d'eau; C'est bien prouve par le deluge.' [*]

     * "The wicked are great drinkers of water; As the flood proved once for all."

"You said, sir, you would like to help me, but"—

"Yes; but I added, to help you it would be sufficient that Dantes did not marry her you love; and the marriage may easily be thwarted, methinks, and yet Dantes need not die."

"Death alone can separate them," remarked Fernand.

"You talk like a noodle, my friend," said Caderousse; "and here is Danglars, who is a wide-awake, clever, deep fellow, who will prove to you that you are wrong. Prove it, Danglars. I have answered for you. Say there is no need why Dantes should die; it would, indeed, be a pity he should. Dantes is a good fellow; I like Dantes. Dantes, your health."

Fernand rose impatiently. "Let him run on," said Danglars, restraining the young man; "drunk as he is, he is not much out in what he says. Absence severs as well as death, and if the walls of a prison were between Edmond and Mercedes they would be as effectually separated as if he lay under a tombstone."

"Yes; but one gets out of prison," said Caderousse, who, with what sense was left him, listened eagerly to the conversation, "and when one gets out and one's name is Edmond Dantes, one seeks revenge"—

"What matters that?" muttered Fernand.

"And why, I should like to know," persisted Caderousse, "should they put Dantes in prison? he has not robbed or killed or murdered."

"Hold your tongue!" said Danglars.

"I won't hold my tongue!" replied Caderousse; "I say I want to know why they should put Dantes in prison; I like Dantes; Dantes, your health!" and he swallowed another glass of wine.

Danglars saw in the muddled look of the tailor the progress of his intoxication, and turning towards Fernand, said, "Well, you understand there is no need to kill him."

"Certainly not, if, as you said just now, you have the means of having Dantes arrested. Have you that means?"

"It is to be found for the searching. But why should I meddle in the matter? it is no affair of mine."

"I know not why you meddle," said Fernand, seizing his arm; "but this I know, you have some motive of personal hatred against Dantes, for he who himself hates is never mistaken in the sentiments of others."

"I!—motives of hatred against Dantes? None, on my word! I saw you were unhappy, and your unhappiness interested me; that's all; but since you believe I act for my own account, adieu, my dear friend, get out of the affair as best you may;" and Danglars rose as if he meant to depart.

"No, no," said Fernand, restraining him, "stay! It is of very little consequence to me at the end of the matter whether you have any angry feeling or not against Dantes. I hate him! I confess it openly. Do you find the means, I will execute it, provided it is not to kill the man, for Mercedes has declared she will kill herself if Dantes is killed."

Caderousse, who had let his head drop on the table, now raised it, and looking at Fernand with his dull and fishy eyes, he said,—"Kill Dantes! who talks of killing Dantes? I won't have him killed—I won't! He's my friend, and this morning offered to share his money with me, as I shared mine with him. I won't have Dantes killed—I won't!"

"And who has said a word about killing him, muddlehead?" replied Danglars. "We were merely joking; drink to his health," he added, filling Caderousse's glass, "and do not interfere with us."

"Yes, yes, Dantes' good health!" said Caderousse, emptying his glass, "here's to his health! his health—hurrah!"

"But the means—the means?" said Fernand.

"Have you not hit upon any?" asked Danglars.

"No!—you undertook to do so."

"True," replied Danglars; "the French have the superiority over the Spaniards, that the Spaniards ruminate, while the French invent."

"Do you invent, then," said Fernand impatiently.

"Waiter," said Danglars, "pen, ink, and paper."

"Pen, ink, and paper," muttered Fernand.

"Yes; I am a supercargo; pen, ink, and paper are my tools, and without my tools I am fit for nothing."

"Pen, ink, and paper, then," called Fernand loudly.

"There's what you want on that table," said the waiter.

"Bring them here." The waiter did as he was desired.

"When one thinks," said Caderousse, letting his hand drop on the paper, "there is here wherewithal to kill a man more sure than if we waited at the corner of a wood to assassinate him! I have always had more dread of a pen, a bottle of ink, and a sheet of paper, than of a sword or pistol."

"The fellow is not so drunk as he appears to be," said Danglars. "Give him some more wine, Fernand." Fernand filled Caderousse's glass, who, like the confirmed toper he was, lifted his hand from the paper and seized the glass.

The Catalan watched him until Caderousse, almost overcome by this fresh assault on his senses, rested, or rather dropped, his glass upon the table.

"Well!" resumed the Catalan, as he saw the final glimmer of Caderousse's reason vanishing before the last glass of wine.

"Well, then, I should say, for instance," resumed Danglars, "that if after a voyage such as Dantes has just made, in which he touched at the Island of Elba, some one were to denounce him to the king's procureur as a Bonapartist agent"—

"I will denounce him!" exclaimed the young man hastily.

"Yes, but they will make you then sign your declaration, and confront you with him you have denounced; I will supply you with the means of supporting your accusation, for I know the fact well. But Dantes cannot remain forever in prison, and one day or other he will leave it, and the day when he comes out, woe betide him who was the cause of his incarceration!"

"Oh, I should wish nothing better than that he would come and seek a quarrel with me."

"Yes, and Mercedes! Mercedes, who will detest you if you have only the misfortune to scratch the skin of her dearly beloved Edmond!"

"True!" said Fernand.

"No, no," continued Danglars; "if we resolve on such a step, it would be much better to take, as I now do, this pen, dip it into this ink, and write with the left hand (that the writing may not be recognized) the denunciation we propose." And Danglars, uniting practice with theory, wrote with his left hand, and in a writing reversed from his usual style, and totally unlike it, the following lines, which he handed to Fernand, and which Fernand read in an undertone:—

"The honorable, the king's attorney, is informed by a friend of the throne and religion, that one Edmond Dantes, mate of the ship Pharaon, arrived this morning from Smyrna, after having touched at Naples and Porto-Ferrajo, has been intrusted by Murat with a letter for the usurper, and by the usurper with a letter for the Bonapartist committee in Paris. Proof of this crime will be found on arresting him, for the letter will be found upon him, or at his father's, or in his cabin on board the Pharaon."

"Very good," resumed Danglars; "now your revenge looks like common-sense, for in no way can it revert to yourself, and the matter will thus work its own way; there is nothing to do now but fold the letter as I am doing, and write upon it, 'To the king's attorney,' and that's all settled." And Danglars wrote the address as he spoke.

"Yes, and that's all settled!" exclaimed Caderousse, who, by a last effort of intellect, had followed the reading of the letter, and instinctively comprehended all the misery which such a denunciation must entail. "Yes, and that's all settled; only it will be an infamous shame;" and he stretched out his hand to reach the letter.

"Yes," said Danglars, taking it from beyond his reach; "and as what I say and do is merely in jest, and I, amongst the first and foremost, should be sorry if anything happened to Dantes—the worthy Dantes—look here!" And taking the letter, he squeezed it up in his hands and threw it into a corner of the arbor.

"All right!" said Caderousse. "Dantes is my friend, and I won't have him ill-used."

"And who thinks of using him ill? Certainly neither I nor Fernand," said Danglars, rising and looking at the young man, who still remained seated, but whose eye was fixed on the denunciatory sheet of paper flung into the corner.

"In this case," replied Caderousse, "let's have some more wine. I wish to drink to the health of Edmond and the lovely Mercedes."

"You have had too much already, drunkard," said Danglars; "and if you continue, you will be compelled to sleep here, because unable to stand on your legs."

"I?" said Caderousse, rising with all the offended dignity of a drunken man, "I can't keep on my legs? Why, I'll wager I can go up into the belfry of the Accoules, and without staggering, too!"

"Done!" said Danglars, "I'll take your bet; but to-morrow—to-day it is time to return. Give me your arm, and let us go."

"Very well, let us go," said Caderousse; "but I don't want your arm at all. Come, Fernand, won't you return to Marseilles with us?"

"No," said Fernand; "I shall return to the Catalans."

"You're wrong. Come with us to Marseilles—come along."

"I will not."

"What do you mean? you will not? Well, just as you like, my prince; there's liberty for all the world. Come along, Danglars, and let the young gentleman return to the Catalans if he chooses."

Danglars took advantage of Caderousse's temper at the moment, to take him off towards Marseilles by the Porte Saint-Victor, staggering as he went.

When they had advanced about twenty yards, Danglars looked back and saw Fernand stoop, pick up the crumpled paper, and putting it into his pocket then rush out of the arbor towards Pillon.

"Well," said Caderousse, "why, what a lie he told! He said he was going to the Catalans, and he is going to the city. Hallo, Fernand!"

"Oh, you don't see straight," said Danglars; "he's gone right enough."

"Well," said Caderousse, "I should have said not—how treacherous wine is!"

"Come, come," said Danglars to himself, "now the thing is at work and it will effect its purpose unassisted."




V Le repas des fiançailles.

Le lendemain fut un beau jour. Le soleil se leva pur et brillant, et les premiers rayons d'un rouge pourpre diaprèrent de leurs rubis les pointes écumeuses des vagues.

Le repas avait été préparé au premier étage de cette même Réserve, avec la tonnelle de laquelle nous avons déjà fait connaissance. C'était une grande salle éclairée par cinq ou six fenêtres, au-dessus de chacune desquelles (explique le phénomène qui pourra!) était écrit le nom d'une des grandes villes de France.

Une balustrade en bois, comme le reste du bâtiment, régnait tout le long de ces fenêtres.

Quoique le repas ne fût indiqué que pour midi, dès onze heures du matin, cette balustrade était chargée de promeneurs impatients. C'étaient les marins privilégiés du Pharaon et quelques soldats, amis de Dantès. Tous avaient, pour faire honneur aux fiancés, fait voir le jour à leurs plus belles toilettes.

Le bruit circulait, parmi les futurs convives, que les armateurs du Pharaon devaient honorer de leur présence le repas de noces de leur second; mais c'était de leur part un si grand honneur accordé à Dantès que personne n'osait encore y croire.

Cependant Danglars, en arrivant avec Caderousse, confirma à son tour cette nouvelle. Il avait vu le matin M. Morrel lui-même, et M. Morrel lui avait dit qu'il viendrait dîner à la Réserve.

En effet, un instant après eux, M. Morrel fit à son tour son entrée dans la chambre et fut salué par les matelots du Pharaon d'un hourra unanime d'applaudissements. La présence de l'armateur était pour eux la confirmation du bruit qui courait déjà que Dantès serait nommé capitaine; et comme Dantès était fort aimé à bord, ces braves gens remerciaient ainsi l'armateur de ce qu'une fois par hasard son choix était en harmonie avec leurs désirs. À peine M. Morrel fut-il entré qu'on dépêcha unanimement Danglars et Caderousse vers le fiancé: ils avaient mission de le prévenir de l'arrivée du personnage important dont la vue avait produit une si vive sensation, et de lui dire de se hâter.

Danglars et Caderousse partirent tout courant mais ils n'eurent pas fait cent pas, qu'à la hauteur du magasin à poudre ils aperçurent la petite troupe qui venait.

Cette petite troupe se composait de quatre jeunes filles amies de Mercédès et Catalanes comme elle, et qui accompagnaient la fiancée à laquelle Edmond donnait le bras. Près de la future marchait le père Dantès, et derrière eux venait Fernand avec son mauvais sourire.

Ni Mercédès ni Edmond ne voyaient ce mauvais sourire de Fernand. Les pauvres enfants étaient si heureux qu'ils ne voyaient qu'eux seuls et ce beau ciel pur qui les bénissait.

Danglars et Caderousse s'acquittèrent de leur mission d'ambassadeurs; puis après avoir échangé une poignée de main bien vigoureuse et bien amicale avec Edmond, ils allèrent, Danglars prendre place près de Fernand, Caderousse se ranger aux côtés du père Dantès, centre de l'attention générale.

Ce vieillard était vêtu de son bel habit de taffetas épinglé, orné de larges boutons d'acier, taillés à facettes. Ses jambes grêles, mais nerveuses, s'épanouissaient dans de magnifiques bas de coton mouchetés, qui sentaient d'une lieue la contrebande anglaise. À son chapeau à trois cornes pendait un flot de rubans blancs et bleus.

Enfin, il s'appuyait sur un bâton de bois tordu et recourbé par le haut comme un pedum antique. On eût dit un de ces muscadins qui paradaient en 1796 dans les jardins nouvellement rouverts du Luxembourg et des Tuileries.

Près de lui, nous l'avons dit, s'était glissé Caderousse, Caderousse que l'espérance d'un bon repas avait achevé de réconcilier avec les Dantès, Caderousse à qui il restait dans la mémoire un vague souvenir de ce qui s'était passé la veille, comme en se réveillant le matin on trouve dans son esprit l'ombre du rêve qu'on a fait pendant le sommeil.

Danglars, en s'approchant de Fernand, avait jeté sur l'amant désappointé un regard profond. Fernand, marchant derrière les futurs époux, complètement oublié par Mercédès, qui dans cet égoïsme juvénile et charmant de l'amour n'avait d'yeux que pour son Edmond. Fernand était pâle, puis rouge par bouffées subites qui disparaissaient pour faire place chaque fois à une pâleur croissante. De temps en temps, il regardait du côté de Marseille, et alors un tremblement nerveux et involontaire faisait frissonner ses membres. Fernand semblait attendre ou tout au moins prévoir quelque grand événement.

Dantès était simplement vêtu. Appartenant à la marine marchande, il avait un habit qui tenait le milieu entre l'uniforme militaire et le costume civil; et sous cet habit, sa bonne mine, que rehaussaient encore la joie et la beauté de sa fiancée, était parfaite.

Mercédès était belle comme une de ces Grecques de Chypre ou de Céos, aux yeux d'ébène et aux lèvres de corail. Elle marchait de ce pas libre et franc dont marchent les Arlésiennes et les Andalouses. Une fille des villes eût peut-être essayé de cacher sa joie sous un voile ou tout au moins sous le velours de ses paupières, mais Mercédès souriait et regardait tous ceux qui l'entouraient, et son sourire et son regard disaient aussi franchement qu'auraient pu le dire ses paroles: Si vous êtes mes amis, réjouissez-vous avec moi, car, en vérité, je suis bien heureuse!

Dès que les fiancés et ceux qui les accompagnaient furent en vue de la Réserve, M. Morrel descendit et s'avança à son tour au-devant d'eux, suivi des matelots et des soldats avec lesquels il était resté, et auxquels il avait renouvelé la promesse déjà faite à Dantès qu'il succéderait au capitaine Leclère. En le voyant venir, Edmond quitta le bras de sa fiancée et le passa sous celui de M. Morrel. L'armateur et la jeune fille donnèrent alors l'exemple en montant les premiers l'escalier de bois qui conduisait à la chambre où le dîner était servi, et qui cria pendant cinq minutes sous les pas pesants des convives.

«Mon père, dit Mercédès en s'arrêtant au milieu de la table, vous à ma droite, je vous prie; quant à ma gauche, j'y mettrai celui qui m'a servi de frère», fit-elle avec une douceur qui pénétra au plus profond du cœur de Fernand comme un coup de poignard.

Ses lèvres blêmirent, et sous la teinte bistrée de son mâle visage on put voir encore une fois le sang se retirer peu à peu pour affluer au cœur.

Pendant ce temps, Dantès avait exécuté la même manœuvre; à sa droite il avait mis M. Morrel, à sa gauche Danglars; puis de la main il avait fait signe à chacun de se placer à sa fantaisie.

Déjà couraient autour de la table les saucissons d'Arles à la chair brune et au fumet accentué, les langoustes à la cuirasse éblouissante, les prayres à la coquille rosée, les oursins, qui semblent des châtaignes entourées de leur enveloppe piquante, les clovisses, qui ont la prétention de remplacer avec supériorité, pour les gourmets du Midi, les huîtres du Nord; enfin tous ces hors-d'œuvre délicats que la vague roule sur sa rive sablonneuse, et que les pêcheurs reconnaissants désignent sous le nom générique de fruits de mer.

«Un beau silence! dit le vieillard en savourant un verre de vin jaune comme la topaze, que le père Pamphile en personne venait d'apporter devant Mercédès. Dirait-on qu'il y a ici trente personnes qui ne demandent qu'à rire.

—Eh! un mari n'est pas toujours gai, dit Caderousse.

—Le fait est, dit Dantès, que je suis trop heureux en ce moment pour être gai. Si c'est comme cela que vous l'entendez, voisin, vous avez raison! La joie fait quelquefois un effet étrange, elle oppresse comme la douleur.»

Danglars observa Fernand, dont la nature impressionnable absorbait et renvoyait chaque émotion.

«Allons donc, dit-il, est-ce que vous craindriez quelque chose? il me semble, au contraire, que tout va selon vos désirs!

—Et c'est justement cela qui m'épouvante, dit Dantès, il me semble que l'homme n'est pas fait pour être si facilement heureux! Le bonheur est comme ces palais des îles enchantées dont les dragons gardent les portes. Il faut combattre pour le conquérir, et moi, en vérité, je ne sais en quoi j'ai mérité le bonheur d'être le mari de Mercédès.

—Le mari, le mari, dit Caderousse en riant, pas encore, mon capitaine; essaie un peu de faire le mari, et tu verras comme tu seras reçu!»

Mercédès rougit. Fernand se tourmentait sur sa chaise, tressaillait au moindre bruit, et de temps en temps essuyait de larges plaques de sueur qui perlaient sur son front, comme les premières gouttes d'une pluie d'orage.

«Ma foi, dit Dantès, voisin Caderousse, ce n'est point la peine de me démentir pour si peu. Mercédès n'est point encore ma femme, c'est vrai... (il tira sa montre). Mais, dans une heure et demie elle le sera!»

Chacun poussa un cri de surprise, à l'exception du père Dantès, dont le large rire montra les dents encore belles. Mercédès sourit et ne rougit plus. Fernand saisit convulsivement le manche de son couteau.

«Dans une heure! dit Danglars pâlissant lui-même; et comment cela?

—Oui, mes amis, répondit Dantès, grâce au crédit de M. Morrel, l'homme après mon père auquel je dois le plus au monde, toutes les difficultés sont aplanies. Nous avons acheté les bans, et à deux heures et demie le maire de Marseille nous attend à l'hôtel de ville. Or, comme une heure et un quart viennent de sonner, je ne crois pas me tromper de beaucoup en disant que dans une heure trente minutes Mercédès s'appellera Mme Dantès.»

Fernand ferma les yeux: un nuage de feu brûla ses paupières; il s'appuya à la table pour ne pas défaillir, et, malgré tous ses efforts, ne put retenir un gémissement sourd qui se perdit dans le bruit des rires et des félicitations de l'assemblée.

«C'est bien agir, cela, hein, dit le père Dantès. Cela s'appelle-t-il perdre son temps, à votre avis? Arrivé d'hier au matin, marié aujourd'hui à trois heures! Parlez-moi des marins pour aller rondement en besogne.

—Mais les autres formalités, objecta timidement Danglars: le contrat, les écritures?...

—Le contrat, dit Dantès en riant, le contrat est tout fait: Mercédès n'a rien, ni moi non plus! Nous nous marions sous le régime de la communauté, et voilà! Ça n'a pas été long à écrire et ce ne sera pas cher à payer.»

Cette plaisanterie excita une nouvelle explosion de joie et de bravos.

«Ainsi, ce que nous prenions pour un repas de fiançailles, dit Danglars, est tout bonnement un repas de noces.

—Non pas, dit Dantès; vous n'y perdrez rien, soyez tranquilles. Demain matin, je pars pour Paris. Quatre jours pour aller, quatre jours pour revenir, un jour pour faire en conscience la commission dont je suis chargé, et le 1er mars je suis de retour; au 2 mars donc le véritable repas de noces.»

Cette perspective d'un nouveau festin redoubla l'hilarité au point que le père Dantès, qui au commencement du dîner se plaignait du silence, faisait maintenant, au milieu de la conversation générale, de vains efforts pour placer son vœu de prospérité en faveur des futurs époux.

Dantès devina la pensée de son père et y répondit par un sourire plein d'amour. Mercédès commença de regarder l'heure au coucou de la salle et fit un petit signe à Edmond.

Il y avait autour de la table cette hilarité bruyante et cette liberté individuelle qui accompagnent, chez les gens de condition inférieure, la fin des repas. Ceux qui étaient mécontents de leur place s'étaient levés de table et avaient été chercher d'autres voisins. Tout le monde commençait à parler à la fois, et personne ne s'occupait de répondre à ce que son interlocuteur lui disait, mais seulement à ses propres pensées.

La pâleur de Fernand était presque passée sur les joues de Danglars; quant à Fernand lui-même, il ne vivait plus et semblait un damné dans le lac de feu. Un des premiers, il s'était levé et se promenait de long en large dans la salle, essayant d'isoler son oreille du bruit des chansons et du choc des verres.

Caderousse s'approcha de lui au moment où Danglars, qu'il semblait fuir, venait de le rejoindre dans un angle de la salle.

«En vérité, dit Caderousse, à qui les bonnes façons de Dantès et surtout le bon vin du père Pamphile avaient enlevé tous les restes de la haine dont le bonheur inattendu de Dantès avait jeté les germes dans son âme, en vérité, Dantès est un gentil garçon; et quand je le vois assis près de sa fiancée, je me dis que ç'eût été dommage de lui faire la mauvaise plaisanterie que vous complotiez hier.

—Aussi, dit Danglars, tu as vu que la chose n'a pas eu de suite; ce pauvre M. Fernand était si bouleversé qu'il m'avait fait de la peine d'abord; mais du moment qu'il en a pris son parti, au point de s'être fait le premier garçon de noces de son rival, il n'y a plus rien à dire.»

Caderousse regarda Fernand, il était livide.

«Le sacrifice est d'autant plus grand, continua Danglars, qu'en vérité la fille est belle. Peste! l'heureux coquin que mon futur capitaine; je voudrais m'appeler Dantès douze heures seulement.

—Partons-nous? demanda la douce voix de Mercédès; voici deux heures qui sonnent, et l'on nous attend à deux heures un quart.

—Oui, oui, partons! dit Dantès en se levant vivement.

—Partons!» répétèrent en chœur tous les convives.

Au même instant, Danglars, qui ne perdait pas de vue Fernand assis sur le rebord de la fenêtre, le vit ouvrir des yeux hagards, se lever comme par un mouvement convulsif, et retomber assis sur l'appui de cette croisée; presque au même instant un bruit sourd retentit dans l'escalier; le retentissement d'un pas pesant, une rumeur confuse de voix mêlées à un cliquetis d'armes couvrirent les exclamations des convives, si bruyantes qu'elles fussent, et attirèrent l'attention générale, qui se manifesta à l'instant même par un silence inquiet. Le bruit s'approcha: trois coups retentirent dans le panneau de la porte; chacun regarda son voisin d'un air étonné.

«Au nom de la loi!» cria une voix vibrante, à laquelle aucune voix ne répondit.

Aussitôt la porte s'ouvrit, et un commissaire, ceint de son écharpe, entra dans la salle, suivi de quatre soldats armés, conduits par un caporal.

L'inquiétude fit place à la terreur.

«Qu'y a-t-il? demanda l'armateur en s'avançant au-devant du commissaire qu'il connaissait; bien certainement, monsieur, il y a méprise.

—S'il y a méprise, monsieur Morrel, répondit le commissaire croyez que la méprise sera promptement réparée; en attendant, je suis porteur d'un mandat d'arrêt; et quoique ce soit avec regret que je remplisse ma mission, il ne faut pas moins que je la remplisse: lequel de vous, messieurs, est Edmond Dantès?»

Tous les regards se tournèrent vers le jeune homme qui, fort ému, mais conservant sa dignité, fit un pas en avant et dit:

«C'est moi, monsieur, que me voulez-vous?

—Edmond Dantès, reprit le commissaire, au nom de la loi, je vous arrête!

—Vous m'arrêtez! dit Edmond avec une légère pâleur, mais pourquoi m'arrêtez-vous?

—Je l'ignore, monsieur, mais votre premier interrogatoire vous l'apprendra.»

M. Morrel comprit qu'il n'y avait rien à faire contre l'inflexibilité de la situation: un commissaire ceint de son écharpe n'est plus un homme, c'est la statue de la loi, froide, sourde, muette.

Le vieillard, au contraire, se précipita vers l'officier; il y a des choses que le cœur d'un père ou d'une mère ne comprendra jamais.

Il pria et supplia: larmes et prières ne pouvaient rien; cependant son désespoir était si grand, que le commissaire en fut touché.

«Monsieur, dit-il, tranquillisez-vous; peut-être votre fils a-t-il négligé quelque formalité de douane ou de santé, et, selon toute probabilité, lorsqu'on aura reçu de lui les renseignements qu'on désire en tirer, il sera remis en liberté.

—Ah çà! qu'est-ce que cela signifie? demanda en fronçant le sourcil Caderousse à Danglars, qui jouait la surprise.

—Le sais-je, moi? dit Danglars; je suis comme toi: je vois ce qui se passe, je n'y comprends rien, et je reste confondu.»

Caderousse chercha des yeux Fernand: il avait disparu. Toute la scène de la veille se représenta alors à son esprit avec une effrayante lucidité. On eût dit que la catastrophe venait de tirer le voile que l'ivresse de la veille avait jeté entre lui et sa mémoire.

«Oh! oh! dit-il d'une voix rauque, serait-ce la suite de la plaisanterie dont vous parliez hier, Danglars? En ce cas, malheur à celui qui l'aurait faite, car elle est bien triste.

—Pas du tout! s'écria Danglars, tu sais bien, au contraire, que j'ai déchiré le papier.

—Tu ne l'as pas déchiré, dit Caderousse; tu l'as jeté dans un coin, voilà tout.

—Tais-toi, tu n'as rien vu, tu étais ivre.

—Où est Fernand? demanda Caderousse.

—Le sais-je, moi! répondit Danglars, à ses affaires probablement: mais, au lieu de nous occuper de cela, allons donc porter du secours à ces pauvres affligés.»

En effet, pendant cette conversation, Dantès avait en souriant, serré la main à tous ses amis, et s'était constitué prisonnier en disant:

«Soyez tranquilles, l'erreur va s'expliquer, et probablement que je n'irai même pas jusqu'à la prison.

—Oh! bien certainement, j'en répondrais», dit Danglars qui, en ce moment, s'approchait, comme nous l'avons dit, du groupe principal.

Dantès descendit l'escalier, précédé du commissaire de police et entouré par les soldats. Une voiture, dont la portière était tout ouverte, attendait à la porte, il y monta, deux soldats et le commissaire montèrent après lui; la portière se referma, et la voiture reprit le chemin de Marseille.

«Adieu, Dantès! adieu, Edmond!» s'écria Mercédès en s'élançant sur la balustrade.

Le prisonnier entendit ce dernier cri, sorti comme un sanglot du cœur déchiré de sa fiancée; il passa la tête par la portière, cria: «Au revoir, Mercédès!» et disparut à l'un des angles du fort Saint-Nicolas.

«Attendez-moi ici, dit l'armateur, je prends la première voiture que je rencontre, je cours à Marseille, et je vous rapporte des nouvelles.

—Allez! crièrent toutes les voix, allez! et revenez bien vite!»

Il y eut, après ce double départ, un moment de stupeur terrible parmi tous ceux qui étaient restés.

Le vieillard et Mercédès restèrent quelque temps isolés, chacun dans sa propre douleur; mais enfin leurs yeux se rencontrèrent; ils se reconnurent comme deux victimes frappées du même coup, et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

Pendant ce temps, Fernand rentra, se versa un verre d'eau qu'il but, et alla s'asseoir sur une chaise.

Le hasard fit que ce fut sur une chaise voisine que vint tomber Mercédès en sortant des bras du vieillard.

Fernand, par un mouvement instinctif, recula sa chaise.

«C'est lui, dit à Danglars Caderousse, qui n'avait pas perdu de vue le Catalan.

—Je ne crois pas, répondit Danglars, il était trop bête; en tout cas, que le coup retombe sur celui qui l'a fait.

—Tu ne me parles pas de celui qui l'a conseillé, dit Caderousse.

—Ah! ma foi, dit Danglars, si l'on était responsable de tout ce que l'on dit en l'air!

—Oui, lorsque ce que l'on dit en l'air retombe par la pointe.»

Pendant ce temps, les groupes commentaient l'arrestation de toutes les manières.

«Et vous, Danglars, dit une voix, que pensez-vous de cet événement?

—Moi, dit Danglars, je crois qu'il aura rapporté quelques ballots de marchandises prohibées.

—Mais si c'était cela, vous devriez le savoir, Danglars, vous qui étiez agent comptable.

—Oui, c'est vrai; mais l'agent comptable ne connaît que les colis qu'on lui déclare: je sais que nous sommes chargés de coton, voilà tout; que nous avons pris le chargement à Alexandrie, chez M. Pastret, et à Smyrne, chez M. Pascal; ne m'en demandez pas davantage.

—Oh! je me rappelle maintenant, murmura le pauvre père, se rattachant à ce débris, qu'il m'a dit hier qu'il avait pour moi une caisse de café et une caisse de tabac.

—Voyez-vous, dit Danglars, c'est cela: en notre absence, la douane aura fait une visite à bord du Pharaon, et elle aura découvert le pot aux roses.»

Mercédès ne croyait point à tout cela; car, comprimée jusqu'à ce moment, sa douleur éclata tout à coup en sanglots.

«Allons, allons, espoir! dit, sans trop savoir ce qu'il disait, le père Dantès.

—Espoir! répéta Danglars.

—Espoir», essaya de murmurer Fernand.

Mais ce mot l'étouffait; ses lèvres s'agitèrent, aucun son ne sortit de sa bouche.

«Messieurs, cria un des convives resté en vedette sur la balustrade; messieurs, une voiture! Ah! c'est M. Morrel! courage, courage! sans doute qu'il nous apporte de bonnes nouvelles.»

Mercédès et le vieux père coururent au-devant de l'armateur, qu'ils rencontrèrent à la porte. M. Morrel était fort pâle.

«Eh bien? s'écrièrent-ils d'une même voix.

—Eh bien, mes amis! répondit l'armateur en secouant la tête, la chose est plus grave que nous ne le pensions.

—Oh! monsieur, s'écria Mercédès, il est innocent!

—Je le crois, répondit M. Morrel, mais on l'accuse....

—De quoi donc? demanda le vieux Dantès.

—D'être un agent bonapartiste.»

Ceux de mes lecteurs qui ont vécu dans l'époque où se passe cette histoire se rappelleront quelle terrible accusation c'était alors, que celle que venait de formuler M. Morrel. Mercédès poussa un cri; le vieillard se laissa tomber sur une chaise.

«Ah! murmura Caderousse, vous m'avez trompé, Danglars, et la plaisanterie a été faite; mais je ne veux pas laisser mourir de douleur ce vieillard et cette jeune fille, et je vais tout leur dire.

—Tais-toi, malheureux! s'écria Danglars en saisissant la main de Caderousse, ou je ne réponds pas de toi-même; qui te dit que Dantès n'est pas véritablement coupable? Le bâtiment a touché à l'île d'Elbe, il y est descendu, il est resté tout un jour à Porto-Ferrajo; si l'on trouvait sur lui quelque lettre qui le compromette, ceux qui l'auraient soutenu passeraient pour ses complices.»

Caderousse, avec l'instinct rapide de l'égoïsme, comprit toute la solidité de ce raisonnement; il regarda Danglars avec des yeux hébétés par la crainte et la douleur, et, pour un pas qu'il avait fait en avant, il en fit deux en arrière.

«Attendons, alors, murmura-t-il.

—Oui, attendons, dit Danglars; s'il est innocent, on le mettra en liberté; s'il est coupable, il est inutile de se compromettre pour un conspirateur.

—Alors, partons, je ne puis rester plus longtemps ici.

—Oui, viens, dit Danglars enchanté de trouver un compagnon de retraite, viens, et laissons-les se retirer de là comme ils pourront.»

Ils partirent: Fernand, redevenu l'appui de la jeune fille, prit Mercédès par la main et la ramena aux Catalans. Les amis de Dantès ramenèrent, de leur côté, aux allées de Meilhan, ce vieillard presque évanoui.

Bientôt cette rumeur, que Dantès venait d'être arrêté comme agent bonapartiste, se répandit par toute la ville.

«Eussiez-vous cru cela, mon cher Danglars? dit M. Morrel en rejoignant son agent comptable et Caderousse, car il regagnait lui-même la ville en toute hâte pour avoir quelque nouvelle directe d'Edmond par le substitut du procureur du roi, M. de Villefort, qu'il connaissait un peu; auriez-vous cru cela?

—Dame, monsieur! répondit Danglars, je vous avais dit que Dantès, sans aucun motif, avait relâché à l'île d'Elbe, et cette relâche, vous le savez, m'avait paru suspecte.

—Mais aviez-vous fait part de vos soupçons à d'autres qu'à moi?

—Je m'en serais bien gardé, monsieur, ajouta tout bas Danglars; vous savez bien qu'à cause de votre oncle, M. Policar Morrel, qui a servi sous l'autre et qui ne cache pas sa pensée, on vous soupçonne de regretter Napoléon; j'aurais eu peur de faire tort à Edmond et ensuite à vous; il y a de ces choses qu'il est du devoir d'un subordonné de dire à son armateur et de cacher sévèrement aux autres.

—Bien, Danglars, bien, dit l'armateur, vous êtes un brave garçon; aussi j'avais d'avance pensé à vous, dans le cas où ce pauvre Dantès fût devenu le capitaine du Pharaon.

—Comment cela, monsieur?

—Oui, j'avais d'avance demandé à Dantès ce qu'il pensait de vous, et s'il aurait quelque répugnance à vous garder à votre poste; car, je ne sais pourquoi, j'avais cru remarquer qu'il y avait du froid entre vous.

—Et que vous a-t-il répondu?

—Qu'il croyait effectivement avoir eu dans une circonstance qu'il ne m'a pas dite, quelques torts envers vous, mais que toute personne qui avait la confiance de l'armateur avait la sienne.

—L'hypocrite! murmura Danglars.

—Pauvre Dantès! dit Caderousse, c'est un fait qu'il était excellent garçon.

—Oui, mais en attendant, dit M. Morrel, voilà le Pharaon sans capitaine.

—Oh! dit Danglars, il faut espérer, puisque nous ne pouvons repartir que dans trois mois, que d'ici à cette époque Dantès sera mis en liberté.

—Sans doute, mais jusque-là?

—Eh bien, jusque-là me voici, monsieur Morrel, dit Danglars; vous savez que je connais le maniement d'un navire aussi bien que le premier capitaine au long cours venu, cela vous offrira même un avantage, de vous servir de moi, car lorsque Edmond sortira de prison, vous n'aurez personne à remercier: il reprendra sa place et moi la mienne, voilà tout.

—Merci, Danglars, dit l'armateur; voilà en effet qui concilie tout. Prenez donc le commandement, je vous y autorise, et surveillez le débarquement: il ne faut jamais, quelque catastrophe qui arrive aux individus, que les affaires souffrent.

—Soyez tranquille, monsieur; mais pourra-t-on le voir au moins, ce bon Edmond?

—Je vous dirai cela tout à l'heure, Danglars; je vais tâcher de parler à M. de Villefort et d'intercéder près de lui en faveur du prisonnier. Je sais bien que c'est un royaliste enragé, mais, que diable! tout royaliste et procureur du roi qu'il est, il est un homme aussi, et je ne le crois pas méchant.

—Non, dit Danglars, mais j'ai entendu dire qu'il était ambitieux, et cela se ressemble beaucoup.

—Enfin, dit M. Morrel avec un soupir, nous verrons; allez à bord, je vous y rejoins.»

Et il quitta les deux amis pour prendre le chemin du palais de justice.

«Tu vois, dit Danglars à Caderousse, la tournure que prend l'affaire. As-tu encore envie d'aller soutenir Dantès maintenant?

—Non, sans doute; mais c'est cependant une terrible chose qu'une plaisanterie qui a de pareilles suites.

—Dame! qui l'a faite? ce n'est ni toi ni moi, n'est-ce pas? c'est Fernand. Tu sais bien que quant à moi j'ai jeté le papier dans un coin: je croyais même l'avoir déchiré.

—Non, non, dit Caderousse. Oh! quant à cela, j'en suis sûr; je le vois au coin de la tonnelle, tout froissé, tout roulé, et je voudrais même bien qu'il fût encore où je le vois!

—Que veux-tu? Fernand l'aura ramassé, Fernand l'aura copié ou fait copier, Fernand n'aura peut-être même pas pris cette peine; et, j'y pense... mon Dieu! il aura peut-être envoyé ma propre lettre! Heureusement que j'avais déguisé mon écriture.

—Mais tu savais donc que Dantès conspirait?

—Moi, je ne savais rien au monde. Comme je l'ai dit, j'ai cru faire une plaisanterie, pas autre chose. Il paraît que, comme Arlequin, j'ai dit la vérité en riant.

—C'est égal, reprit Caderousse, je donnerais bien des choses pour que toute cette affaire ne fût pas arrivée, ou du moins pour n'y être mêlé en rien. Tu verras qu'elle nous portera malheur, Danglars!

—Si elle doit porter malheur à quelqu'un, c'est au vrai coupable, et le vrai coupable c'est Fernand et non pas nous. Quel malheur veux-tu qu'il nous arrive à nous? Nous n'avons qu'à nous tenir tranquilles, sans souffler le mot de tout cela, et l'orage passera sans que le tonnerre tombe.

—Amen! dit Caderousse en faisant un signe d'adieu à Danglars et en se dirigeant vers les allées de Meilhan, tout en secouant la tête et en se parlant à lui-même, comme ont l'habitude de faire les gens fort préoccupés.

—Bon! dit Danglars, les choses prennent la tournure que j'avais prévue: me voilà capitaine par intérim, et si cet imbécile de Caderousse peut se taire, capitaine tout de bon. Il n'y a donc que le cas où la justice relâcherait Dantès? Oh! mais, ajouta-t-il avec un sourire, la justice est la justice, et je m'en rapporte à elle.»

Et sur ce, il sauta dans une barque en donnant l'ordre au batelier de le conduire à bord du Pharaon, où l'armateur, on se le rappelle, lui avait donné rendez-vous.

 

Chapter 5. The Marriage-Feast.

The morning's sun rose clear and resplendent, touching the foamy waves into a network of ruby-tinted light.

The feast had been made ready on the second floor at La Reserve, with whose arbor the reader is already familiar. The apartment destined for the purpose was spacious and lighted by a number of windows, over each of which was written in golden letters for some inexplicable reason the name of one of the principal cities of France; beneath these windows a wooden balcony extended the entire length of the house. And although the entertainment was fixed for twelve o'clock, an hour previous to that time the balcony was filled with impatient and expectant guests, consisting of the favored part of the crew of the Pharaon, and other personal friends of the bride-groom, the whole of whom had arrayed themselves in their choicest costumes, in order to do greater honor to the occasion.

Various rumors were afloat to the effect that the owners of the Pharaon had promised to attend the nuptial feast; but all seemed unanimous in doubting that an act of such rare and exceeding condescension could possibly be intended.

Danglars, however, who now made his appearance, accompanied by Caderousse, effectually confirmed the report, stating that he had recently conversed with M. Morrel, who had himself assured him of his intention to dine at La Reserve.

In fact, a moment later M. Morrel appeared and was saluted with an enthusiastic burst of applause from the crew of the Pharaon, who hailed the visit of the shipowner as a sure indication that the man whose wedding feast he thus delighted to honor would ere long be first in command of the ship; and as Dantes was universally beloved on board his vessel, the sailors put no restraint on their tumultuous joy at finding that the opinion and choice of their superiors so exactly coincided with their own.

With the entrance of M. Morrel, Danglars and Caderousse were despatched in search of the bride-groom to convey to him the intelligence of the arrival of the important personage whose coming had created such a lively sensation, and to beseech him to make haste.

Danglars and Caderousse set off upon their errand at full speed; but ere they had gone many steps they perceived a group advancing towards them, composed of the betrothed pair, a party of young girls in attendance on the bride, by whose side walked Dantes' father; the whole brought up by Fernand, whose lips wore their usual sinister smile.

Neither Mercedes nor Edmond observed the strange expression of his countenance; they were so happy that they were conscious only of the sunshine and the presence of each other.

Having acquitted themselves of their errand, and exchanged a hearty shake of the hand with Edmond, Danglars and Caderousse took their places beside Fernand and old Dantes,—the latter of whom attracted universal notice. The old man was attired in a suit of glistening watered silk, trimmed with steel buttons, beautifully cut and polished. His thin but wiry legs were arrayed in a pair of richly embroidered clocked stockings, evidently of English manufacture, while from his three-cornered hat depended a long streaming knot of white and blue ribbons. Thus he came along, supporting himself on a curiously carved stick, his aged countenance lit up with happiness, looking for all the world like one of the aged dandies of 1796, parading the newly opened gardens of the Tuileries and Luxembourg. Beside him glided Caderousse, whose desire to partake of the good things provided for the wedding-party had induced him to become reconciled to the Dantes, father and son, although there still lingered in his mind a faint and unperfect recollection of the events of the preceding night; just as the brain retains on waking in the morning the dim and misty outline of a dream.

As Danglars approached the disappointed lover, he cast on him a look of deep meaning, while Fernand, as he slowly paced behind the happy pair, who seemed, in their own unmixed content, to have entirely forgotten that such a being as himself existed, was pale and abstracted; occasionally, however, a deep flush would overspread his countenance, and a nervous contraction distort his features, while, with an agitated and restless gaze, he would glance in the direction of Marseilles, like one who either anticipated or foresaw some great and important event.

Dantes himself was simply, but becomingly, clad in the dress peculiar to the merchant service—a costume somewhat between a military and a civil garb; and with his fine countenance, radiant with joy and happiness, a more perfect specimen of manly beauty could scarcely be imagined.

Lovely as the Greek girls of Cyprus or Chios, Mercedes boasted the same bright flashing eyes of jet, and ripe, round, coral lips. She moved with the light, free step of an Arlesienne or an Andalusian. One more practiced in the arts of great cities would have hid her blushes beneath a veil, or, at least, have cast down her thickly fringed lashes, so as to have concealed the liquid lustre of her animated eyes; but, on the contrary, the delighted girl looked around her with a smile that seemed to say: "If you are my friends, rejoice with me, for I am very happy."

As soon as the bridal party came in sight of La Reserve, M. Morrel descended and came forth to meet it, followed by the soldiers and sailors there assembled, to whom he had repeated the promise already given, that Dantes should be the successor to the late Captain Leclere. Edmond, at the approach of his patron, respectfully placed the arm of his affianced bride within that of M. Morrel, who, forthwith conducting her up the flight of wooden steps leading to the chamber in which the feast was prepared, was gayly followed by the guests, beneath whose heavy tread the slight structure creaked and groaned for the space of several minutes.

"Father," said Mercedes, stopping when she had reached the centre of the table, "sit, I pray you, on my right hand; on my left I will place him who has ever been as a brother to me," pointing with a soft and gentle smile to Fernand; but her words and look seemed to inflict the direst torture on him, for his lips became ghastly pale, and even beneath the dark hue of his complexion the blood might be seen retreating as though some sudden pang drove it back to the heart.

During this time, Dantes, at the opposite side of the table, had been occupied in similarly placing his most honored guests. M. Morrel was seated at his right hand, Danglars at his left; while, at a sign from Edmond, the rest of the company ranged themselves as they found it most agreeable.

Then they began to pass around the dusky, piquant, Arlesian sausages, and lobsters in their dazzling red cuirasses, prawns of large size and brilliant color, the echinus with its prickly outside and dainty morsel within, the clovis, esteemed by the epicures of the South as more than rivalling the exquisite flavor of the oyster,—all the delicacies, in fact, that are cast up by the wash of waters on the sandy beach, and styled by the grateful fishermen "fruits of the sea."

"A pretty silence truly!" said the old father of the bride-groom, as he carried to his lips a glass of wine of the hue and brightness of the topaz, and which had just been placed before Mercedes herself. "Now, would anybody think that this room contained a happy, merry party, who desire nothing better than to laugh and dance the hours away?"

"Ah," sighed Caderousse, "a man cannot always feel happy because he is about to be married."

"The truth is," replied Dantes, "that I am too happy for noisy mirth; if that is what you meant by your observation, my worthy friend, you are right; joy takes a strange effect at times, it seems to oppress us almost the same as sorrow."

Danglars looked towards Fernand, whose excitable nature received and betrayed each fresh impression.

"Why, what ails you?" asked he of Edmond. "Do you fear any approaching evil? I should say that you were the happiest man alive at this instant."

"And that is the very thing that alarms me," returned Dantes. "Man does not appear to me to be intended to enjoy felicity so unmixed; happiness is like the enchanted palaces we read of in our childhood, where fierce, fiery dragons defend the entrance and approach; and monsters of all shapes and kinds, requiring to be overcome ere victory is ours. I own that I am lost in wonder to find myself promoted to an honor of which I feel myself unworthy—that of being the husband of Mercedes."

"Nay, nay!" cried Caderousse, smiling, "you have not attained that honor yet. Mercedes is not yet your wife. Just assume the tone and manner of a husband, and see how she will remind you that your hour is not yet come!"

The bride blushed, while Fernand, restless and uneasy, seemed to start at every fresh sound, and from time to time wiped away the large drops of perspiration that gathered on his brow.

"Well, never mind that, neighbor Caderousse; it is not worth while to contradict me for such a trifle as that. 'Tis true that Mercedes is not actually my wife; but," added he, drawing out his watch, "in an hour and a half she will be."

A general exclamation of surprise ran round the table, with the exception of the elder Dantes, whose laugh displayed the still perfect beauty of his large white teeth. Mercedes looked pleased and gratified, while Fernand grasped the handle of his knife with a convulsive clutch.

"In an hour?" inquired Danglars, turning pale. "How is that, my friend?"

"Why, thus it is," replied Dantes. "Thanks to the influence of M. Morrel, to whom, next to my father, I owe every blessing I enjoy, every difficulty his been removed. We have purchased permission to waive the usual delay; and at half-past two o'clock the mayor of Marseilles will be waiting for us at the city hall. Now, as a quarter-past one has already struck, I do not consider I have asserted too much in saying, that, in another hour and thirty minutes Mercedes will have become Madame Dantes."

Fernand closed his eyes, a burning sensation passed across his brow, and he was compelled to support himself by the table to prevent his falling from his chair; but in spite of all his efforts, he could not refrain from uttering a deep groan, which, however, was lost amid the noisy felicitations of the company.

"Upon my word," cried the old man, "you make short work of this kind of affair. Arrived here only yesterday morning, and married to-day at three o'clock! Commend me to a sailor for going the quick way to work!"

"But," asked Danglars, in a timid tone, "how did you manage about the other formalities—the contract—the settlement?"

"The contract," answered Dantes, laughingly, "it didn't take long to fix that. Mercedes has no fortune; I have none to settle on her. So, you see, our papers were quickly written out, and certainly do not come very expensive." This joke elicited a fresh burst of applause.

"So that what we presumed to be merely the betrothal feast turns out to be the actual wedding dinner!" said Danglars.

"No, no," answered Dantes; "don't imagine I am going to put you off in that shabby manner. To-morrow morning I start for Paris; four days to go, and the same to return, with one day to discharge the commission intrusted to me, is all the time I shall be absent. I shall be back here by the first of March, and on the second I give my real marriage feast."

This prospect of fresh festivity redoubled the hilarity of the guests to such a degree, that the elder Dantes, who, at the commencement of the repast, had commented upon the silence that prevailed, now found it difficult, amid the general din of voices, to obtain a moment's tranquillity in which to drink to the health and prosperity of the bride and bride-groom.

Dantes, perceiving the affectionate eagerness of his father, responded by a look of grateful pleasure; while Mercedes glanced at the clock and made an expressive gesture to Edmond.

Around the table reigned that noisy hilarity which usually prevails at such a time among people sufficiently free from the demands of social position not to feel the trammels of etiquette. Such as at the commencement of the repast had not been able to seat themselves according to their inclination rose unceremoniously, and sought out more agreeable companions. Everybody talked at once, without waiting for a reply and each one seemed to be contented with expressing his or her own thoughts.

Fernand's paleness appeared to have communicated itself to Danglars. As for Fernand himself, he seemed to be enduring the tortures of the damned; unable to rest, he was among the first to quit the table, and, as though seeking to avoid the hilarious mirth that rose in such deafening sounds, he continued, in utter silence, to pace the farther end of the salon.

Caderousse approached him just as Danglars, whom Fernand seemed most anxious to avoid, had joined him in a corner of the room.

"Upon my word," said Caderousse, from whose mind the friendly treatment of Dantes, united with the effect of the excellent wine he had partaken of, had effaced every feeling of envy or jealousy at Dantes' good fortune,—"upon my word, Dantes is a downright good fellow, and when I see him sitting there beside his pretty wife that is so soon to be. I cannot help thinking it would have been a great pity to have served him that trick you were planning yesterday."

"Oh, there was no harm meant," answered Danglars; "at first I certainly did feel somewhat uneasy as to what Fernand might be tempted to do; but when I saw how completely he had mastered his feelings, even so far as to become one of his rival's attendants, I knew there was no further cause for apprehension." Caderousse looked full at Fernand—he was ghastly pale.

"Certainly," continued Danglars, "the sacrifice was no trifling one, when the beauty of the bride is concerned. Upon my soul, that future captain of mine is a lucky dog! Gad, I only wish he would let me take his place."

"Shall we not set forth?" asked the sweet, silvery voice of Mercedes; "two o'clock has just struck, and you know we are expected in a quarter of an hour."

"To be sure!—to be sure!" cried Dantes, eagerly quitting the table; "let us go directly!"

His words were re-echoed by the whole party, with vociferous cheers.

At this moment Danglars, who had been incessantly observing every change in Fernand's look and manner, saw him stagger and fall back, with an almost convulsive spasm, against a seat placed near one of the open windows. At the same instant his ear caught a sort of indistinct sound on the stairs, followed by the measured tread of soldiery, with the clanking of swords and military accoutrements; then came a hum and buzz as of many voices, so as to deaden even the noisy mirth of the bridal party, among whom a vague feeling of curiosity and apprehension quelled every disposition to talk, and almost instantaneously the most deathlike stillness prevailed.

The sounds drew nearer. Three blows were struck upon the panel of the door. The company looked at each other in consternation.

"I demand admittance," said a loud voice outside the room, "in the name of the law!" As no attempt was made to prevent it, the door was opened, and a magistrate, wearing his official scarf, presented himself, followed by four soldiers and a corporal. Uneasiness now yielded to the most extreme dread on the part of those present.

"May I venture to inquire the reason of this unexpected visit?" said M. Morrel, addressing the magistrate, whom he evidently knew; "there is doubtless some mistake easily explained."

"If it be so," replied the magistrate, "rely upon every reparation being made; meanwhile, I am the bearer of an order of arrest, and although I most reluctantly perform the task assigned me, it must, nevertheless, be fulfilled. Who among the persons here assembled answers to the name of Edmond Dantes?" Every eye was turned towards the young man who, spite of the agitation he could not but feel, advanced with dignity, and said, in a firm voice, "I am he; what is your pleasure with me?"

"Edmond Dantes," replied the magistrate, "I arrest you in the name of the law!"

"Me!" repeated Edmond, slightly changing color, "and wherefore, I pray?"

"I cannot inform you, but you will be duly acquainted with the reasons that have rendered such a step necessary at the preliminary examination."

M. Morrel felt that further resistance or remonstrance was useless. He saw before him an officer delegated to enforce the law, and perfectly well knew that it would be as unavailing to seek pity from a magistrate decked with his official scarf, as to address a petition to some cold marble effigy. Old Dantes, however, sprang forward. There are situations which the heart of a father or a mother cannot be made to understand. He prayed and supplicated in terms so moving, that even the officer was touched, and, although firm in his duty, he kindly said, "My worthy friend, let me beg of you to calm your apprehensions. Your son has probably neglected some prescribed form or attention in registering his cargo, and it is more than probable he will be set at liberty directly he has given the information required, whether touching the health of his crew, or the value of his freight."

"What is the meaning of all this?" inquired Caderousse, frowningly, of Danglars, who had assumed an air of utter surprise.

"How can I tell you?" replied he; "I am, like yourself, utterly bewildered at all that is going on, and cannot in the least make out what it is about." Caderousse then looked around for Fernand, but he had disappeared.

The scene of the previous night now came back to his mind with startling clearness. The painful catastrophe he had just witnessed appeared effectually to have rent away the veil which the intoxication of the evening before had raised between himself and his memory.

"So, so," said he, in a hoarse and choking voice, to Danglars, "this, then, I suppose, is a part of the trick you were concerting yesterday? All I can say is, that if it be so, 'tis an ill turn, and well deserves to bring double evil on those who have projected it."

"Nonsense," returned Danglars, "I tell you again I have nothing whatever to do with it; besides, you know very well that I tore the paper to pieces."

"No, you did not!" answered Caderousse, "you merely threw it by—I saw it lying in a corner."

"Hold your tongue, you fool!—what should you know about it?—why, you were drunk!"

"Where is Fernand?" inquired Caderousse.

"How do I know?" replied Danglars; "gone, as every prudent man ought to be, to look after his own affairs, most likely. Never mind where he is, let you and I go and see what is to be done for our poor friends."

During this conversation, Dantes, after having exchanged a cheerful shake of the hand with all his sympathizing friends, had surrendered himself to the officer sent to arrest him, merely saying, "Make yourselves quite easy, my good fellows, there is some little mistake to clear up, that's all, depend upon it; and very likely I may not have to go so far as the prison to effect that."

"Oh, to be sure!" responded Danglars, who had now approached the group, "nothing more than a mistake, I feel quite certain."

Dantes descended the staircase, preceded by the magistrate, and followed by the soldiers. A carriage awaited him at the door; he got in, followed by two soldiers and the magistrate, and the vehicle drove off towards Marseilles.

"Adieu, adieu, dearest Edmond!" cried Mercedes, stretching out her arms to him from the balcony.

The prisoner heard the cry, which sounded like the sob of a broken heart, and leaning from the coach he called out, "Good-by, Mercedes—we shall soon meet again!" Then the vehicle disappeared round one of the turnings of Fort Saint Nicholas.

"Wait for me here, all of you!" cried M. Morrel; "I will take the first conveyance I find, and hurry to Marseilles, whence I will bring you word how all is going on."

"That's right!" exclaimed a multitude of voices, "go, and return as quickly as you can!"

This second departure was followed by a long and fearful state of terrified silence on the part of those who were left behind. The old father and Mercedes remained for some time apart, each absorbed in grief; but at length the two poor victims of the same blow raised their eyes, and with a simultaneous burst of feeling rushed into each other's arms.

Meanwhile Fernand made his appearance, poured out for himself a glass of water with a trembling hand; then hastily swallowing it, went to sit down at the first vacant place, and this was, by mere chance, placed next to the seat on which poor Mercedes had fallen half fainting, when released from the warm and affectionate embrace of old Dantes. Instinctively Fernand drew back his chair.

"He is the cause of all this misery—I am quite sure of it," whispered Caderousse, who had never taken his eyes off Fernand, to Danglars.

"I don't think so," answered the other; "he's too stupid to imagine such a scheme. I only hope the mischief will fall upon the head of whoever wrought it."

"You don't mention those who aided and abetted the deed," said Caderousse.

"Surely," answered Danglars, "one cannot be held responsible for every chance arrow shot into the air."

"You can, indeed, when the arrow lights point downward on somebody's head."

Meantime the subject of the arrest was being canvassed in every different form.

"What think you, Danglars," said one of the party, turning towards him, "of this event?"

"Why," replied he, "I think it just possible Dantes may have been detected with some trifling article on board ship considered here as contraband."

"But how could he have done so without your knowledge, Danglars, since you are the ship's supercargo?"

"Why, as for that, I could only know what I was told respecting the merchandise with which the vessel was laden. I know she was loaded with cotton, and that she took in her freight at Alexandria from Pastret's warehouse, and at Smyrna from Pascal's; that is all I was obliged to know, and I beg I may not be asked for any further particulars."

"Now I recollect," said the afflicted old father; "my poor boy told me yesterday he had got a small case of coffee, and another of tobacco for me!"

"There, you see," exclaimed Danglars. "Now the mischief is out; depend upon it the custom-house people went rummaging about the ship in our absence, and discovered poor Dantes' hidden treasures."

Mercedes, however, paid no heed to this explanation of her lover's arrest. Her grief, which she had hitherto tried to restrain, now burst out in a violent fit of hysterical sobbing.

"Come, come," said the old man, "be comforted, my poor child; there is still hope!"

"Hope!" repeated Danglars.

"Hope!" faintly murmured Fernand, but the word seemed to die away on his pale agitated lips, and a convulsive spasm passed over his countenance.

"Good news! good news!" shouted forth one of the party stationed in the balcony on the lookout. "Here comes M. Morrel back. No doubt, now, we shall hear that our friend is released!"

Mercedes and the old man rushed to meet the shipowner and greeted him at the door. He was very pale.

"What news?" exclaimed a general burst of voices.

"Alas, my friends," replied M. Morrel, with a mournful shake of his head, "the thing has assumed a more serious aspect than I expected."

"Oh, indeed—indeed, sir, he is innocent!" sobbed forth Mercedes.

"That I believe!" answered M. Morrel; "but still he is charged"—

"With what?" inquired the elder Dantes.

"With being an agent of the Bonapartist faction!" Many of our readers may be able to recollect how formidable such an accusation became in the period at which our story is dated.

A despairing cry escaped the pale lips of Mercedes; the old man sank into a chair.

"Ah, Danglars!" whispered Caderousse, "you have deceived me—the trick you spoke of last night has been played; but I cannot suffer a poor old man or an innocent girl to die of grief through your fault. I am determined to tell them all about it."

"Be silent, you simpleton!" cried Danglars, grasping him by the arm, "or I will not answer even for your own safety. Who can tell whether Dantes be innocent or guilty? The vessel did touch at Elba, where he quitted it, and passed a whole day in the island. Now, should any letters or other documents of a compromising character be found upon him, will it not be taken for granted that all who uphold him are his accomplices?"

With the rapid instinct of selfishness, Caderousse readily perceived the solidity of this mode of reasoning; he gazed, doubtfully, wistfully, on Danglars, and then caution supplanted generosity.

"Suppose we wait a while, and see what comes of it," said he, casting a bewildered look on his companion.

"To be sure!" answered Danglars. "Let us wait, by all means. If he be innocent, of course he will be set at liberty; if guilty, why, it is no use involving ourselves in a conspiracy."

"Let us go, then. I cannot stay here any longer."

"With all my heart!" replied Danglars, pleased to find the other so tractable. "Let us take ourselves out of the way, and leave things for the present to take their course."

After their departure, Fernand, who had now again become the friend and protector of Mercedes, led the girl to her home, while the friends of Dantes conducted the now half-fainting man back to his abode.

The rumor of Edmond's arrest as a Bonapartist agent was not slow in circulating throughout the city.

"Could you ever have credited such a thing, my dear Danglars?" asked M. Morrel, as, on his return to the port for the purpose of gleaning fresh tidings of Dantes, from M. de Villefort, the assistant procureur, he overtook his supercargo and Caderousse. "Could you have believed such a thing possible?"

"Why, you know I told you," replied Danglars, "that I considered the circumstance of his having anchored at the Island of Elba as a very suspicious circumstance."

"And did you mention these suspicions to any person beside myself?"

"Certainly not!" returned Danglars. Then added in a low whisper, "You understand that, on account of your uncle, M. Policar Morrel, who served under the other government, and who does not altogether conceal what he thinks on the subject, you are strongly suspected of regretting the abdication of Napoleon. I should have feared to injure both Edmond and yourself, had I divulged my own apprehensions to a soul. I am too well aware that though a subordinate, like myself, is bound to acquaint the shipowner with everything that occurs, there are many things he ought most carefully to conceal from all else."

"'Tis well, Danglars—'tis well!" replied M. Morrel. "You are a worthy fellow; and I had already thought of your interests in the event of poor Edmond having become captain of the Pharaon."

"Is it possible you were so kind?"

"Yes, indeed; I had previously inquired of Dantes what was his opinion of you, and if he should have any reluctance to continue you in your post, for somehow I have perceived a sort of coolness between you."

"And what was his reply?"

"That he certainly did think he had given you offence in an affair which he merely referred to without entering into particulars, but that whoever possessed the good opinion and confidence of the ship's owner would have his preference also."

"The hypocrite!" murmured Danglars.

"Poor Dantes!" said Caderousse. "No one can deny his being a noble-hearted young fellow."

"But meanwhile," continued M. Morrel, "here is the Pharaon without a captain."

"Oh," replied Danglars, "since we cannot leave this port for the next three months, let us hope that ere the expiration of that period Dantes will be set at liberty."

"No doubt; but in the meantime?"

"I am entirely at your service, M. Morrel," answered Danglars. "You know that I am as capable of managing a ship as the most experienced captain in the service; and it will be so far advantageous to you to accept my services, that upon Edmond's release from prison no further change will be requisite on board the Pharaon than for Dantes and myself each to resume our respective posts."

"Thanks, Danglars—that will smooth over all difficulties. I fully authorize you at once to assume the command of the Pharaon, and look carefully to the unloading of her freight. Private misfortunes must never be allowed to interfere with business."

"Be easy on that score, M. Morrel; but do you think we shall be permitted to see our poor Edmond?"

"I will let you know that directly I have seen M. de Villefort, whom I shall endeavor to interest in Edmond's favor. I am aware he is a furious royalist; but, in spite of that, and of his being king's attorney, he is a man like ourselves, and I fancy not a bad sort of one."

"Perhaps not," replied Danglars; "but I hear that he is ambitious, and that's rather against him."

"Well, well," returned M. Morrel, "we shall see. But now hasten on board, I will join you there ere long." So saying, the worthy shipowner quitted the two allies, and proceeded in the direction of the Palais de Justice.

"You see," said Danglars, addressing Caderousse, "the turn things have taken. Do you still feel any desire to stand up in his defence?"

"Not the slightest, but yet it seems to me a shocking thing that a mere joke should lead to such consequences."

"But who perpetrated that joke, let me ask? neither you nor myself, but Fernand; you knew very well that I threw the paper into a corner of the room—indeed, I fancied I had destroyed it."

"Oh, no," replied Caderousse, "that I can answer for, you did not. I only wish I could see it now as plainly as I saw it lying all crushed and crumpled in a corner of the arbor."

"Well, then, if you did, depend upon it, Fernand picked it up, and either copied it or caused it to be copied; perhaps, even, he did not take the trouble of recopying it. And now I think of it, by Heavens, he may have sent the letter itself! Fortunately, for me, the handwriting was disguised."

"Then you were aware of Dantes being engaged in a conspiracy?"

"Not I. As I before said, I thought the whole thing was a joke, nothing more. It seems, however, that I have unconsciously stumbled upon the truth."

"Still," argued Caderousse, "I would give a great deal if nothing of the kind had happened; or, at least, that I had had no hand in it. You will see, Danglars, that it will turn out an unlucky job for both of us."

"Nonsense! If any harm come of it, it should fall on the guilty person; and that, you know, is Fernand. How can we be implicated in any way? All we have got to do is, to keep our own counsel, and remain perfectly quiet, not breathing a word to any living soul; and you will see that the storm will pass away without in the least affecting us."

"Amen!" responded Caderousse, waving his hand in token of adieu to Danglars, and bending his steps towards the Allees de Meillan, moving his head to and fro, and muttering as he went, after the manner of one whose mind was overcharged with one absorbing idea.

"So far, then," said Danglars, mentally, "all has gone as I would have it. I am, temporarily, commander of the Pharaon, with the certainty of being permanently so, if that fool of a Caderousse can be persuaded to hold his tongue. My only fear is the chance of Dantes being released. But, there, he is in the hands of Justice; and," added he with a smile, "she will take her own." So saying, he leaped into a boat, desiring to be rowed on board the Pharaon, where M. Morrel had agreed to meet him.




VI Le substitut du procureur du roi.

Rue du Grand-Cours, en face de la fontaine des Méduses, dans une de ces vieilles maisons à l'architecture aristocratique bâties par Puget, on célébrait aussi le même jour, à la même heure, un repas de fiançailles.

Seulement, au lieu que les acteurs de cette autre scène fussent des gens du peuple, des matelots et des soldats, ils appartenaient à la tête de la société marseillaise. C'étaient d'anciens magistrats qui avaient donné la démission de leur charge sous l'usurpateur; de vieux officiers qui avaient déserté nos rangs pour passer dans ceux de l'armée de Condé; des jeunes gens élevés par leur famille encore mal rassurée sur leur existence, malgré les quatre ou cinq remplaçants qu'elle avait payés, dans la haine de cet homme dont cinq ans d'exil devaient faire un martyr, et quinze ans de Restauration un dieu.

On était à table, et la conversation roulait, brûlante de toutes les passions, les passions de l'époque, passions d'autant plus terribles, vivantes et acharnées dans le Midi que depuis cinq cents ans les haines religieuses venaient en aide aux haines politiques.

L'Empereur, roi de l'île d'Elbe après avoir été souverain d'une partie du monde, régnant sur une population de cinq à six mille âmes, après avoir entendu crier: Vive Napoléon! par cent vingt millions de sujets et en dix langues différentes, était traité là comme un homme perdu à tout jamais pour la France et pour le trône. Les magistrats relevaient les bévues politiques; les militaires parlaient de Moscou et de Leipsick; les femmes, de son divorce avec Joséphine. Il semblait à ce monde royaliste, tout joyeux et tout triomphant non pas de la chute de l'homme, mais de l'anéantissement du principe, que la vie recommençait pour lui, et qu'il sortait d'un rêve pénible.

Un vieillard, décoré de la croix de Saint-Louis, se leva et proposa la santé du roi Louis XVIII à ses convives; c'était le marquis de Saint-Méran.

À ce toast, qui rappelait à la fois l'exilé de Hartwell et le roi pacificateur de la France, la rumeur fut grande, les verres se levèrent à la manière anglaise, les femmes détachèrent leurs bouquets et en jonchèrent la nappe. Ce fut un enthousiasme presque poétique.

«Ils en conviendraient s'ils étaient là, dit la marquise de Saint-Méran, femme à l'œil sec, aux lèvres minces, à la tournure aristocratique et encore élégante, malgré ses cinquante ans, tous ces révolutionnaires qui nous ont chassés et que nous laissons à notre tour bien tranquillement conspirer dans nos vieux châteaux qu'ils ont achetés pour un morceau de pain, sous la Terreur: ils en conviendraient, que le véritable dévouement était de notre côté, puisque nous nous attachions à la monarchie croulante, tandis qu'eux, au contraire, saluaient le soleil levant et faisaient leur fortune, pendant que, nous, nous perdions la nôtre; ils en conviendraient que notre roi, à nous, était bien véritablement Louis le Bien-Aimé, tandis que leur usurpateur, à eux, n'a jamais été que Napoléon le Maudit; n'est-ce pas, de Villefort?

—Vous dites, madame la marquise?... Pardonnez-moi, je n'étais pas à la conversation.

—Eh! laissez ces enfants, marquise, reprit le vieillard qui avait porté le toast; ces enfants vont s'épouser, et tout naturellement ils ont à parler d'autre chose que de politique.

—Je vous demande pardon, ma mère, dit une jeune et belle personne aux blonds cheveux, à l'œil de velours nageant dans un fluide nacré; je vous rends M. de Villefort, que j'avais accaparé pour un instant. Monsieur de Villefort, ma mère vous parle.

—Je me tiens prêt à répondre à madame si elle veut bien renouveler sa question que j'ai mal entendue, dit M. de Villefort.

—On vous pardonne, Renée, dit la marquise avec un sourire de tendresse qu'on était étonné de voir fleurir sur cette sèche figure; mais le cœur de la femme est ainsi fait, que si aride qu'il devienne au souffle des préjugés et aux exigences de l'étiquette, il y a toujours un coin fertile et riant: c'est celui que Dieu a consacré à l'amour maternel. On vous pardonne.... Maintenant je disais, Villefort, que les bonapartistes n'avaient ni notre conviction, ni notre enthousiasme, ni notre dévouement.

—Oh! madame, ils ont du moins quelque chose qui remplace tout cela: c'est le fanatisme. Napoléon est le Mahomet de l'Occident; c'est pour tous ces hommes vulgaires, mais aux ambitions suprêmes, non seulement un législateur et un maître, mais encore c'est un type, le type de l'égalité.

—De l'égalité! s'écria la marquise. Napoléon, le type de l'égalité! et que ferez-vous donc de M. de Robespierre? Il me semble que vous lui volez sa place pour la donner au Corse; c'est cependant bien assez d'une usurpation, ce me semble.

—Non, madame, dit Villefort, je laisse chacun sur son piédestal: Robespierre, place Louis XV, sur son échafaud; Napoléon, place Vendôme, sur sa colonne; seulement l'un a fait de l'égalité qui abaisse, et l'autre de l'égalité qui élève; l'un a ramené les rois au niveau de la guillotine, l'autre a élevé le peuple au niveau du trône. Cela ne veut pas dire, ajouta Villefort en riant, que tous deux ne soient pas d'infâmes révolutionnaires, et que le 9 thermidor et le 4 avril 1814 ne soient pas deux jours heureux pour la France, et dignes d'être également fêtés par les amis de l'ordre et de la monarchie; mais cela explique aussi comment, tout tombé qu'il est pour ne se relever jamais, je l'espère, Napoléon a conservé ses séides. Que voulez-vous, marquise? Cromwell, qui n'était que la moitié de tout ce qu'a été Napoléon, avait bien les siens!

—Savez-vous que ce que vous dites là, Villefort, sent la révolution d'une lieue? Mais je vous pardonne: on ne peut pas être fils de girondin et ne pas conserver un goût de terroir.»

Une vive rougeur passa sur le front de Villefort.

«Mon père était girondin, madame, dit-il, c'est vrai; mais mon père n'a pas voté la mort du roi; mon père a été proscrit par cette même Terreur qui vous proscrivait, et peu s'en est fallu qu'il ne portât sa tête sur le même échafaud qui avait vu tomber la tête de votre père.

—Oui, dit la marquise, sans que ce souvenir sanglant amenât la moindre altération sur ses traits; seulement c'était pour des principes diamétralement opposés qu'ils y fussent montés tous deux, et la preuve c'est que toute ma famille est restée attachée aux princes exilés, tandis que votre père a eu hâte de se rallier au nouveau gouvernement, et qu'après que le citoyen Noirtier a été girondin, le comte Noirtier est devenu sénateur.

—Ma mère, ma mère, dit Renée, vous savez qu'il était convenu qu'on ne parlerait plus de ces mauvais souvenirs.

—Madame, répondit Villefort, je me joindrai à Mlle de Saint-Méran pour vous demander bien humblement l'oubli du passé. À quoi bon récriminer sur des choses dans lesquelles la volonté de Dieu même est impuissante? Dieu peut changer l'avenir; il ne peut pas même modifier le passé. Ce que nous pouvons, nous autres hommes, c'est sinon le renier, du moins jeter un voile dessus. Eh bien, moi, je me suis séparé non seulement de l'opinion, mais encore du nom de mon père. Mon père a été ou est même peut-être encore bonapartiste et s'appelle Noirtier; moi, je suis royaliste et m'appelle de Villefort. Laissez mourir dans le vieux tronc un reste de sève révolutionnaire, et ne voyez, madame, que le rejeton qui s'écarte de ce tronc, sans pouvoir, et je dirai presque sans vouloir s'en détacher tout à fait.

—Bravo, Villefort, dit le marquis, bravo, bien répondu! Moi aussi, j'ai toujours prêché à la marquise l'oubli du passé, sans jamais avoir pu l'obtenir d'elle, vous serez plus heureux, je l'espère.

—Oui, c'est bien, dit la marquise, oublions le passé, je ne demande pas mieux, et c'est convenu; mais qu'au moins Villefort soit inflexible pour l'avenir. N'oubliez pas, Villefort, que nous avons répondu de vous à Sa Majesté: que Sa Majesté, elle aussi, a bien voulu oublier, à notre recommandation (elle tendit la main), comme j'oublie à votre prière. Seulement s'il vous tombe quelque conspirateur entre les mains, songez qu'on a d'autant plus les yeux sur vous que l'on sait que vous êtes d'une famille qui peut-être est en rapport avec ces conspirateurs.

—Hélas! madame, dit Villefort, ma profession et surtout le temps dans lequel nous vivons m'ordonnent d'être sévère. Je le serai. J'ai déjà eu quelques accusations politiques à soutenir, et, sous ce rapport, j'ai fait mes preuves. Malheureusement, nous ne sommes pas au bout.

—Vous croyez? dit la marquise.

—J'en ai peur. Napoléon à l'île d'Elbe est bien près de la France; sa présence presque en vue de nos côtes entretient l'espérance de ses partisans. Marseille est pleine d'officiers à demi-solde, qui, tous les jours, sous un prétexte frivole, cherchent querelle aux royalistes; de là des duels parmi les gens de classe élevée, de là des assassinats dans le peuple.

—Oui, dit le comte de Salvieux, vieil ami de M. de Saint-Méran et chambellan de M. le comte d'Artois, oui, mais vous savez que la Sainte-Alliance le déloge.

—Oui, il était question de cela lors de notre départ de Paris, dit M. de Saint-Méran. Et où l'envoie-t-on?

—À Sainte-Hélène.

—À Sainte-Hélène! Qu'est-ce que cela? demanda la marquise.

—Une île située à deux mille lieues d'ici, au-delà de l'équateur, répondit le comte.

—À la bonne heure! Comme le dit Villefort, c'est une grande folie que d'avoir laissé un pareil homme entre la Corse, où il est né, et Naples, où règne encore son beau-frère, et en face de cette Italie dont il voulait faire un royaume à son fils.

—Malheureusement, dit Villefort, nous avons les traités de 1814, et l'on ne peut toucher à Napoléon sans manquer à ces traités.

—Eh bien, on y manquera, dit M. de Salvieux. Y a-t-il regardé de si près, lui, lorsqu'il s'est agi de faire fusiller le malheureux duc d'Enghien?

—Oui, dit la marquise, c'est convenu, la Sainte-Alliance débarrasse l'Europe de Napoléon, et Villefort débarrasse Marseille de ses partisans. Le roi règne ou ne règne pas: s'il règne, son gouvernement doit être fort et ses agents inflexibles; c'est le moyen de prévenir le mal.

—Malheureusement, madame, dit en souriant Villefort, un substitut du procureur du roi arrive toujours quand le mal est fait.

—Alors, c'est à lui de le réparer.

—Je pourrais vous dire encore, madame, que nous ne réparons pas le mal, mais que nous le vengeons: voilà tout.

—Oh! monsieur de Villefort, dit une jeune et jolie personne, fille du comte de Salvieux et amie de Mlle de Saint-Méran, tâchez donc d'avoir un beau procès, tandis que nous serons à Marseille. Je n'ai jamais vu une cour d'assises, et l'on dit que c'est fort curieux.

—Fort curieux, en effet, mademoiselle, dit le substitut; car au lieu d'une tragédie factice, c'est un drame véritable; au lieu de douleurs jouées ce sont des douleurs réelles. Cet homme qu'on voit là, au lieu, la toile baissée, de rentrer chez lui, de souper en famille et de se coucher tranquillement pour recommencer le lendemain, rentre dans la prison où il trouve le bourreau. Vous voyez bien que, pour les personnes nerveuses qui cherchent les émotions, il n'y a pas de spectacle qui vaille celui-là. Soyez tranquille, mademoiselle, si la circonstance se présente je vous le procurerai.

—Il nous fait frissonner... et il rit! dit Renée toute pâlissante.

—Que voulez-vous... c'est un duel.... J'ai déjà requis cinq ou six fois la peine de mort contre des accusés politiques ou autres.... Eh bien, qui sait combien de poignards à cette heure s'aiguisent dans l'ombre, ou sont déjà dirigés contre moi?

—Oh! mon Dieu! dit Renée en s'assombrissant de plus en plus, parlez-vous donc sérieusement, monsieur de Villefort?

—On ne peut plus sérieusement, mademoiselle, reprit le jeune magistrat, le sourire sur les lèvres. Et avec ces beaux procès que désire mademoiselle pour satisfaire sa curiosité, et que je désire, moi, pour satisfaire mon ambition, la situation ne fera que s'aggraver. Tous ces soldats de Napoléon, habitués à aller en aveugles à l'ennemi, croyez-vous qu'ils réfléchissent en brûlant une cartouche ou en marchant à la baïonnette? Eh bien, réfléchiront-ils davantage pour tuer un homme qu'ils croient leur ennemi personnel, que pour tuer un Russe, un Autrichien ou un Hongrois qu'ils n'ont jamais vu? D'ailleurs il faut cela, voyez-vous; sans quoi notre métier n'aurait point d'excuse. Moi-même, quand je vois luire dans l'œil de l'accusé l'éclair lumineux de la rage, je me sens tout encouragé, je m'exalte: ce n'est plus un procès, c'est un combat; je lutte contre lui, il riposte, je redouble, et le combat finit, comme tous les combats, par une victoire ou une défaite. Voilà ce que c'est que de plaider! c'est le danger qui fait l'éloquence. Un accusé qui me sourirait après ma réplique me ferait croire que j'ai parlé mal, que ce que j'ai dit est pâle, sans vigueur, insuffisant. Songez donc à la sensation d'orgueil qu'éprouve un procureur du roi, convaincu de la culpabilité de l'accusé, lorsqu'il voit blêmir et s'incliner son coupable sous le poids des preuves et sous les foudres de son éloquence! Cette tête se baisse, elle tombera.»

Renée jeta un léger cri.

«Voilà qui est parler, dit un des convives.

—Voilà l'homme qu'il faut dans des temps comme les nôtres! dit un second.

—Aussi, dit un troisième, dans votre dernière affaire vous avez été superbe, mon cher Villefort. Vous savez, cet homme qui avait assassiné son père; eh bien, littéralement, vous l'aviez tué avant que le bourreau y touchât.

—Oh! pour les parricides, dit Renée, oh! peu m'importe, il n'y a pas de supplice assez grand pour de pareils hommes; mais pour les malheureux accusés politiques!...

—Mais c'est pire encore, Renée, car le roi est le père de la nation, et vouloir renverser ou tuer le roi, c'est vouloir tuer le père de trente-deux millions d'hommes.

—Oh! c'est égal, monsieur de Villefort, dit Renée, vous me promettez d'avoir de l'indulgence pour ceux que je vous recommanderai?

—Soyez tranquille, dit Villefort avec son plus charmant sourire, nous ferons ensemble mes réquisitoires.

—Ma chère, dit la marquise, mêlez-vous de vos colibris, de vos épagneuls et de vos chiffons, et laissez votre futur époux faire son état. Aujourd'hui, les armes se reposent et la robe est en crédit; il y a là-dessus un mot latin d'une grande profondeur.

Cedant arma togae, dit en s'inclinant Villefort.

—Je n'osais point parler latin, répondit la marquise.

—Je crois que j'aimerais mieux que vous fussiez médecin, reprit Renée; l'ange exterminateur, tout ange qu'il est, m'a toujours fort épouvantée.

—Bonne Renée! murmura Villefort en couvant la jeune fille d'un regard d'amour.

—Ma fille, dit le marquis, M. de Villefort sera le médecin moral et politique de cette province; croyez-moi, c'est un beau rôle à jouer.

—Et ce sera un moyen de faire oublier celui qu'a joué son père, reprit l'incorrigible marquise.

—Madame, reprit Villefort avec un triste sourire, j'ai déjà eu l'honneur de vous dire que mon père avait, je l'espère du moins, abjuré les erreurs de son passé; qu'il était devenu un ami zélé de la religion et de l'ordre, meilleur royaliste que moi peut-être; car lui, c'était avec repentir, et, moi, je ne le suis qu'avec passion.»

Et après cette phrase arrondie, Villefort, pour juger de l'effet de sa faconde, regarda les convives, comme, après une phrase équivalente, il aurait au parquet regardé l'auditoire.

«Eh bien, mon cher Villefort, reprit le comte de Salvieux, c'est justement ce qu'aux Tuileries je répondais avant-hier au ministre de la maison du roi, qui me demandait un peu compte de cette singulière alliance entre le fils d'un girondin et la fille d'un officier de l'armée de Condé; et le ministre a très bien compris. Ce système de fusion est celui de Louis XVIII. Aussi le roi, qui, sans que nous nous en doutassions, écoutait notre conversation, nous a-t-il interrompus en disant: «Villefort, remarquez que le roi n'a pas prononcé le nom de Noirtier, et au contraire a appuyé sur celui de Villefort; Villefort, a donc dit le roi, fera un bon chemin; c'est un jeune homme déjà mûr, et qui est de mon monde. J'ai vu avec plaisir que le marquis et la marquise de Saint-Méran le prissent pour gendre, et je leur eusse conseillé cette alliance s'ils n'étaient venus les premiers me demander permission de la contracter.»

—Le roi a dit cela, comte? s'écria Villefort ravi.

—Je vous rapporte ses propres paroles, et si le marquis veut être franc, il avouera que ce que je vous rapporte à cette heure s'accorde parfaitement avec ce que le roi lui a dit à lui-même quand il lui a parlé, il y a six mois, d'un projet de mariage entre sa fille et vous.

—C'est vrai, dit le marquis.

—Oh! mais je lui devrai donc tout, à ce digne prince. Aussi que ne ferais-je pas pour le servir!

—À la bonne heure, dit la marquise, voilà comme je vous aime: vienne un conspirateur dans ce moment, et il sera le bienvenu.

—Et moi, ma mère, dit Renée, je prie Dieu qu'il ne vous écoute point, et qu'il n'envoie à M. de Villefort que de petits voleurs, de faibles banqueroutiers et de timides escrocs; moyennant cela, je dormirai tranquille.

—C'est comme si, dit en riant Villefort, vous souhaitiez au médecin des migraines, des rougeoles et des piqûres de guêpe, toutes choses qui ne compromettent que l'épiderme. Si vous voulez me voir procureur du roi, au contraire, souhaitez-moi de ces terribles maladies dont la cure fait honneur au médecin.»

En ce moment, et comme si le hasard n'avait attendu que l'émission du souhait de Villefort pour que ce souhait fût exaucé, un valet de chambre entra et lui dit quelques mots à l'oreille. Villefort quitta alors la table en s'excusant, et revint quelques instants après, le visage ouvert et les lèvres souriantes.

Renée le regarda avec amour; car, vu ainsi, avec ses yeux bleus, son teint mat et ses favoris noirs qui encadraient son visage, c'était véritablement un élégant et beau jeune homme; aussi l'esprit tout entier de la jeune fille sembla-t-il suspendu à ses lèvres, en attendant qu'il expliquât la cause de sa disparition momentanée.

«Eh bien, dit Villefort, vous ambitionniez tout à l'heure, mademoiselle, d'avoir pour mari un médecin, j'ai au moins avec les disciples d'Esculape (on parlait encore ainsi en 1815) cette ressemblance, que jamais l'heure présente n'est à moi, et qu'on me vient déranger même à côté de vous, même au repas de mes fiançailles.

—Et pour quelle cause vous dérange-t-on, monsieur? demanda la belle jeune fille avec une légère inquiétude.

—Hélas! pour un malade qui serait, s'il faut en croire ce que l'on m'a dit, à toute extrémité: cette fois c'est un cas grave, et la maladie frise l'échafaud.

—Ô mon Dieu! s'écria Renée en pâlissant.

—En vérité! dit tout d'une voix l'assemblée.

—Il paraît qu'on vient tout simplement de découvrir un petit complot bonapartiste.

—Est-il possible? dit la marquise.

—Voici la lettre de dénonciation.»

Et Villefort lut:

»Monsieur le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône et de la religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire le Pharaon, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples et à Porto-Ferrajo, a été chargé, par Murat, d'une lettre pour l'usurpateur, et, par l'usurpateur d'une lettre pour le comité bonapartiste de Paris.

On aura la preuve de son crime en l'arrêtant, car on trouvera cette lettre ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à bord du Pharaon.»

—Mais, dit Renée, cette lettre, qui n'est qu'une lettre anonyme d'ailleurs, est adressée à M. le procureur du roi, et non à vous.

—Oui, mais le procureur du roi est absent; en son absence, l'épître est parvenue à son secrétaire, qui avait mission d'ouvrir les lettres; il a donc ouvert celle ci, m'a fait chercher, et, ne me trouvant pas, a donné des ordres pour l'arrestation.

—Ainsi, le coupable est arrêté, dit la marquise.

—C'est-à-dire l'accusé, reprit Renée.

—Oui, madame, dit Villefort, et, comme j'avais l'honneur de le dire tout à l'heure à Mlle Renée, si l'on trouve la lettre en question, le malade est bien malade.

—Et où est ce malheureux? demanda Renée.

—Il est chez moi.

—Allez, mon ami, dit le marquis, ne manquez pas à vos devoirs pour demeurer avec nous, quand le service du roi vous attend ailleurs; allez donc où le service du roi vous attend.

—Oh! monsieur de Villefort, dit Renée en joignant les mains, soyez indulgent, c'est le jour de vos fiançailles!»

Villefort fit le tour de la table, et, s'approchant de la chaise de la jeune fille, sur le dossier de laquelle il s'appuya:

«Pour vous épargner une inquiétude, dit-il, je ferai tout ce que je pourrai, chère Renée; mais, si les indices sont sûrs, si l'accusation est vraie, il faudra bien couper cette mauvaise herbe bonapartiste.»

Renée frissonna à ce mot couper, car cette herbe qu'il s'agissait de couper avait une tête.

«Bah! bah! dit la marquise, n'écoutez pas cette petite fille, Villefort, elle s'y fera.»

Et la marquise tendit à Villefort une main sèche qu'il baisa, tout en regardant Renée et en lui disant des yeux:

«C'est votre main que je baise, ou du moins que je voudrais baiser en ce moment.

—Tristes auspices! murmura Renée.

—En vérité, mademoiselle, dit la marquise, vous êtes d'un enfantillage désespérant: je vous demande un peu ce que le destin de l'État peut avoir à faire avec vos fantaisies de sentiment et vos sensibleries de cœur.

—Oh! ma mère! murmura Renée.

—Grâce pour la mauvaise royaliste, madame la marquise, dit de Villefort, je vous promets de faire mon métier de substitut du procureur du roi en conscience, c'est-à-dire d'être horriblement sévère.»

Mais, en même temps que le magistrat adressait ces paroles à la marquise, le fiancé jetait à la dérobée un regard à sa fiancée, et ce regard disait:

«Soyez tranquille, Renée: en faveur de votre amour, je serai indulgent.»

Renée répondit à ce regard par son plus doux sourire, et Villefort sortit avec le paradis dans le cœur.

 

Chapter 6. The Deputy Procureur du Roi.

In one of the aristocratic mansions built by Puget in the Rue du Grand Cours opposite the Medusa fountain, a second marriage feast was being celebrated, almost at the same hour with the nuptial repast given by Dantes. In this case, however, although the occasion of the entertainment was similar, the company was strikingly dissimilar. Instead of a rude mixture of sailors, soldiers, and those belonging to the humblest grade of life, the present assembly was composed of the very flower of Marseilles society,—magistrates who had resigned their office during the usurper's reign; officers who had deserted from the imperial army and joined forces with Conde; and younger members of families, brought up to hate and execrate the man whom five years of exile would convert into a martyr, and fifteen of restoration elevate to the rank of a god.

The guests were still at table, and the heated and energetic conversation that prevailed betrayed the violent and vindictive passions that then agitated each dweller of the South, where unhappily, for five centuries religious strife had long given increased bitterness to the violence of party feeling.

The emperor, now king of the petty Island of Elba, after having held sovereign sway over one-half of the world, counting as his subjects a small population of five or six thousand souls,—after having been accustomed to hear the "Vive Napoleons" of a hundred and twenty millions of human beings, uttered in ten different languages,—was looked upon here as a ruined man, separated forever from any fresh connection with France or claim to her throne.

The magistrates freely discussed their political views; the military part of the company talked unreservedly of Moscow and Leipsic, while the women commented on the divorce of Josephine. It was not over the downfall of the man, but over the defeat of the Napoleonic idea, that they rejoiced, and in this they foresaw for themselves the bright and cheering prospect of a revivified political existence.

An old man, decorated with the cross of Saint Louis, now rose and proposed the health of King Louis XVIII. It was the Marquis de Saint-Meran. This toast, recalling at once the patient exile of Hartwell and the peace-loving King of France, excited universal enthusiasm; glasses were elevated in the air a l'Anglais, and the ladies, snatching their bouquets from their fair bosoms, strewed the table with their floral treasures. In a word, an almost poetical fervor prevailed.

"Ah," said the Marquise de Saint-Meran, a woman with a stern, forbidding eye, though still noble and distinguished in appearance, despite her fifty years—"ah, these revolutionists, who have driven us from those very possessions they afterwards purchased for a mere trifle during the Reign of Terror, would be compelled to own, were they here, that all true devotion was on our side, since we were content to follow the fortunes of a falling monarch, while they, on the contrary, made their fortune by worshipping the rising sun; yes, yes, they could not help admitting that the king, for whom we sacrificed rank, wealth, and station was truly our 'Louis the well-beloved,' while their wretched usurper his been, and ever will be, to them their evil genius, their 'Napoleon the accursed.' Am I not right, Villefort?"

"I beg your pardon, madame. I really must pray you to excuse me, but—in truth—I was not attending to the conversation."

"Marquise, marquise!" interposed the old nobleman who had proposed the toast, "let the young people alone; let me tell you, on one's wedding day there are more agreeable subjects of conversation than dry politics."

"Never mind, dearest mother," said a young and lovely girl, with a profusion of light brown hair, and eyes that seemed to float in liquid crystal, "'tis all my fault for seizing upon M. de Villefort, so as to prevent his listening to what you said. But there—now take him—he is your own for as long as you like. M. Villefort, I beg to remind you my mother speaks to you."

"If the marquise will deign to repeat the words I but imperfectly caught, I shall be delighted to answer," said M. de Villefort.

"Never mind, Renee," replied the marquise, with a look of tenderness that seemed out of keeping with her harsh dry features; but, however all other feelings may be withered in a woman's nature, there is always one bright smiling spot in the desert of her heart, and that is the shrine of maternal love. "I forgive you. What I was saying, Villefort, was, that the Bonapartists had not our sincerity, enthusiasm, or devotion."

"They had, however, what supplied the place of those fine qualities," replied the young man, "and that was fanaticism. Napoleon is the Mahomet of the West, and is worshipped by his commonplace but ambitions followers, not only as a leader and lawgiver, but also as the personification of equality."

"He!" cried the marquise: "Napoleon the type of equality! For mercy's sake, then, what would you call Robespierre? Come, come, do not strip the latter of his just rights to bestow them on the Corsican, who, to my mind, has usurped quite enough."

"Nay, madame; I would place each of these heroes on his right pedestal—that of Robespierre on his scaffold in the Place Louis Quinze; that of Napoleon on the column of the Place Vendome. The only difference consists in the opposite character of the equality advocated by these two men; one is the equality that elevates, the other is the equality that degrades; one brings a king within reach of the guillotine, the other elevates the people to a level with the throne. Observe," said Villefort, smiling, "I do not mean to deny that both these men were revolutionary scoundrels, and that the 9th Thermidor and the 4th of April, in the year 1814, were lucky days for France, worthy of being gratefully remembered by every friend to monarchy and civil order; and that explains how it comes to pass that, fallen, as I trust he is forever, Napoleon has still retained a train of parasitical satellites. Still, marquise, it has been so with other usurpers—Cromwell, for instance, who was not half so bad as Napoleon, had his partisans and advocates."

"Do you know, Villefort, that you are talking in a most dreadfully revolutionary strain? But I excuse it, it is impossible to expect the son of a Girondin to be free from a small spice of the old leaven." A deep crimson suffused the countenance of Villefort.

"'Tis true, madame," answered he, "that my father was a Girondin, but he was not among the number of those who voted for the king's death; he was an equal sufferer with yourself during the Reign of Terror, and had well-nigh lost his head on the same scaffold on which your father perished."

"True," replied the marquise, without wincing in the slightest degree at the tragic remembrance thus called up; "but bear in mind, if you please, that our respective parents underwent persecution and proscription from diametrically opposite principles; in proof of which I may remark, that while my family remained among the stanchest adherents of the exiled princes, your father lost no time in joining the new government; and that while the Citizen Noirtier was a Girondin, the Count Noirtier became a senator."

"Dear mother," interposed Renee, "you know very well it was agreed that all these disagreeable reminiscences should forever be laid aside."

"Suffer me, also, madame," replied Villefort, "to add my earnest request to Mademoiselle de Saint-Meran's, that you will kindly allow the veil of oblivion to cover and conceal the past. What avails recrimination over matters wholly past recall? For my own part, I have laid aside even the name of my father, and altogether disown his political principles. He was—nay, probably may still be—a Bonapartist, and is called Noirtier; I, on the contrary, am a stanch royalist, and style myself de Villefort. Let what may remain of revolutionary sap exhaust itself and die away with the old trunk, and condescend only to regard the young shoot which has started up at a distance from the parent tree, without having the power, any more than the wish, to separate entirely from the stock from which it sprung."

"Bravo, Villefort!" cried the marquis; "excellently well said! Come, now, I have hopes of obtaining what I have been for years endeavoring to persuade the marquise to promise; namely, a perfect amnesty and forgetfulness of the past."

"With all my heart," replied the marquise; "let the past be forever forgotten. I promise you it affords me as little pleasure to revive it as it does you. All I ask is, that Villefort will be firm and inflexible for the future in his political principles. Remember, also, Villefort, that we have pledged ourselves to his majesty for your fealty and strict loyalty, and that at our recommendation the king consented to forget the past, as I do" (and here she extended to him her hand)—"as I now do at your entreaty. But bear in mind, that should there fall in your way any one guilty of conspiring against the government, you will be so much the more bound to visit the offence with rigorous punishment, as it is known you belong to a suspected family."

"Alas, madame," returned Villefort, "my profession, as well as the times in which we live, compels me to be severe. I have already successfully conducted several public prosecutions, and brought the offenders to merited punishment. But we have not done with the thing yet."

"Do you, indeed, think so?" inquired the marquise.

"I am, at least, fearful of it. Napoleon, in the Island of Elba, is too near France, and his proximity keeps up the hopes of his partisans. Marseilles is filled with half-pay officers, who are daily, under one frivolous pretext or other, getting up quarrels with the royalists; from hence arise continual and fatal duels among the higher classes of persons, and assassinations in the lower."

"You have heard, perhaps," said the Comte de Salvieux, one of M. de Saint-Meran's oldest friends, and chamberlain to the Comte d'Artois, "that the Holy Alliance purpose removing him from thence?"

"Yes; they were talking about it when we left Paris," said M. de Saint-Meran; "and where is it decided to transfer him?"

"To Saint Helena."

"For heaven's sake, where is that?" asked the marquise.

"An island situated on the other side of the equator, at least two thousand leagues from here," replied the count.

"So much the better. As Villefort observes, it is a great act of folly to have left such a man between Corsica, where he was born, and Naples, of which his brother-in-law is king, and face to face with Italy, the sovereignty of which he coveted for his son."

"Unfortunately," said Villefort, "there are the treaties of 1814, and we cannot molest Napoleon without breaking those compacts."

"Oh, well, we shall find some way out of it," responded M. de Salvieux. "There wasn't any trouble over treaties when it was a question of shooting the poor Duc d'Enghien."

"Well," said the marquise, "it seems probable that, by the aid of the Holy Alliance, we shall be rid of Napoleon; and we must trust to the vigilance of M. de Villefort to purify Marseilles of his partisans. The king is either a king or no king; if he be acknowledged as sovereign of France, he should be upheld in peace and tranquillity; and this can best be effected by employing the most inflexible agents to put down every attempt at conspiracy—'tis the best and surest means of preventing mischief."

"Unfortunately, madame," answered Villefort, "the strong arm of the law is not called upon to interfere until the evil has taken place."

"Then all he has got to do is to endeavor to repair it."

"Nay, madame, the law is frequently powerless to effect this; all it can do is to avenge the wrong done."

"Oh, M. de Villefort," cried a beautiful young creature, daughter to the Comte de Salvieux, and the cherished friend of Mademoiselle de Saint-Meran, "do try and get up some famous trial while we are at Marseilles. I never was in a law-court; I am told it is so very amusing!"

"Amusing, certainly," replied the young man, "inasmuch as, instead of shedding tears as at the fictitious tale of woe produced at a theatre, you behold in a law-court a case of real and genuine distress—a drama of life. The prisoner whom you there see pale, agitated, and alarmed, instead of—as is the case when a curtain falls on a tragedy—going home to sup peacefully with his family, and then retiring to rest, that he may recommence his mimic woes on the morrow,—is removed from your sight merely to be reconducted to his prison and delivered up to the executioner. I leave you to judge how far your nerves are calculated to bear you through such a scene. Of this, however, be assured, that should any favorable opportunity present itself, I will not fail to offer you the choice of being present."

"For shame, M. de Villefort!" said Renee, becoming quite pale; "don't you see how you are frightening us?—and yet you laugh."

"What would you have? 'Tis like a duel. I have already recorded sentence of death, five or six times, against the movers of political conspiracies, and who can say how many daggers may be ready sharpened, and only waiting a favorable opportunity to be buried in my heart?"

"Gracious heavens, M. de Villefort," said Renee, becoming more and more terrified; "you surely are not in earnest."

"Indeed I am," replied the young magistrate with a smile; "and in the interesting trial that young lady is anxious to witness, the case would only be still more aggravated. Suppose, for instance, the prisoner, as is more than probable, to have served under Napoleon—well, can you expect for an instant, that one accustomed, at the word of his commander, to rush fearlessly on the very bayonets of his foe, will scruple more to drive a stiletto into the heart of one he knows to be his personal enemy, than to slaughter his fellow-creatures, merely because bidden to do so by one he is bound to obey? Besides, one requires the excitement of being hateful in the eyes of the accused, in order to lash one's self into a state of sufficient vehemence and power. I would not choose to see the man against whom I pleaded smile, as though in mockery of my words. No; my pride is to see the accused pale, agitated, and as though beaten out of all composure by the fire of my eloquence." Renee uttered a smothered exclamation.

"Bravo!" cried one of the guests; "that is what I call talking to some purpose."

"Just the person we require at a time like the present," said a second.

"What a splendid business that last case of yours was, my dear Villefort!" remarked a third; "I mean the trial of the man for murdering his father. Upon my word, you killed him ere the executioner had laid his hand upon him."

"Oh, as for parricides, and such dreadful people as that," interposed Renee, "it matters very little what is done to them; but as regards poor unfortunate creatures whose only crime consists in having mixed themselves up in political intrigues"—

"Why, that is the very worst offence they could possibly commit; for, don't you see, Renee, the king is the father of his people, and he who shall plot or contrive aught against the life and safety of the parent of thirty-two millions of souls, is a parricide upon a fearfully great scale?"

"I don't know anything about that," replied Renee; "but, M. de Villefort, you have promised me—have you not?—always to show mercy to those I plead for."

"Make yourself quite easy on that point," answered Villefort, with one of his sweetest smiles; "you and I will always consult upon our verdicts."

"My love," said the marquise, "attend to your doves, your lap-dogs, and embroidery, but do not meddle with what you do not understand. Nowadays the military profession is in abeyance and the magisterial robe is the badge of honor. There is a wise Latin proverb that is very much in point."

"Cedant arma togae," said Villefort with a bow.

"I cannot speak Latin," responded the marquise.

"Well," said Renee, "I cannot help regretting you had not chosen some other profession than your own—a physician, for instance. Do you know I always felt a shudder at the idea of even a destroying angel?"

"Dear, good Renee," whispered Villefort, as he gazed with unutterable tenderness on the lovely speaker.

"Let us hope, my child," cried the marquis, "that M. de Villefort may prove the moral and political physician of this province; if so, he will have achieved a noble work."

"And one which will go far to efface the recollection of his father's conduct," added the incorrigible marquise.

"Madame," replied Villefort, with a mournful smile, "I have already had the honor to observe that my father has—at least, I hope so—abjured his past errors, and that he is, at the present moment, a firm and zealous friend to religion and order—a better royalist, possibly, than his son; for he has to atone for past dereliction, while I have no other impulse than warm, decided preference and conviction." Having made this well-turned speech, Villefort looked carefully around to mark the effect of his oratory, much as he would have done had he been addressing the bench in open court.

"Do you know, my dear Villefort," cried the Comte de Salvieux, "that is exactly what I myself said the other day at the Tuileries, when questioned by his majesty's principal chamberlain touching the singularity of an alliance between the son of a Girondin and the daughter of an officer of the Duc de Conde; and I assure you he seemed fully to comprehend that this mode of reconciling political differences was based upon sound and excellent principles. Then the king, who, without our suspecting it, had overheard our conversation, interrupted us by saying, 'Villefort'—observe that the king did not pronounce the word Noirtier, but, on the contrary, placed considerable emphasis on that of Villefort—'Villefort,' said his majesty, 'is a young man of great judgment and discretion, who will be sure to make a figure in his profession; I like him much, and it gave me great pleasure to hear that he was about to become the son-in-law of the Marquis and Marquise de Saint-Meran. I should myself have recommended the match, had not the noble marquis anticipated my wishes by requesting my consent to it.'"

"Is it possible the king could have condescended so far as to express himself so favorably of me?" asked the enraptured Villefort.

"I give you his very words; and if the marquis chooses to be candid, he will confess that they perfectly agree with what his majesty said to him, when he went six months ago to consult him upon the subject of your espousing his daughter."

"That is true," answered the marquis.

"How much do I owe this gracious prince! What is there I would not do to evince my earnest gratitude!"

"That is right," cried the marquise. "I love to see you thus. Now, then, were a conspirator to fall into your hands, he would be most welcome."

"For my part, dear mother." interposed Renee, "I trust your wishes will not prosper, and that Providence will only permit petty offenders, poor debtors, and miserable cheats to fall into M. de Villefort's hands,—then I shall be contented."

"Just the same as though you prayed that a physician might only be called upon to prescribe for headaches, measles, and the stings of wasps, or any other slight affection of the epidermis. If you wish to see me the king's attorney, you must desire for me some of those violent and dangerous diseases from the cure of which so much honor redounds to the physician."

At this moment, and as though the utterance of Villefort's wish had sufficed to effect its accomplishment, a servant entered the room, and whispered a few words in his ear. Villefort immediately rose from table and quitted the room upon the plea of urgent business; he soon, however, returned, his whole face beaming with delight. Renee regarded him with fond affection; and certainly his handsome features, lit up as they then were with more than usual fire and animation, seemed formed to excite the innocent admiration with which she gazed on her graceful and intelligent lover.

"You were wishing just now," said Villefort, addressing her, "that I were a doctor instead of a lawyer. Well, I at least resemble the disciples of Esculapius in one thing—that of not being able to call a day my own, not even that of my betrothal."

"And wherefore were you called away just now?" asked Mademoiselle de Saint-Meran, with an air of deep interest.

"For a very serious matter, which bids fair to make work for the executioner."

"How dreadful!" exclaimed Renee, turning pale.

"Is it possible?" burst simultaneously from all who were near enough to the magistrate to hear his words.

"Why, if my information prove correct, a sort of Bonaparte conspiracy has just been discovered."

"Can I believe my ears?" cried the marquise.

"I will read you the letter containing the accusation, at least," said Villefort:—

"'The king's attorney is informed by a friend to the throne and the religions institutions of his country, that one named Edmond Dantes, mate of the ship Pharaon, this day arrived from Smyrna, after having touched at Naples and Porto-Ferrajo, has been the bearer of a letter from Murat to the usurper, and again taken charge of another letter from the usurper to the Bonapartist club in Paris. Ample corroboration of this statement may be obtained by arresting the above-mentioned Edmond Dantes, who either carries the letter for Paris about with him, or has it at his father's abode. Should it not be found in the possession of father or son, then it will assuredly be discovered in the cabin belonging to the said Dantes on board the Pharaon.'"

"But," said Renee, "this letter, which, after all, is but an anonymous scrawl, is not even addressed to you, but to the king's attorney."

"True; but that gentleman being absent, his secretary, by his orders, opened his letters; thinking this one of importance, he sent for me, but not finding me, took upon himself to give the necessary orders for arresting the accused party."

"Then the guilty person is absolutely in custody?" said the marquise.

"Nay, dear mother, say the accused person. You know we cannot yet pronounce him guilty."

"He is in safe custody," answered Villefort; "and rely upon it, if the letter is found, he will not be likely to be trusted abroad again, unless he goes forth under the especial protection of the headsman."

"And where is the unfortunate being?" asked Renee.

"He is at my house."

"Come, come, my friend," interrupted the marquise, "do not neglect your duty to linger with us. You are the king's servant, and must go wherever that service calls you."

"O Villefort!" cried Renee, clasping her hands, and looking towards her lover with piteous earnestness, "be merciful on this the day of our betrothal."

The young man passed round to the side of the table where the fair pleader sat, and leaning over her chair said tenderly,—

"To give you pleasure, my sweet Renee, I promise to show all the lenity in my power; but if the charges brought against this Bonapartist hero prove correct, why, then, you really must give me leave to order his head to be cut off." Renee shuddered.

"Never mind that foolish girl, Villefort," said the marquise. "She will soon get over these things." So saying, Madame de Saint-Meran extended her dry bony hand to Villefort, who, while imprinting a son-in-law's respectful salute on it, looked at Renee, as much as to say, "I must try and fancy 'tis your dear hand I kiss, as it should have been."

"These are mournful auspices to accompany a betrothal," sighed poor Renee.

"Upon my word, child!" exclaimed the angry marquise, "your folly exceeds all bounds. I should be glad to know what connection there can possibly be between your sickly sentimentality and the affairs of the state!"

"O mother!" murmured Renee.

"Nay, madame, I pray you pardon this little traitor. I promise you that to make up for her want of loyalty, I will be most inflexibly severe;" then casting an expressive glance at his betrothed, which seemed to say, "Fear not, for your dear sake my justice shall be tempered with mercy," and receiving a sweet and approving smile in return, Villefort quitted the room.




VII L'interrogatoire.

À peine de Villefort fut-il hors de la salle à manger qu'il quitta son masque joyeux pour prendre l'air grave d'un homme appelé à cette suprême fonction de prononcer sur la vie de son semblable. Or, malgré la mobilité de sa physionomie, mobilité que le substitut avait, comme doit faire un habile acteur, plus d'une fois étudiée devant sa glace, ce fut cette fois un travail pour lui que de froncer son sourcil et d'assombrir ses traits. En effet, à part le souvenir de cette ligne politique suivie par son père, et qui pouvait, s'il ne s'en éloignait complètement, faire dévier son avenir, Gérard de Villefort était en ce moment aussi heureux qu'il est donné à un homme de le devenir; déjà riche par lui-même, il occupait à vingt-sept ans une place élevée dans la magistrature, il épousait une jeune et belle personne qu'il aimait, non pas passionnément, mais avec raison, comme un substitut du procureur du roi peut aimer, et outre sa beauté, qui était remarquable, Mlle de Saint-Méran, sa fiancée, appartenait à une des familles les mieux en cour de l'époque; et outre l'influence de son père et de sa mère, qui, n'ayant point d'autre enfant, pouvaient la conserver tout entière à leur gendre, elle apportait encore à son mari une dot de cinquante mille écus, qui, grâce aux espérances, ce mot atroce inventé par les entremetteurs de mariage, pouvait s'augmenter un jour d'un héritage d'un demi-million.

Tous ces éléments réunis composaient donc pour Villefort un total de félicité éblouissant, à ce point qu'il lui semblait voir des taches au soleil, quand il avait longtemps regardé sa vie intérieure avec la vue de l'âme.

À la porte, il trouva le commissaire de police qui l'attendait. La vue de l'homme noir le fit aussitôt retomber des hauteurs du troisième ciel sur la terre matérielle où nous marchons; il composa son visage, comme nous l'avons dit, et s'approchant de l'officier de justice:

«Me voici, monsieur, lui dit-il; j'ai lu la lettre, et vous avez bien fait d'arrêter cet homme; maintenant donnez-moi sur lui et sur la conspiration tous les détails que vous avez recueillis.

—De la conspiration, monsieur, nous ne savons rien encore, tous les papiers saisis sur lui ont été enfermés en une seule liasse, et déposés cachetés sur votre bureau. Quant au prévenu, vous l'avez vu par la lettre même qui le dénonce, c'est un nommé Edmond Dantès, second à bord du trois-mâts le Pharaon, faisant le commerce de coton avec Alexandrie et Smyrne, et appartenant à la maison Morrel et fils, de Marseille.

—Avant de servir dans la marine marchande, avait-il servi dans la marine militaire?

—Oh! non, monsieur; c'est un tout jeune homme.

—Quel âge?

—Dix-neuf ou vingt ans au plus.»

En ce moment, et comme Villefort, en suivant la Grande-Rue, était arrivé au coin de la rue des Conseils, un homme qui semblait l'attendre au passage l'aborda: c'était M. Morrel.

«Ah! monsieur de Villefort! s'écria le brave homme en apercevant le substitut, je suis bien heureux de vous rencontrer. Imaginez-vous qu'on vient de commettre la méprise la plus étrange, la plus inouïe: on vient d'arrêter le second de mon bâtiment, Edmond Dantès.

—Je le sais, monsieur, dit Villefort, et je viens pour l'interroger.

—Oh! monsieur, continua M. Morrel, emporté par son amitié pour le jeune homme, vous ne connaissez pas celui qu'on accuse, et je le connais, moi: imaginez-vous l'homme le plus doux, l'homme le plus probe, et j'oserai presque dire l'homme qui sait le mieux son état de toute la marine marchande. Ô monsieur de Villefort! je vous le recommande bien sincèrement et de tout mon cœur.»

Villefort, comme on a pu le voir, appartenait au parti noble de la ville, et Morrel au parti plébéien; le premier était royaliste ultra, le second était soupçonné de sourd bonapartisme. Villefort regarda dédaigneusement Morrel, et lui répondit avec froideur:

«Vous savez, monsieur, qu'on peut être doux dans la vie privée, probe dans ses relations commerciales, savant dans son état, et n'en être pas moins un grand coupable, politiquement parlant; vous le savez, n'est-ce pas, monsieur?»

Et le magistrat appuya sur ces derniers mots, comme s'il en voulait faire l'application à l'armateur lui-même; tandis que son regard scrutateur semblait vouloir pénétrer jusqu'au fond du cœur de cet homme assez hardi d'intercéder pour un autre, quand il devait savoir que lui-même avait besoin d'indulgence.

Morrel rougit, car il ne se sentait pas la conscience bien nette à l'endroit des opinions politiques; et d'ailleurs la confidence que lui avait faite Dantès à l'endroit de son entrevue avec le grand maréchal et des quelques mots que lui avait adressés l'Empereur lui troublait quelque peu l'esprit. Il ajouta, toutefois, avec l'accent du plus profond intérêt:

«Je vous en supplie, monsieur de Villefort, soyez juste comme vous devez l'être, bon comme vous l'êtes toujours, et rendez-nous bien vite ce pauvre Dantès!»

Le rendez-nous sonna révolutionnairement à l'oreille du substitut du procureur du roi.

«Eh! eh! se dit-il tout bas, rendez-nous... ce Dantès serait-il affilié à quelque secte de carbonari, pour que son protecteur emploie ainsi, sans y songer, la formule collective? On l'a arrêté dans un cabaret, m'a dit, je crois, le commissaire; en nombreuse compagnie, a-t-il ajouté: ce sera quelque vente.»

Puis tout haut:

«Monsieur, répondit-il, vous pouvez être parfaitement tranquille, et vous n'aurez pas fait un appel inutile à ma justice si le prévenu est innocent; mais si, au contraire, il est coupable, nous vivons dans une époque difficile, monsieur, où l'impunité serait d'un fatal exemple: je serai donc forcé de faire mon devoir.»

Et sur ce, comme il était arrivé à la porte de sa maison adossée au palais de justice, il entra majestueusement, après avoir salué avec une politesse de glace le malheureux armateur, qui resta comme pétrifié à la place où l'avait quitté Villefort.

L'antichambre était pleine de gendarmes et d'agents de police; au milieu d'eux, gardé à vue, enveloppé de regards flamboyants de haine, se tenait debout, calme et immobile, le prisonnier.

Villefort traversa l'antichambre, jeta un regard oblique sur Dantès, et, après avoir pris une liasse que lui remit un agent, disparut en disant:

«Qu'on amène le prisonnier.»

Si rapide qu'eût été ce regard, il avait suffi à Villefort pour se faire une idée de l'homme qu'il allait avoir à interroger: il avait reconnu l'intelligence dans ce front large et ouvert, le courage dans cet œil fixe et ce sourcil froncé, et la franchise dans ces lèvres épaisses et à demi ouvertes, qui laissaient voir une double rangée de dents blanches comme l'ivoire.

La première impression avait été favorable à Dantès; mais Villefort avait entendu dire si souvent, comme un mot de profonde politique, qu'il fallait se défier de son premier mouvement, attendu que c'était le bon, qu'il appliqua la maxime à l'impression, sans tenir compte de la différence qu'il y a entre les deux mots.

Il étouffa donc les bons instincts qui voulaient envahir son cœur pour livrer de là assaut à son esprit, arrangea devant la glace sa figure des grands jours et s'assit, sombre et menaçant, devant son bureau.

Un instant après lui, Dantès entra.

Le jeune homme était toujours pâle, mais calme et souriant; il salua son juge avec une politesse aisée, puis chercha des yeux un siège, comme s'il eût été dans le salon de l'armateur Morrel.

Ce fut alors seulement qu'il rencontra ce regard terne de Villefort, ce regard particulier aux hommes de palais, qui ne veulent pas qu'on lise dans leur pensée, et qui font de leur œil un verre dépoli. Ce regard lui apprit qu'il était devant la justice, figure aux sombres façons.

«Qui êtes-vous et comment vous nommez-vous? demanda Villefort en feuilletant ces notes que l'agent lui avait remises en entrant, et qui depuis une heure étaient déjà devenues volumineuses, tant la corruption des espionnages s'attache vite à ce corps malheureux qu'on nomme les prévenus.

—Je m'appelle Edmond Dantès, monsieur, répondit le jeune homme d'une voix calme et sonore; je suis second à bord du navire le Pharaon, qui appartient à MM. Morrel et fils.

—Votre âge? continua Villefort.

—Dix-neuf ans, répondit Dantès.

—Que faisiez-vous au moment où vous avez été arrêté?

—J'assistais au repas de mes propres fiançailles, monsieur», dit Dantès d'une voix légèrement émue, tant le contraste était douloureux de ces moments de joie avec la lugubre cérémonie qui s'accomplissait, tant le visage sombre de M. de Villefort faisait briller de toute sa lumière la rayonnante figure de Mercédès.

«Vous assistiez au repas de vos fiançailles? dit le substitut en tressaillant malgré lui.

—Oui, monsieur, je suis sur le point d'épouser une femme que j'aime depuis trois ans.»

Villefort, tout impassible qu'il était d'ordinaire, fut cependant frappé de cette coïncidence, et cette voix émue de Dantès surpris au milieu de son bonheur alla éveiller une fibre sympathique au fond de son âme: lui aussi se mariait, lui aussi était heureux, et on venait troubler son bonheur pour qu'il contribuât à détruire la joie d'un homme qui, comme lui, touchait déjà au bonheur.

Ce rapprochement philosophique, pensa-t-il, fera grand effet à mon retour dans le salon de M. de Saint-Méran; et il arrangea d'avance dans son esprit, et pendant que Dantès attendait de nouvelles questions, les mots antithétiques à l'aide desquels les orateurs construisent ces phrases ambitieuses d'applaudissements qui parfois font croire à une véritable éloquence.

Lorsque son petit speech intérieur fut arrangé, Villefort sourit à son effet, et revenant à Dantès:

«Continuez, monsieur, dit-il.

—Que voulez-vous que je continue?

—D'éclairer la justice.

—Que la justice me dise sur quel point elle veut être éclairée, et je lui dirai tout ce que je sais; seulement, ajouta-t-il à son tour avec un sourire, je la préviens que je ne sais pas grand-chose.

—Avez-vous servi sous l'usurpateur?

—J'allais être incorporé dans la marine militaire lorsqu'il est tombé.

—On dit vos opinions politiques exagérées, dit Villefort, à qui l'on n'avait pas soufflé un mot de cela, mais qui n'était pas fâché de poser la demande comme on pose une accusation.

—Mes opinions politiques, à moi, monsieur? Hélas! c'est presque honteux à dire, mais je n'ai jamais eu ce qu'on appelle une opinion: j'ai dix-neuf ans à peine, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire; je ne sais rien, je ne suis destiné à jouer aucun rôle; le peu que je suis et que je serai, si l'on m'accorde la place que j'ambitionne, c'est à M. Morrel que je le devrai. Aussi, toutes mes opinions, je ne dirai pas politiques, mais privées, se bornent-elles à ces trois sentiments: j'aime mon père, je respecte M. Morrel et j'adore Mercédès. Voilà, monsieur, tout ce que je puis dire à la justice; vous voyez que c'est peu intéressant pour elle.»

À mesure que Dantès parlait, Villefort regardait son visage à la fois si doux et si ouvert, et se sentait revenir à la mémoire les paroles de Renée, qui, sans le connaître, lui avait demandé son indulgence pour le prévenu. Avec l'habitude qu'avait déjà le substitut du crime et des criminels, il voyait, à chaque parole de Dantès, surgir la preuve de son innocence. En effet, ce jeune homme, on pourrait presque dire cet enfant, simple, naturel, éloquent de cette éloquence du cœur qu'on ne trouve jamais quand on la cherche, plein d'affection pour tous, parce qu'il était heureux, et que le bonheur rend bons les méchants eux-mêmes, versait jusque sur son juge la douce affabilité qui débordait de son cœur, Edmond n'avait dans le regard, dans la voix, dans le geste, tout rude et tout sévère qu'avait été Villefort envers lui, que caresses et bonté pour celui qui l'interrogeait.

«Pardieu, se dit Villefort, voici un charmant garçon, et je n'aurai pas grand-peine, je l'espère, à me faire bien venir de Renée en accomplissant la première recommandation qu'elle m'a faite: cela me vaudra un bon serrement de main devant tout le monde et un charmant baiser dans un coin.»

Et à cette douce espérance la figure de Villefort s'épanouit; de sorte que, lorsqu'il reporta ses regards de sa pensée à Dantès, Dantès, qui avait suivi tous les mouvements de physionomie de son juge, souriait comme sa pensée.

«Monsieur, dit Villefort, vous connaissez-vous quelques ennemis?

—Des ennemis à moi, dit Dantès: j'ai le bonheur d'être trop peu de chose pour que ma position m'en ait fait. Quant à mon caractère, un peu vif peut-être, j'ai toujours essayé de l'adoucir envers mes subordonnés. J'ai dix ou douze matelots sous mes ordres: qu'on les interroge, monsieur, et ils vous diront qu'ils m'aiment et me respectent, non pas comme un père, je suis trop jeune pour cela, mais comme un frère aîné.

—Mais, à défaut d'ennemis, peut-être avez-vous des jaloux: vous allez être nommé capitaine à dix-neuf ans, ce qui est un poste élevé dans votre état; vous allez épouser une jolie femme qui vous aime, ce qui est un bonheur rare dans tous les états de la terre; ces deux préférences du destin ont pu vous faire des envieux.

—Oui, vous avez raison. Vous devez mieux connaître les hommes que moi, et c'est possible; mais si ces envieux devaient être parmi mes amis, je vous avoue que j'aime mieux ne pas les connaître pour ne point être forcé de les haïr.

—Vous avez tort, monsieur. Il faut toujours, autant que possible, voir clair autour de soi; et, en vérité vous me paraissez un si digne jeune homme, que je vais m'écarter pour vous des règles ordinaires de la justice et vous aider à faire jaillir la lumière en vous communiquant la dénonciation qui vous amène devant moi: voici le papier accusateur; reconnaissez-vous l'écriture?»

Et Villefort tira la lettre de sa poche et la présenta à Dantès. Dantès regarda et lut. Un nuage passa sur son front, et il dit:

«Non, monsieur, je ne connais pas cette écriture, elle est déguisée, et cependant elle est d'une forme assez franche. En tout cas, c'est une main habile qui l'a tracée. Je suis bien heureux, ajouta-t-il en regardant avec reconnaissance Villefort, d'avoir affaire à un homme tel que vous, car en effet mon envieux est un véritable ennemi.»

Et à l'éclair qui passa dans les yeux du jeune homme en prononçant ces paroles, Villefort put distinguer tout ce qu'il y avait de violente énergie cachée sous cette première douceur.

«Et maintenant, voyons, dit le substitut, répondez-moi franchement, monsieur, non pas comme un prévenu à son juge, mais comme un homme dans une fausse position répond à un autre homme qui s'intéresse à lui: qu'y a-t-il de vrai dans cette accusation anonyme?»

Et Villefort jeta avec dégoût sur le bureau la lettre que Dantès venait de lui rendre.

«Tout et rien, monsieur, et voici la vérité pure, sur mon honneur de marin, sur mon amour pour Mercédès, sur la vie de mon père.

—Parlez, monsieur», dit tout haut Villefort.

Puis tout bas, il ajouta:

«Si Renée pouvait me voir, j'espère qu'elle serait contente de moi, et qu'elle ne m'appellerait plus un coupeur de tête!

—Eh bien, en quittant Naples, le capitaine Leclère tomba malade d'une fièvre cérébrale; comme nous n'avions pas de médecin à bord et qu'il ne voulut relâcher sur aucun point de la côte, pressé qu'il était de se rendre à l'île d'Elbe, sa maladie empira au point que vers la fin du troisième jour, sentant qu'il allait mourir, il m'appela près de lui.

«—Mon cher Dantès, me dit-il, jurez-moi sur votre honneur de faire ce que je vais vous dire; il y va des plus hauts intérêts.

«—Je vous le jure, capitaine, lui répondis-je.

«—Eh bien, comme après ma mort le commandement du navire vous appartient, en qualité de second, vous prendrez ce commandement, vous mettrez le cap sur l'île d'Elbe, vous débarquerez à Porto-Ferrajo, vous demanderez le grand maréchal, vous lui remettrez cette lettre: peut-être alors vous remettra-t-on une autre lettre et vous chargera-t-on de quelque mission. Cette mission qui m'était réservée, Dantès, vous l'accomplirez à ma place, et tout l'honneur en sera pour vous.

«—Je le ferai, capitaine, mais peut-être n'arrive-t-on pas si facilement que vous le pensez près du grand maréchal.

«—Voici une bague que vous lui ferez parvenir, dit le capitaine, et qui lèvera toutes les difficultés.

«Et à ces mots, il me remit une bague.

«Il était temps: deux heures après le délire le prit; le lendemain il était mort.

—Et que fîtes-vous alors?

—Ce que je devais faire, monsieur, ce que tout autre eût fait à ma place: en tout cas, les prières d'un mourant sont sacrées; mais, chez les marins, les prières d'un supérieur sont des ordres que l'on doit accomplir. Je fis donc voile vers l'île d'Elbe, où j'arrivai le lendemain, je consignai tout le monde à bord et je descendis seul à terre. Comme je l'avais prévu, on fit quelques difficultés pour m'introduire près du grand maréchal; mais je lui envoyai la bague qui devait me servir de signe de reconnaissance, et toutes les portes s'ouvrirent devant moi. Il me reçut, m'interrogea sur les dernières circonstances de la mort du malheureux Leclère, et, comme celui-ci l'avait prévu, il me remit une lettre qu'il me chargea de porter en personne à Paris. Je le lui promis, car c'était accomplir les dernières volontés de mon capitaine. Je descendis à terre, je réglai rapidement toutes les affaires de bord; puis je courus voir ma fiancée, que je retrouvai plus belle et plus aimante que jamais. Grâce à M. Morrel, nous passâmes par-dessus toutes les difficultés ecclésiastiques; enfin, monsieur, j'assistais, comme je vous l'ai dit, au repas de mes fiançailles, j'allais me marier dans une heure, et je comptais partir demain pour Paris, lorsque, sur cette dénonciation que vous paraissez maintenant mépriser autant que moi, je fus arrêté.

—Oui, oui, murmura Villefort, tout cela me paraît être la vérité, et, si vous êtes coupable, c'est par imprudence; encore cette imprudence était-elle légitimée par les ordres de votre capitaine. Rendez-nous cette lettre qu'on vous a remise à l'île d'Elbe, donnez-moi votre parole de vous représenter à la première réquisition, et allez rejoindre vos amis.

—Ainsi je suis libre, monsieur! s'écria Dantès au comble de la joie.

—Oui, seulement donnez-moi cette lettre.

—Elle doit être devant vous, monsieur; car on me l'a prise avec mes autres papiers, et j'en reconnais quelques-uns dans cette liasse.

—Attendez, dit le substitut à Dantès, qui prenait ses gants et son chapeau, attendez; à qui est-elle adressée?

À M. Noirtier, rue Coq-Héron, à Paris

La foudre tombée sur Villefort ne l'eût point frappé d'un coup plus rapide et plus imprévu; il retomba sur son fauteuil, d'où il s'était levé à demi pour atteindre la liasse de papiers saisis sur Dantès, et, la feuilletant précipitamment, il en tira la lettre fatale sur laquelle il jeta un regard empreint d'une indicible terreur.

«M. Noirtier, rue Coq-Héron, nº 13, murmura-t-il en pâlissant de plus en plus.

—Oui, monsieur, répondit Dantès étonné, le connaissez-vous?

—Non, répondit vivement Villefort: un fidèle serviteur du roi ne connaît pas les conspirateurs.

—Il s'agit donc d'une conspiration? demanda Dantès, qui commençait, après s'être cru libre, à reprendre une terreur plus grande que la première. En tout cas, monsieur, je vous l'ai dit, j'ignorais complètement le contenu de la dépêche dont j'étais porteur.

—Oui, reprit Villefort d'une voix sourde; mais vous savez le nom de celui à qui elle était adressée!

—Pour la lui remettre à lui-même, monsieur, il fallait bien que je le susse.

—Et vous n'avez montré cette lettre à personne? dit Villefort tout en lisant et en pâlissant, à mesure qu'il lisait.

—À personne, monsieur, sur l'honneur!

—Tout le monde ignore que vous étiez porteur d'une lettre venant de l'île d'Elbe et adressée à M. Noirtier?

—Tout le monde, monsieur, excepté celui qui me l'a remise.

—C'est trop, c'est encore trop!» murmura Villefort.

Le front de Villefort s'obscurcissait de plus en plus à mesure qu'il avançait vers la fin; ses lèvres blanches, ses mains tremblantes, ses yeux ardents faisaient passer dans l'esprit de Dantès les plus douloureuses appréhensions. Après cette lecture, Villefort laissa tomber sa tête dans ses mains, et demeura un instant accablé.

«Ô mon Dieu! qu'y a-t-il donc, monsieur?» demanda timidement Dantès.

Villefort ne répondit pas; mais au bout de quelques instants, il releva sa tête pâle et décomposée, et relut une seconde fois la lettre.

«Et vous dites que vous ne savez pas ce que contenait cette lettre? reprit Villefort.

—Sur l'honneur, je le répète, monsieur, dit Dantès, je l'ignore. Mais qu'avez-vous vous-même, mon Dieu! vous allez vous trouver mal; voulez-vous que je sonne, voulez-vous que j'appelle?

—Non, monsieur, dit Villefort en se levant vivement, ne bougez pas, ne dites pas un mot: c'est à moi à donner des ordres ici, et non pas à vous.

—Monsieur, dit Dantès blessé, c'était pour venir à votre aide, voilà tout.

—Je n'ai besoin de rien; un éblouissement passager, voilà tout: occupez-vous de vous et non de moi, répondez.»

Dantès attendit l'interrogatoire qu'annonçait cette demande, mais inutilement: Villefort retomba sur son fauteuil, passa une main glacée sur son front ruisselant de sueur, et pour la troisième fois se mit à relire la lettre.

«Oh! s'il sait ce que contient cette lettre, murmura-t-il, et qu'il apprenne jamais que Noirtier est le père de Villefort, je suis perdu, perdu à jamais!»

Et de temps en temps il regardait Edmond, comme si son regard eût pu briser cette barrière invisible qui enferme dans le cœur les secrets que garde la bouche.

«Oh! n'en doutons plus! s'écria-t-il tout à coup.

—Mais, au nom du Ciel, monsieur! s'écria le malheureux jeune homme, si vous doutez de moi, si vous me soupçonnez, interrogez-moi, et je suis prêt à vous répondre.»

Villefort fit sur lui-même un effort violent, et d'un ton qu'il voulait rendre assuré:

«Monsieur, dit-il, les charges les plus graves résultent pour vous de votre interrogatoire, je ne suis donc pas le maître, comme je l'avais espéré d'abord, de vous rendre à l'instant même la liberté; je dois, avant de prendre une pareille mesure, consulter le juge d'instruction. En attendant, vous avez vu de quelle façon j'en ai agi envers vous.

—Oh! oui, monsieur, s'écria Dantès, et je vous remercie, car vous avez été pour moi bien plutôt un ami qu'un juge.

—Eh bien, monsieur, je vais vous retenir quelque temps encore prisonnier, le moins longtemps que je pourrai; la principale charge qui existe contre vous c'est cette lettre, et vous voyez...»

Villefort s'approcha de la cheminée, la jeta dans le feu, et demeura jusqu'à ce qu'elle fût réduite en cendres.

«Et vous voyez, continua-t-il, je l'anéantis.

—Oh! s'écria Dantès, monsieur, vous êtes plus que la justice, vous êtes la bonté!

—Mais; écoutez-moi, poursuivit Villefort, après un pareil acte, vous comprenez que vous pouvez avoir confiance en moi, n'est-ce pas?

—Ô monsieur! ordonnez et je suivrai vos ordres.

—Non, dit Villefort en s'approchant du jeune homme, non, ce ne sont pas des ordres que je veux vous donner; vous le comprenez, ce sont des conseils.

—Dites, et je m'y conformerai comme à des ordres.

—Je vais vous garder jusqu'au soir ici, au palais de justice; peut-être qu'un autre que moi viendra vous interroger: dites tout ce que vous m'avez dit, mais pas un mot de cette lettre.

—Je vous le promets, monsieur.»

C'était Villefort qui semblait supplier, c'était le prévenu qui rassurait le juge.

«Vous comprenez, dit-il en jetant un regard sur les cendres, qui conservaient encore la forme du papier, et qui voltigeaient au-dessus des flammes: maintenant, cette lettre est anéantie, vous et moi savons seuls qu'elle a existé; on ne vous la représentera point: niez-la donc si l'on vous en parle, niez-la hardiment et vous êtes sauvé.

—Je nierai, monsieur, soyez tranquille, dit Dantès.

—Bien, bien!» dit Villefort en portant la main au cordon d'une sonnette.

Puis s'arrêtant au moment de sonner:

«C'était la seule lettre que vous eussiez? dit-il.

—La seule.

—Faites-en serment.»

Dantès étendit la main.

«Je le jure», dit-il.

Villefort sonna.

Le commissaire de police entra.

Villefort s'approcha de l'officier public et lui dit quelques mots à l'oreille; le commissaire répondit par un simple signe de tête.

«Suivez monsieur», dit Villefort à Dantès.

Dantès s'inclina, jeta un dernier regard de reconnaissance à Villefort et sortit.

À peine la porte fut-elle refermée derrière lui que les forces manquèrent à Villefort, et qu'il tomba presque évanoui sur un fauteuil.

Puis, au bout d'un instant:

«Ô mon Dieu! murmura-t-il, à quoi tiennent la vie et la fortune!... Si le procureur du roi eût été à Marseille, si le juge d'instruction eût été appelé au lieu de moi, j'étais perdu; et ce papier, ce papier maudit me précipitait dans l'abîme. Ah! mon père, mon père, serez-vous donc toujours un obstacle à mon bonheur en ce monde, et dois-je lutter éternellement avec votre passé!»

Puis, tout à coup, une lueur inattendue parut passer par son esprit et illumina son visage; un sourire se dessina sur sa bouche encore crispée, ses yeux hagards devinrent fixes et parurent s'arrêter sur une pensée.

«C'est cela, dit-il; oui, cette lettre qui devait me perdre fera ma fortune peut-être. Allons, Villefort, à l'œuvre!»

Et après s'être assuré que le prévenu n'était plus dans l'antichambre, le substitut du procureur du roi sortit à son tour, et s'achemina vivement vers la maison de sa fiancée.

 

Chapter 7. The Examination.

No sooner had Villefort left the salon, than he assumed the grave air of a man who holds the balance of life and death in his hands. Now, in spite of the nobility of his countenance, the command of which, like a finished actor, he had carefully studied before the glass, it was by no means easy for him to assume an air of judicial severity. Except the recollection of the line of politics his father had adopted, and which might interfere, unless he acted with the greatest prudence, with his own career, Gerard de Villefort was as happy as a man could be. Already rich, he held a high official situation, though only twenty-seven. He was about to marry a young and charming woman, whom he loved, not passionately, but reasonably, as became a deputy attorney of the king; and besides her personal attractions, which were very great, Mademoiselle de Saint-Meran's family possessed considerable political influence, which they would, of course, exert in his favor. The dowry of his wife amounted to fifty thousand crowns, and he had, besides, the prospect of seeing her fortune increased to half a million at her father's death. These considerations naturally gave Villefort a feeling of such complete felicity that his mind was fairly dazzled in its contemplation.

At the door he met the commissary of police, who was waiting for him. The sight of this officer recalled Villefort from the third heaven to earth; he composed his face, as we have before described, and said, "I have read the letter, sir, and you have acted rightly in arresting this man; now inform me what you have discovered concerning him and the conspiracy."

"We know nothing as yet of the conspiracy, monsieur; all the papers found have been sealed up and placed on your desk. The prisoner himself is named Edmond Dantes, mate on board the three-master the Pharaon, trading in cotton with Alexandria and Smyrna, and belonging to Morrel & Son, of Marseilles."

"Before he entered the merchant service, had he ever served in the marines?"

"Oh, no, monsieur, he is very young."

"How old?"

"Nineteen or twenty at the most."

At this moment, and as Villefort had arrived at the corner of the Rue des Conseils, a man, who seemed to have been waiting for him, approached; it was M. Morrel.

"Ah, M. de Villefort," cried he, "I am delighted to see you. Some of your people have committed the strangest mistake—they have just arrested Edmond Dantes, mate of my vessel."

"I know it, monsieur," replied Villefort, "and I am now going to examine him."

"Oh," said Morrel, carried away by his friendship, "you do not know him, and I do. He is the most estimable, the most trustworthy creature in the world, and I will venture to say, there is not a better seaman in all the merchant service. Oh, M. de Villefort, I beseech your indulgence for him."

Villefort, as we have seen, belonged to the aristocratic party at Marseilles, Morrel to the plebeian; the first was a royalist, the other suspected of Bonapartism. Villefort looked disdainfully at Morrel, and replied,—

"You are aware, monsieur, that a man may be estimable and trustworthy in private life, and the best seaman in the merchant service, and yet be, politically speaking, a great criminal. Is it not true?"

The magistrate laid emphasis on these words, as if he wished to apply them to the owner himself, while his eyes seemed to plunge into the heart of one who, interceding for another, had himself need of indulgence. Morrel reddened, for his own conscience was not quite clear on politics; besides, what Dantes had told him of his interview with the grand-marshal, and what the emperor had said to him, embarrassed him. He replied, however,—

"I entreat you, M. de Villefort, be, as you always are, kind and equitable, and give him back to us soon." This give us sounded revolutionary in the deputy's ears.

"Ah, ah," murmured he, "is Dantes then a member of some Carbonari society, that his protector thus employs the collective form? He was, if I recollect, arrested in a tavern, in company with a great many others." Then he added, "Monsieur, you may rest assured I shall perform my duty impartially, and that if he be innocent you shall not have appealed to me in vain; should he, however, be guilty, in this present epoch, impunity would furnish a dangerous example, and I must do my duty."

As he had now arrived at the door of his own house, which adjoined the Palais de Justice, he entered, after having, coldly saluted the shipowner, who stood, as if petrified, on the spot where Villefort had left him. The ante-chamber was full of police agents and gendarmes, in the midst of whom, carefully watched, but calm and smiling, stood the prisoner. Villefort traversed the ante-chamber, cast a side glance at Dantes, and taking a packet which a gendarme offered him, disappeared, saying, "Bring in the prisoner."

Rapid as had been Villefort's glance, it had served to give him an idea of the man he was about to interrogate. He had recognized intelligence in the high forehead, courage in the dark eye and bent brow, and frankness in the thick lips that showed a set of pearly teeth. Villefort's first impression was favorable; but he had been so often warned to mistrust first impulses, that he applied the maxim to the impression, forgetting the difference between the two words. He stifled, therefore, the feelings of compassion that were rising, composed his features, and sat down, grim and sombre, at his desk. An instant after Dantes entered. He was pale, but calm and collected, and saluting his judge with easy politeness, looked round for a seat, as if he had been in M. Morrel's salon. It was then that he encountered for the first time Villefort's look,—that look peculiar to the magistrate, who, while seeming to read the thoughts of others, betrays nothing of his own.

"Who and what are you?" demanded Villefort, turning over a pile of papers, containing information relative to the prisoner, that a police agent had given to him on his entry, and that, already, in an hour's time, had swelled to voluminous proportions, thanks to the corrupt espionage of which "the accused" is always made the victim.

"My name is Edmond Dantes," replied the young man calmly; "I am mate of the Pharaon, belonging to Messrs. Morrel & Son."

"Your age?" continued Villefort.

"Nineteen," returned Dantes.

"What were you doing at the moment you were arrested?"

"I was at the festival of my marriage, monsieur," said the young man, his voice slightly tremulous, so great was the contrast between that happy moment and the painful ceremony he was now undergoing; so great was the contrast between the sombre aspect of M. de Villefort and the radiant face of Mercedes.

"You were at the festival of your marriage?" said the deputy, shuddering in spite of himself.

"Yes, monsieur; I am on the point of marrying a young girl I have been attached to for three years." Villefort, impassive as he was, was struck with this coincidence; and the tremulous voice of Dantes, surprised in the midst of his happiness, struck a sympathetic chord in his own bosom—he also was on the point of being married, and he was summoned from his own happiness to destroy that of another. "This philosophic reflection," thought he, "will make a great sensation at M. de Saint-Meran's;" and he arranged mentally, while Dantes awaited further questions, the antithesis by which orators often create a reputation for eloquence. When this speech was arranged, Villefort turned to Dantes.

"Go on, sir," said he.

"What would you have me say?"

"Give all the information in your power."

"Tell me on which point you desire information, and I will tell all I know; only," added he, with a smile, "I warn you I know very little."

"Have you served under the usurper?"

"I was about to be mustered into the Royal Marines when he fell."

"It is reported your political opinions are extreme," said Villefort, who had never heard anything of the kind, but was not sorry to make this inquiry, as if it were an accusation.

"My political opinions!" replied Dantes. "Alas, sir, I never had any opinions. I am hardly nineteen; I know nothing; I have no part to play. If I obtain the situation I desire, I shall owe it to M. Morrel. Thus all my opinions—I will not say public, but private—are confined to these three sentiments,—I love my father, I respect M. Morrel, and I adore Mercedes. This, sir, is all I can tell you, and you see how uninteresting it is." As Dantes spoke, Villefort gazed at his ingenuous and open countenance, and recollected the words of Renee, who, without knowing who the culprit was, had besought his indulgence for him. With the deputy's knowledge of crime and criminals, every word the young man uttered convinced him more and more of his innocence. This lad, for he was scarcely a man,—simple, natural, eloquent with that eloquence of the heart never found when sought for; full of affection for everybody, because he was happy, and because happiness renders even the wicked good—extended his affection even to his judge, spite of Villefort's severe look and stern accent. Dantes seemed full of kindness.

"Pardieu," said Villefort, "he is a noble fellow. I hope I shall gain Renee's favor easily by obeying the first command she ever imposed on me. I shall have at least a pressure of the hand in public, and a sweet kiss in private." Full of this idea, Villefort's face became so joyous, that when he turned to Dantes, the latter, who had watched the change on his physiognomy, was smiling also.

"Sir," said Villefort, "have you any enemies, at least, that you know."

"I have enemies?" replied Dantes; "my position is not sufficiently elevated for that. As for my disposition, that is, perhaps, somewhat too hasty; but I have striven to repress it. I have had ten or twelve sailors under me, and if you question them, they will tell you that they love and respect me, not as a father, for I am too young, but as an elder brother."

"But you may have excited jealousy. You are about to become captain at nineteen—an elevated post; you are about to marry a pretty girl, who loves you; and these two pieces of good fortune may have excited the envy of some one."

"You are right; you know men better than I do, and what you say may possibly be the case, I confess; but if such persons are among my acquaintances I prefer not to know it, because then I should be forced to hate them."

"You are wrong; you should always strive to see clearly around you. You seem a worthy young man; I will depart from the strict line of my duty to aid you in discovering the author of this accusation. Here is the paper; do you know the writing?" As he spoke, Villefort drew the letter from his pocket, and presented it to Dantes. Dantes read it. A cloud passed over his brow as he said,—

"No, monsieur, I do not know the writing, and yet it is tolerably plain. Whoever did it writes well. I am very fortunate," added he, looking gratefully at Villefort, "to be examined by such a man as you; for this envious person is a real enemy." And by the rapid glance that the young man's eyes shot forth, Villefort saw how much energy lay hid beneath this mildness.

"Now," said the deputy, "answer me frankly, not as a prisoner to a judge, but as one man to another who takes an interest in him, what truth is there in the accusation contained in this anonymous letter?" And Villefort threw disdainfully on his desk the letter Dantes had just given back to him.

"None at all. I will tell you the real facts. I swear by my honor as a sailor, by my love for Mercedes, by the life of my father"—

"Speak, monsieur," said Villefort. Then, internally, "If Renee could see me, I hope she would be satisfied, and would no longer call me a decapitator."

"Well, when we quitted Naples, Captain Leclere was attacked with a brain fever. As we had no doctor on board, and he was so anxious to arrive at Elba, that he would not touch at any other port, his disorder rose to such a height, that at the end of the third day, feeling he was dying, he called me to him. 'My dear Dantes,' said he, 'swear to perform what I am going to tell you, for it is a matter of the deepest importance.'

"'I swear, captain,' replied I.

"'Well, as after my death the command devolves on you as mate, assume the command, and bear up for the Island of Elba, disembark at Porto-Ferrajo, ask for the grand-marshal, give him this letter—perhaps they will give you another letter, and charge you with a commission. You will accomplish what I was to have done, and derive all the honor and profit from it.'

"'I will do it, captain; but perhaps I shall not be admitted to the grand marshal's presence as easily as you expect?'

"'Here is a ring that will obtain audience of him, and remove every difficulty,' said the captain. At these words he gave me a ring. It was time—two hours after he was delirious; the next day he died."

"And what did you do then?"

"What I ought to have done, and what every one would have done in my place. Everywhere the last requests of a dying man are sacred; but with a sailor the last requests of his superior are commands. I sailed for the Island of Elba, where I arrived the next day; I ordered everybody to remain on board, and went on shore alone. As I had expected, I found some difficulty in obtaining access to the grand-marshal; but I sent the ring I had received from the captain to him, and was instantly admitted. He questioned me concerning Captain Leclere's death; and, as the latter had told me, gave me a letter to carry on to a person in Paris. I undertook it because it was what my captain had bade me do. I landed here, regulated the affairs of the vessel, and hastened to visit my affianced bride, whom I found more lovely than ever. Thanks to M. Morrel, all the forms were got over; in a word I was, as I told you, at my marriage-feast; and I should have been married in an hour, and to-morrow I intended to start for Paris, had I not been arrested on this charge which you as well as I now see to be unjust."

"Ah," said Villefort, "this seems to me the truth. If you have been culpable, it was imprudence, and this imprudence was in obedience to the orders of your captain. Give up this letter you have brought from Elba, and pass your word you will appear should you be required, and go and rejoin your friends.

"I am free, then, sir?" cried Dantes joyfully.

"Yes; but first give me this letter."

"You have it already, for it was taken from me with some others which I see in that packet."

"Stop a moment," said the deputy, as Dantes took his hat and gloves. "To whom is it addressed?"

"To Monsieur Noirtier, Rue Coq-Heron, Paris." Had a thunderbolt fallen into the room, Villefort could not have been more stupefied. He sank into his seat, and hastily turning over the packet, drew forth the fatal letter, at which he glanced with an expression of terror.

"M. Noirtier, Rue Coq-Heron, No. 13," murmured he, growing still paler.

"Yes," said Dantes; "do you know him?"

"No," replied Villefort; "a faithful servant of the king does not know conspirators."

"It is a conspiracy, then?" asked Dantes, who after believing himself free, now began to feel a tenfold alarm. "I have, however, already told you, sir, I was entirely ignorant of the contents of the letter."

"Yes; but you knew the name of the person to whom it was addressed," said Villefort.

"I was forced to read the address to know to whom to give it."

"Have you shown this letter to any one?" asked Villefort, becoming still more pale.

"To no one, on my honor."

"Everybody is ignorant that you are the bearer of a letter from the Island of Elba, and addressed to M. Noirtier?"

"Everybody, except the person who gave it to me."

"And that was too much, far too much," murmured Villefort. Villefort's brow darkened more and more, his white lips and clinched teeth filled Dantes with apprehension. After reading the letter, Villefort covered his face with his hands.

"Oh," said Dantes timidly, "what is the matter?" Villefort made no answer, but raised his head at the expiration of a few seconds, and again perused the letter.

"And you say that you are ignorant of the contents of this letter?"

"I give you my word of honor, sir," said Dantes; "but what is the matter? You are ill—shall I ring for assistance?—shall I call?"

"No," said Villefort, rising hastily; "stay where you are. It is for me to give orders here, and not you."

"Monsieur," replied Dantes proudly, "it was only to summon assistance for you."

"I want none; it was a temporary indisposition. Attend to yourself; answer me." Dantes waited, expecting a question, but in vain. Villefort fell back on his chair, passed his hand over his brow, moist with perspiration, and, for the third time, read the letter.

"Oh, if he knows the contents of this!" murmured he, "and that Noirtier is the father of Villefort, I am lost!" And he fixed his eyes upon Edmond as if he would have penetrated his thoughts.

"Oh, it is impossible to doubt it," cried he, suddenly.

"In heaven's name!" cried the unhappy young man, "if you doubt me, question me; I will answer you." Villefort made a violent effort, and in a tone he strove to render firm,—

"Sir," said he, "I am no longer able, as I had hoped, to restore you immediately to liberty; before doing so, I must consult the trial justice; what my own feeling is you already know."

"Oh, monsieur," cried Dantes, "you have been rather a friend than a judge."

"Well, I must detain you some time longer, but I will strive to make it as short as possible. The principal charge against you is this letter, and you see"—Villefort approached the fire, cast it in, and waited until it was entirely consumed.

"You see, I destroy it?"

"Oh," exclaimed Dantes, "you are goodness itself."

"Listen," continued Villefort; "you can now have confidence in me after what I have done."

"Oh, command, and I will obey."

"Listen; this is not a command, but advice I give you."

"Speak, and I will follow your advice."

"I shall detain you until this evening in the Palais de Justice. Should any one else interrogate you, say to him what you have said to me, but do not breathe a word of this letter."

"I promise." It was Villefort who seemed to entreat, and the prisoner who reassured him.

"You see," continued he, glancing toward the grate, where fragments of burnt paper fluttered in the flames, "the letter is destroyed; you and I alone know of its existence; should you, therefore, be questioned, deny all knowledge of it—deny it boldly, and you are saved."

"Be satisfied; I will deny it."

"It was the only letter you had?"

"It was."

"Swear it."

"I swear it."

Villefort rang. A police agent entered. Villefort whispered some words in his ear, to which the officer replied by a motion of his head.

"Follow him," said Villefort to Dantes. Dantes saluted Villefort and retired. Hardly had the door closed when Villefort threw himself half-fainting into a chair.

"Alas, alas," murmured he, "if the procureur himself had been at Marseilles I should have been ruined. This accursed letter would have destroyed all my hopes. Oh, my father, must your past career always interfere with my successes?" Suddenly a light passed over his face, a smile played round his set mouth, and his haggard eyes were fixed in thought.

"This will do," said he, "and from this letter, which might have ruined me, I will make my fortune. Now to the work I have in hand." And after having assured himself that the prisoner was gone, the deputy procureur hastened to the house of his betrothed.




VIII Le château d'If.

En traversant l'antichambre, le commissaire de police fit un signe à deux gendarmes, lesquels se placèrent, l'un à droite l'autre à gauche de Dantès; on ouvrit une porte qui communiquait de l'appartement du procureur du roi au palais de justice, on suivit quelque temps un de ces grands corridors sombres qui font frissonner ceux-là qui y passent, quand même ils n'ont aucun motif de frissonner.

De même que l'appartement de Villefort communiquait au palais de justice, le palais de justice communiquait à la prison, sombre monument accolé au palais et que regarde curieusement, de toutes ses ouvertures béantes, le clocher des Accoules qui se dresse devant lui.

Après nombre de détours dans le corridor qu'il suivait, Dantès vit s'ouvrir une porte avec un guichet de fer; le commissaire de police frappa, avec un marteau de fer, trois coups qui retentirent, pour Dantès, comme s'ils étaient frappés sur son cœur; la porte s'ouvrit, les deux gendarmes poussèrent légèrement leur prisonnier, qui hésitait encore. Dantès franchit le seuil redoutable, et la porte se referma bruyamment derrière lui. Il respirait un autre air, un air méphitique et lourd: il était en prison.

On le conduisit dans une chambre assez propre, mais grillée et verrouillée; il en résulta que l'aspect de sa demeure ne lui donna point trop de crainte: d'ailleurs, les paroles du substitut du procureur du roi, prononcées avec une voix qui avait paru à Dantès si pleine d'intérêt, résonnaient à son oreille comme une douce promesse d'espérance.

Il était déjà quatre heures lorsque Dantès avait été conduit dans sa chambre. On était, comme nous l'avons dit, au 1er mars, le prisonnier se trouva donc bientôt dans la nuit.

Alors, le sens de l'ouïe s'augmenta chez lui du sens de la vue qui venait de s'éteindre: au moindre bruit qui pénétrait jusqu'à lui, convaincu qu'on venait le mettre en liberté, il se levait vivement et faisait un pas vers la porte; mais bientôt le bruit s'en allait mourant dans une autre direction, et Dantès retombait sur son escabeau.

Enfin, vers les dix heures du soir, au moment où Dantès commençait à perdre l'espoir, un nouveau bruit se fit entendre, qui lui parut, cette fois, se diriger vers sa chambre: en effet, des pas retentirent dans le corridor et s'arrêtèrent devant sa porte; une clef tourna dans la serrure, les verrous grincèrent, et la massive barrière de chêne s'ouvrit, laissant voir, tout à coup dans la chambre sombre l'éblouissante lumière de deux torches.

À la lueur de ces deux torches, Dantès vit briller les sabres et les mousquetons de quatre gendarmes.

Il avait fait deux pas en avant, il demeura immobile à sa place en voyant ce surcroît de force.

«Venez-vous me chercher? demanda Dantès.

—Oui répondit un des gendarmes.

—De la part de M. le substitut du procureur du roi?

—Mais je le pense.

—Bien, dit Dantès, je suis prêt à vous suivre.»

La conviction qu'on venait le chercher de la part de M. de Villefort ôtait toute crainte au malheureux jeune homme: il s'avança donc, calme d'esprit, libre de démarche, et se plaça de lui-même au milieu de son escorte.

Une voiture attendait à la porte de la rue, le cocher était sur son siège, un exempt était assis près du cocher.

«Est-ce donc pour moi que cette voiture est là? demanda Dantès.

—C'est pour vous, répondit un des gendarmes, montez.»

Dantès voulut faire quelques observations, mais la portière s'ouvrit, il sentit qu'on le poussait; il n'avait ni la possibilité ni même l'intention de faire résistance, il se trouva en un instant assis au fond de la voiture, entre deux gendarmes; les deux autres s'assirent sur la banquette de devant, et la pesante machine se mit à rouler avec un bruit sinistre.

Le prisonnier jeta les yeux sur les ouvertures, elles étaient grillées: il n'avait fait que changer de prison; seulement celle-là roulait, et le transportait en roulant vers un but ignoré. À travers les barreaux serrés à pouvoir à peine y passer la main, Dantès reconnut cependant qu'on longeait la rue Caisserie, et que par la rue Saint-Laurent et la rue Taramis on descendait vers le quai. Bientôt, il vit, à travers ses barreaux, à lui, et les barreaux du monument près duquel il se trouvait, briller les lumières de la Consigne. La voiture s'arrêta, l'exempt descendit, s'approcha du corps de garde; une douzaine de soldats en sortirent et se mirent en haie; Dantès voyait, à la lueur des réverbères du quai, reluire leurs fusils.

«Serait-ce pour moi, se demanda-t-il, que l'on déploie une pareille force militaire?»

L'exempt, en ouvrant la portière qui fermait à clef quoique sans prononcer une seule parole répondit à cette question, car Dantès vit, entre les deux haies de soldats, un chemin ménagé pour lui de la voiture au port.

Les deux gendarmes qui étaient assis sur la banquette de devant descendirent les premiers, puis on le fit descendre à son tour, puis ceux qui se tenaient à ses côtés le suivirent. On marcha vers un canot qu'un marinier de la douane maintenait près du quai par une chaîne. Les soldats regardèrent passer Dantès d'un air de curiosité hébétée. En un instant, il fut installé à la poupe du bateau, toujours entre ces quatre gendarmes, tandis que l'exempt se tenait à la proue. Une violente secousse éloigna le bateau du bord, quatre rameurs nagèrent vigoureusement vers le Pilon. À un cri poussé de la barque, la chaîne qui ferme le port s'abaissa, et Dantès se trouva dans ce qu'on appelle le Frioul c'est-à-dire hors du port. Le premier mouvement du prisonnier, en se trouvant en plein air, avait été un mouvement de joie.

L'air, c'est presque la liberté. Il respira donc à pleine poitrine cette brise vivace qui apporte sur ses ailes toutes ces senteurs inconnues de la nuit et de la mer. Bientôt, cependant, il poussa un soupir; il passait devant cette Réserve où il avait été si heureux le matin même pendant l'heure qui avait précédé son arrestation, et, à travers l'ouverture ardente de deux fenêtres, le bruit joyeux d'un bal arrivait jusqu'à lui.

Dantès joignit ses mains, leva les yeux au ciel et pria.

La barque continuait son chemin; elle avait dépassé la Tête de Mort, elle était en face de l'anse du Pharo; elle allait doubler la batterie, c'était une manœuvre incompréhensible pour Dantès.

«Mais où donc me menez-vous? demanda-t-il l'un des gendarmes.

—Vous le saurez tout à l'heure.

—Mais encore....

—Il nous est interdit de vous donner aucune explication.»

Dantès était à moitié soldat; questionner des subordonnés auxquels il était défendu de répondre lui parut une chose absurde, et il se tut. Alors les pensées les plus étranges passèrent par son esprit: comme on ne pouvait faire une longue route dans une pareille barque, comme il n'y avait aucun bâtiment à l'ancre du côté où l'on se rendait, il pensa qu'on allait le déposer sur un point éloigné de la côte et lui dire qu'il était libre; il n'était point attaché, on n'avait fait aucune tentative pour lui mettre les menottes, cela lui paraissait d'un bon augure; d'ailleurs le substitut, si excellent pour lui, ne lui avait-il pas dit que, pourvu qu'il ne prononçât point ce nom fatal de Noirtier, il n'avait rien à craindre? Villefort n'avait-il pas, en sa présence, anéanti cette dangereuse lettre, seule preuve qu'il eût contre lui? Il attendit donc, muet et pensif, et essayant de percer, avec cet œil du marin exercé aux ténèbres et accoutumé à l'espace, l'obscurité de la nuit. On avait laissé à droite l'île Ratonneau, où brûlait un phare, et tout en longeant presque la côte, on était arrivé à la hauteur de l'anse des Catalans. Là, les regards du prisonnier redoublèrent d'énergie: c'était là qu'était Mercédès, et il lui semblait à chaque instant voir se dessiner sur le rivage sombre la forme vague et indécise d'une femme.

Comment un pressentiment ne disait-il pas à Mercédès que son amant passait à trois cents pas d'elle?

Une seule lumière brillait aux Catalans. En interrogeant la position de cette lumière, Dantès reconnut qu'elle éclairait la chambre de sa fiancée. Mercédès était la seule qui veillât dans toute la petite colonie. En poussant un grand cri le jeune homme pouvait être entendu de sa fiancée.

Une fausse honte le retint. Que diraient ces hommes qui le regardaient, en l'entendant crier comme un insensé? Il resta donc muet et les yeux fixés sur cette lumière.

Pendant ce temps, la barque continuait son chemin; mais le prisonnier ne pensait point à la barque il pensait à Mercédès.

Un accident de terrain fit disparaître la lumière. Dantès se retourna et s'aperçut que la barque gagnait le large.

Pendant qu'il regardait, absorbé dans sa propre pensée, on avait substitué les voiles aux rames, et la barque s'avançait maintenant, poussée par le vent.

Malgré la répugnance qu'éprouvait Dantès à adresser au gendarme de nouvelles questions, il se rapprocha de lui, et lui prenant la main.

«Camarade, lui dit-il, au nom de votre conscience et de par votre qualité de soldat, je vous adjure d'avoir pitié de moi et de me répondre. Je suis le capitaine Dantès, bon et loyal Français, quoique accusé de je ne sais quelle trahison: où me menez-vous? dites-le, et, foi de marin, je me rangerai à mon devoir et me résignerai à mon sort.»

Le gendarme se gratta l'oreille, regarda son camarade. Celui-ci fit un mouvement qui voulait dire à peu près: Il me semble qu'au point où nous en sommes il n'y a pas d'inconvénient, et le gendarme se retourna vers Dantès:

«Vous êtes Marseillais et marin, dit-il, et vous me demandez où nous allons?

—Oui, car, sur mon honneur, je l'ignore.

—Ne vous en doutez-vous pas?

—Aucunement.

—Ce n'est pas possible.

—Je vous le jure sur ce que j'ai de plus sacré monde. Répondez-moi donc, de grâce!

—Mais la consigne?

—La consigne ne vous défend pas de m'apprendre ce que je saurai dans dix minutes, dans une demi heure, dans une heure peut-être. Seulement vous m'épargnez d'ici là des siècles d'incertitude. Je vous le demande, comme si vous étiez mon ami, regardez: je ne veux ni me révolter ni fuir; d'ailleurs je ne le puis: où allons-nous?

—À moins que vous n'ayez un bandeau sur les yeux, ou que vous ne soyez jamais sorti du port de Marseille, vous devez cependant deviner où vous allez?

—Non.

—Regardez autour de vous alors.»

Dantès se leva, jeta naturellement les yeux sur le point où paraissait se diriger le bateau, et à cent toises devant lui il vit s'élever la roche noire et ardue sur laquelle monte, comme une superfétation du silex, le sombre château d'If.

Cette forme étrange, cette prison autour de laquelle règne une si profonde terreur, cette forteresse qui fait vivre depuis trois cents ans Marseille de ses lugubre traditions, apparaissant ainsi tout à coup à Dantès qui ne songeait point à elle, lui fit l'effet que fait au condamné à mort l'aspect de l'échafaud.

«Ah! mon Dieu! s'écria-t-il, le château d'If! et qu'allons nous faire là?»

Le gendarme sourit.

«Mais on ne me mène pas là pour être emprisonné? continua Dantès. Le château d'If est une prison d'État, destinée seulement aux grands coupables politiques. Je n'ai commis aucun crime. Est-ce qu'il y a des juges d'instruction, des magistrats quelconques au château d'If?

—Il n'y a, je suppose, dit le gendarme, qu'un gouverneur, des geôliers, une garnison et de bons murs. Allons, allons, l'ami, ne faites pas tant l'étonné; car, en vérité, vous me feriez croire que vous reconnaissez ma complaisance en vous moquant de moi.»

Dantès serra la main du gendarme à la lui briser.

«Vous prétendez donc, dit-il, que l'on me conduit au château d'If pour m'y emprisonner?

—C'est probable, dit le gendarme; mais en tout cas, camarade, il est inutile de me serrer si fort.

—Sans autre information, sans autre formalité? demanda le jeune homme.

—Les formalités sont remplies, l'information est faite.

—Ainsi, malgré la promesse de M. de Villefort?...

—Je ne sais si M. de Villefort vous a fait une promesse, dit le gendarme, mais ce que je sais, c'est que nous allons au château d'If. Eh bien, que faites-vous donc? Holà! camarades, à moi!»

Par un mouvement prompt comme l'éclair, qui cependant avait été prévu par l'œil exercé du gendarme, Dantès avait voulu s'élancer à la mer; mais quatre poignets vigoureux le retinrent au moment où ses pieds quittaient le plancher du bateau.

Il retomba au fond de la barque en hurlant de rage.

«Bon! s'écria le gendarme en lui mettant un genou sur la poitrine, bon! voilà comme vous tenez votre parole de marin. Fiez-vous donc aux gens doucereux! Eh bien, maintenant, mon cher ami, faites un mouvement, un seul, et je vous loge une balle dans la tête. J'ai manqué à ma première consigne, mais, je vous en réponds, je ne manquerai pas à la seconde.»

Et il abaissa effectivement sa carabine vers Dantès qui sentit s'appuyer le bout du canon contre sa tempe. Un instant, il eut l'idée de faire ce mouvement défendu et d'en finir ainsi violemment avec le malheur inattendu qui s'était abattu sur lui et l'avait pris tout à coup dans ses serres de vautour. Mais, justement parce que ce malheur était inattendu, Dantès songea qu'il ne pouvait être durable; puis les promesses de M. de Villefort lui revinrent à l'esprit; puis, s'il faut le dire enfin, cette mort au fond d'un bateau, venant de la main d'un gendarme, lui apparue laide et nue. Il retomba donc sur le plancher de la barque en poussant un hurlement de rage et en se rongeant les mains avec fureur. Presque au même instant, un choc violent ébranla le canot. Un des bateliers sauta sur le roc que la proue de la petite barque venait de toucher, une corde grinça en se déroulant autour d'une poulie, et Dantès comprit qu'on était arrivé et qu'on amarrait l'esquif.

En effet, ses gardiens, qui le tenaient à la fois par les bras et par le collet de son habit, le forcèrent de se relever, le contraignirent à descendre à terre, et le traînèrent vers les degrés qui montent à la porte de la citadelle, tandis que l'exempt, armé d'un mousqueton à baïonnette, le suivait par-derrière.

Dantès, au reste, ne fit point une résistance inutile; sa lenteur venait plutôt d'inertie que d'opposition; il était étourdi et chancelant comme un homme ivre. Il vit de nouveau des soldats qui s'échelonnaient sur le talus rapide, il sentit des escaliers qui le forçaient de lever les pieds, il s'aperçut qu'il passait sous une porte et que cette porte se refermait derrière lui, mais tout cela machinalement, comme à travers un brouillard, sans rien distinguer de positif. Il ne voyait même plus la mer, cette immense douleur des prisonniers, qui regardent l'espace avec le sentiment terrible qu'ils sont impuissants à le franchir.

Il y eut une halte d'un moment, pendant laquelle il essaya de recueillir ses esprits. Il regarda autour de lui: il était dans une cour carrée, formée par quatre hautes murailles; on entendait le pas lent et régulier des sentinelles; et chaque fois qu'elles passaient devant deux ou trois reflets que projetait sur les murailles la lueur de deux ou trois lumières qui brillaient dans l'intérieur du château, on voyait scintiller le canon de leurs fusils.

On attendit là dix minutes à peu près; certains que Dantès ne pouvait plus fuir, les gendarmes l'avaient lâché. On semblait attendre des ordres, ces ordres arrivèrent.

«Où est le prisonnier? demanda une voix.

—Le voici, répondirent les gendarmes.

—Qu'il me suive, je vais le conduire à son logement.

—Allez», dirent les gendarmes en poussant Dantès. Le prisonnier suivit son conducteur, qui le conduisit effectivement dans une salle presque souterraine, dont les murailles nues et suantes semblaient imprégnées d'une vapeur de larmes. Une espèce de lampion posé sur un escabeau, et dont la mèche nageait dans une graisse fétide, illuminait les parois lustrées de cet affreux séjour, et montrait à Dantès son conducteur, espèce de geôlier subalterne, mal vêtu et de basse mine.

«Voici votre chambre pour cette nuit, dit-il; il est tard, et M. le gouverneur est couché. Demain, quand il se réveillera et qu'il aura pris connaissance des ordres qui vous concernent, peut-être vous changera-t-il de domicile; en attendant, voici du pain, il y a de l'eau dans cette cruche, de la paille là-bas dans un coin: c'est tout ce qu'un prisonnier peut désirer. Bonsoir.»

Et avant que Dantès eût songé à ouvrir la bouche pour lui répondre, avant qu'il eût remarqué où le geôlier posait ce pain, avant qu'il se fût rendu compte de l'endroit où gisait cette cruche, avant qu'il eût tourné les yeux vers le coin où l'attendait cette paille destinée à lui servir de lit, le geôlier avait pris le lampion, et, refermant la porte, enlevé au prisonnier ce reflet blafard qui lui avait montré, comme à la lueur d'un éclair, les murs ruisselants de sa prison.

Alors il se trouva seul dans les ténèbres et dans le silence, aussi muet et aussi sombre que ces voûtes dont il sentait le froid glacial s'abaisser sur son front brûlant.

Quand les premiers rayons du jour eurent ramené un peu de clarté dans cet antre, le geôlier revint avec ordre de laisser le prisonnier où il était. Dantès n'avait point changé de place. Une main de fer semblait l'avoir cloué à l'endroit même où la veille il s'était arrêté: seulement son œil profond se cachait sous une enflure causée par la vapeur humide de ses larmes. Il était immobile et regardait la terre.

Il avait ainsi passé toute la nuit debout, et sans dormir un instant.

Le geôlier s'approcha de lui, tourna autour de lui, mais Dantès ne parut pas le voir.

Il lui frappa sur l'épaule, Dantès tressaillit et secoua la tête.

«N'avez-vous donc pas dormi, demanda le geôlier.

—Je ne sais pas», répondit Dantès.

Le geôlier le regarda avec étonnement.

«N'avez-vous pas faim? continua-t-il.

—Je ne sais pas, répondit encore Dantès.

—Voulez-vous quelque chose?

—Je voudrais voir le gouverneur.»

Le geôlier haussa les épaules et sortit.

Dantès le suivit des yeux, tendit les mains vers la porte entrouverte, mais la porte se referma.

Alors sa poitrine sembla se déchirer dans un long sanglot. Les larmes qui gonflaient sa poitrine jaillirent comme deux ruisseaux, il se précipita le front contre terre et pria longtemps, repassant dans son esprit toute sa vie passée, et se demandant à lui-même quel crime il avait commis dans cette vie, jeune encore, qui méritât une si cruelle punition.

La journée se passa ainsi. À peine s'il mangea quelques bouchées de pain et but quelques gouttes d'eau. Tantôt il restait assis et absorbé dans ses pensées; tantôt il tournait tout autour de sa prison comme fait un animal sauvage enfermé dans une cage de fer.

Une pensée surtout le faisait bondir: c'est que, pendant cette traversée, où, dans son ignorance du lieu où on le conduisait, il était resté si calme et si tranquille, il aurait pu dix fois, se jeter à la mer, et, une fois dans l'eau, grâce à son habileté à nager, grâce à cette habitude qui faisait de lui un des plus habiles plongeurs de Marseille, disparaître sous l'eau, échapper à ses gardiens, gagner la côte, fuir, se cacher dans quelque crique déserte, attendre un bâtiment génois ou catalan, gagner l'Italie ou l'Espagne et de là écrire à Mercédès de venir le rejoindre. Quant à sa vie, dans aucune contrée il n'en était inquiet: partout les bons marins sont rares; il parlait l'italien comme un Toscan, l'espagnol comme un enfant de la Vieille-Castille; il eût vécu libre, heureux avec Mercédès, son père, car son père fût venu le rejoindre; tandis qu'il était prisonnier, enfermé au château d'If dans cette infranchissable prison, ne sachant pas ce que devenait son père, ce que devenait Mercédès, et tout cela parce qu'il avait cru à la parole de Villefort: c'était à en devenir fou; aussi Dantès se roulait-il furieux sur la paille fraîche que lui avait apportée son geôlier.

Le lendemain, à la même heure, le geôlier entra.

«Eh bien, lui demanda le geôlier, êtes-vous plus raisonnable aujourd'hui qu'hier?»

Dantès ne répondit point.

«Voyons donc, dit celui-ci, un peu de courage! Désirez-vous quelque chose qui soit à ma disposition? voyons, dites.

—Je désire parler au gouverneur.

—Eh! dit le geôlier avec impatience, je vous ai déjà dit que c'est impossible.

—Pourquoi cela, impossible?

—Parce que, par les règlements de la prison, il n'est point permis à un prisonnier de le demander.

—Qu'y a-t-il donc de permis ici? demanda Dantès.

—Une meilleure nourriture en payant, la promenade, et quelquefois des livres.

—Je n'ai pas besoin de livres, je n'ai aucune envie de me promener et je trouve ma nourriture bonne; ainsi je ne veux qu'une chose, voir le gouverneur.

—Si vous m'ennuyez à me répéter toujours la même chose, dit le geôlier, je ne vous apporterai plus à manger.

—Eh bien, dit Dantès, si tu ne m'apportes plus à manger, je mourrai de faim, voilà tout.»

L'accent avec lequel Dantès prononça ces mots prouva au geôlier que son prisonnier serait heureux de mourir; aussi, comme tout prisonnier, de compte fait, rapporte dix sous à peu près par jour à son geôlier, celui de Dantès envisagea le déficit qui résulterait pour lui de sa mort, et reprit d'un ton plus radouci:

«Écoutez: ce que vous désirez là est impossible; ne le demandez donc pas davantage, car il est sans exemple que, sur sa demande, le gouverneur soit venu dans la chambre d'un prisonnier; seulement, soyez bien sage, on vous permettra la promenade, et il est possible qu'un jour, pendant que vous vous promènerez, le gouverneur passera: alors vous l'interrogerez, et, s'il veut vous répondre, cela le regarde.

—Mais, dit Dantès, combien de temps puis-je attendre ainsi sans que ce hasard se présente?

—Ah! dame, dit le geôlier, un mois, trois mois, six mois, un an peut-être.

—C'est trop long, dit Dantès; je veux le voir tout de suite.

—Ah! dit le geôlier, ne vous absorbez pas ainsi dans un seul désir impossible, ou, avant quinze jours, vous serez fou.

—Ah! tu crois? dit Dantès.

—Oui, fou. C'est toujours ainsi que commence la folie; nous en avons un exemple ici: c'est en offrant sans cesse un million au gouverneur, si on voulait le mettre en liberté, que le cerveau de l'abbé qui habitait cette chambre avant vous s'est détraqué.

—Et combien y a-t-il qu'il a quitté cette chambre?

—Deux ans.

—On l'a mis en liberté?

—Non: on l'a mis au cachot.

—Écoute! dit Dantès, je ne suis pas un abbé, je ne suis pas fou; peut-être le deviendrai-je; mais, malheureusement, à cette heure, j'ai encore tout mon bon sens: je vais te faire une autre proposition.

—Laquelle?

—Je ne t'offrirai pas un million, moi, car je ne pourrais pas te le donner; mais je t'offrirai cent écus si tu veux, la première fois que tu iras à Marseille, descendre jusqu'aux Catalans, et remettre une lettre à une jeune fille qu'on appelle Mercédès... pas même une lettre, deux lignes seulement.

—Si je portais ces deux lignes et que je fusse découvert, je perdrais ma place, qui est de mille livres par an, sans compter les bénéfices et la nourriture; vous voyez donc bien que je serais un grand imbécile de risquer de perdre mille livres pour en gagner trois cents.

—Eh bien! dit Dantès, écoute et retiens bien ceci: si tu refuses de prévenir le gouverneur que je désire lui parler; si tu refuses de porter deux lignes à Mercédès, ou tout au moins de la prévenir que je suis ici, un jour je t'attendrai derrière ma porte, et, au moment où tu entreras, je te briserai la tête avec cet escabeau.

—Des menaces! s'écria le geôlier en faisant un pas en arrière et en se mettant sur la défensive; décidément la tête vous tourne. L'abbé a commencé comme vous, et dans trois jours vous serez fou à lier, comme lui; heureusement que l'on a des cachots au château d'If.»

Dantès prit l'escabeau, et il le fit tournoyer autour de sa tête.

«C'est bien! c'est bien! dit le geôlier; eh bien! puisque vous le voulez absolument, on va prévenir le gouverneur.

—À la bonne heure!» dit Dantès en reposant son escabeau sur le sol et en s'asseyant dessus, la tête basse et les yeux hagards, comme s'il devenait réellement insensé.

Le geôlier sortit, et, un instant après, rentra avec quatre soldats et un caporal.

«Par ordre du gouverneur, dit-il, descendez le prisonnier un étage au-dessous de celui-ci.

—Au cachot, alors? dit le caporal.

—Au cachot. Il faut mettre les fous avec les fous.»

Les quatre soldats s'emparèrent de Dantès qui tomba dans une espèce d'atonie et les suivit sans résistance.

On lui fit descendre quinze marches, et on ouvrit la porte d'un cachot dans lequel il entra en murmurant:

«Il a raison, il faut mettre les fous avec les fous.»

La porte se referma, et Dantès alla devant lui, les mains étendues jusqu'à ce qu'il sentît le mur; alors il s'assit dans un angle et resta immobile, tandis que ses yeux, s'habituant peu à peu à l'obscurité, commençaient à distinguer les objets.

Le geôlier avait raison, il s'en fallait de bien peu que Dantès ne fût fou.

 

Chapter 8. The Chateau D'If.

The commissary of police, as he traversed the ante-chamber, made a sign to two gendarmes, who placed themselves one on Dantes' right and the other on his left. A door that communicated with the Palais de Justice was opened, and they went through a long range of gloomy corridors, whose appearance might have made even the boldest shudder. The Palais de Justice communicated with the prison,—a sombre edifice, that from its grated windows looks on the clock-tower of the Accoules. After numberless windings, Dantes saw a door with an iron wicket. The commissary took up an iron mallet and knocked thrice, every blow seeming to Dantes as if struck on his heart. The door opened, the two gendarmes gently pushed him forward, and the door closed with a loud sound behind him. The air he inhaled was no longer pure, but thick and mephitic,—he was in prison. He was conducted to a tolerably neat chamber, but grated and barred, and its appearance, therefore, did not greatly alarm him; besides, the words of Villefort, who seemed to interest himself so much, resounded still in his ears like a promise of freedom. It was four o'clock when Dantes was placed in this chamber. It was, as we have said, the 1st of March, and the prisoner was soon buried in darkness. The obscurity augmented the acuteness of his hearing; at the slightest sound he rose and hastened to the door, convinced they were about to liberate him, but the sound died away, and Dantes sank again into his seat. At last, about ten o'clock, and just as Dantes began to despair, steps were heard in the corridor, a key turned in the lock, the bolts creaked, the massy oaken door flew open, and a flood of light from two torches pervaded the apartment. By the torchlight Dantes saw the glittering sabres and carbines of four gendarmes. He had advanced at first, but stopped at the sight of this display of force.

"Are you come to fetch me?" asked he.

"Yes," replied a gendarme.

"By the orders of the deputy procureur?"

"I believe so." The conviction that they came from M. de Villefort relieved all Dantes' apprehensions; he advanced calmly, and placed himself in the centre of the escort. A carriage waited at the door, the coachman was on the box, and a police officer sat beside him.

"Is this carriage for me?" said Dantes.

"It is for you," replied a gendarme.

Dantes was about to speak; but feeling himself urged forward, and having neither the power nor the intention to resist, he mounted the steps, and was in an instant seated inside between two gendarmes; the two others took their places opposite, and the carriage rolled heavily over the stones.

The prisoner glanced at the windows—they were grated; he had changed his prison for another that was conveying him he knew not whither. Through the grating, however, Dantes saw they were passing through the Rue Caisserie, and by the Rue Saint-Laurent and the Rue Taramis, to the port. Soon he saw the lights of La Consigne.

The carriage stopped, the officer descended, approached the guardhouse, a dozen soldiers came out and formed themselves in order; Dantes saw the reflection of their muskets by the light of the lamps on the quay.

"Can all this force be summoned on my account?" thought he.

The officer opened the door, which was locked, and, without speaking a word, answered Dantes' question; for he saw between the ranks of the soldiers a passage formed from the carriage to the port. The two gendarmes who were opposite to him descended first, then he was ordered to alight and the gendarmes on each side of him followed his example. They advanced towards a boat, which a custom-house officer held by a chain, near the quay.

The soldiers looked at Dantes with an air of stupid curiosity. In an instant he was placed in the stern-sheets of the boat, between the gendarmes, while the officer stationed himself at the bow; a shove sent the boat adrift, and four sturdy oarsmen impelled it rapidly towards the Pilon. At a shout from the boat, the chain that closes the mouth of the port was lowered and in a second they were, as Dantes knew, in the Frioul and outside the inner harbor.

The prisoner's first feeling was of joy at again breathing the pure air—for air is freedom; but he soon sighed, for he passed before La Reserve, where he had that morning been so happy, and now through the open windows came the laughter and revelry of a ball. Dantes folded his hands, raised his eyes to heaven, and prayed fervently.

The boat continued her voyage. They had passed the Tete de Morte, were now off the Anse du Pharo, and about to double the battery. This manoeuvre was incomprehensible to Dantes.

"Whither are you taking me?" asked he.

"You will soon know."

"But still"—

"We are forbidden to give you any explanation." Dantes, trained in discipline, knew that nothing would be more absurd than to question subordinates, who were forbidden to reply; and so he remained silent.

The most vague and wild thoughts passed through his mind. The boat they were in could not make a long voyage; there was no vessel at anchor outside the harbor; he thought, perhaps, they were going to leave him on some distant point. He was not bound, nor had they made any attempt to handcuff him; this seemed a good augury. Besides, had not the deputy, who had been so kind to him, told him that provided he did not pronounce the dreaded name of Noirtier, he had nothing to apprehend? Had not Villefort in his presence destroyed the fatal letter, the only proof against him?

He waited silently, striving to pierce through the darkness.

They had left the Ile Ratonneau, where the lighthouse stood, on the right, and were now opposite the Point des Catalans. It seemed to the prisoner that he could distinguish a feminine form on the beach, for it was there Mercedes dwelt. How was it that a presentiment did not warn Mercedes that her lover was within three hundred yards of her?

One light alone was visible; and Dantes saw that it came from Mercedes' chamber. Mercedes was the only one awake in the whole settlement. A loud cry could be heard by her. But pride restrained him and he did not utter it. What would his guards think if they heard him shout like a madman?

He remained silent, his eyes fixed upon the light; the boat went on, but the prisoner thought only of Mercedes. An intervening elevation of land hid the light. Dantes turned and perceived that they had got out to sea. While he had been absorbed in thought, they had shipped their oars and hoisted sail; the boat was now moving with the wind.

In spite of his repugnance to address the guards, Dantes turned to the nearest gendarme, and taking his hand,—

"Comrade," said he, "I adjure you, as a Christian and a soldier, to tell me where we are going. I am Captain Dantes, a loyal Frenchman, thought accused of treason; tell me where you are conducting me, and I promise you on my honor I will submit to my fate."

The gendarme looked irresolutely at his companion, who returned for answer a sign that said, "I see no great harm in telling him now," and the gendarme replied,—

"You are a native of Marseilles, and a sailor, and yet you do not know where you are going?"

"On my honor, I have no idea."

"Have you no idea whatever?"

"None at all."

"That is impossible."

"I swear to you it is true. Tell me, I entreat."

"But my orders."

"Your orders do not forbid your telling me what I must know in ten minutes, in half an hour, or an hour. You see I cannot escape, even if I intended."

"Unless you are blind, or have never been outside the harbor, you must know."

"I do not."

"Look round you then." Dantes rose and looked forward, when he saw rise within a hundred yards of him the black and frowning rock on which stands the Chateau d'If. This gloomy fortress, which has for more than three hundred years furnished food for so many wild legends, seemed to Dantes like a scaffold to a malefactor.

"The Chateau d'If?" cried he, "what are we going there for?" The gendarme smiled.

"I am not going there to be imprisoned," said Dantes; "it is only used for political prisoners. I have committed no crime. Are there any magistrates or judges at the Chateau d'If?"

"There are only," said the gendarme, "a governor, a garrison, turnkeys, and good thick walls. Come, come, do not look so astonished, or you will make me think you are laughing at me in return for my good nature." Dantes pressed the gendarme's hand as though he would crush it.

"You think, then," said he, "that I am taken to the Chateau d'If to be imprisoned there?"

"It is probable; but there is no occasion to squeeze so hard."

"Without any inquiry, without any formality?"

"All the formalities have been gone through; the inquiry is already made."

"And so, in spite of M. de Villefort's promises?"

"I do not know what M. de Villefort promised you," said the gendarme, "but I know we are taking you to the Chateau d'If. But what are you doing? Help, comrades, help!"

By a rapid movement, which the gendarme's practiced eye had perceived, Dantes sprang forward to precipitate himself into the sea; but four vigorous arms seized him as his feet quitted the bottom of the boat. He fell back cursing with rage.

"Good!" said the gendarme, placing his knee on his chest; "believe soft-spoken gentlemen again! Harkye, my friend, I have disobeyed my first order, but I will not disobey the second; and if you move, I will blow your brains out." And he levelled his carbine at Dantes, who felt the muzzle against his temple.

For a moment the idea of struggling crossed his mind, and of so ending the unexpected evil that had overtaken him. But he bethought him of M. de Villefort's promise; and, besides, death in a boat from the hand of a gendarme seemed too terrible. He remained motionless, but gnashing his teeth and wringing his hands with fury.

At this moment the boat came to a landing with a violent shock. One of the sailors leaped on shore, a cord creaked as it ran through a pulley, and Dantes guessed they were at the end of the voyage, and that they were mooring the boat.

His guards, taking him by the arms and coat-collar, forced him to rise, and dragged him towards the steps that lead to the gate of the fortress, while the police officer carrying a musket with fixed bayonet followed behind.

Dantes made no resistance; he was like a man in a dream: he saw soldiers drawn up on the embankment; he knew vaguely that he was ascending a flight of steps; he was conscious that he passed through a door, and that the door closed behind him; but all this indistinctly as through a mist. He did not even see the ocean, that terrible barrier against freedom, which the prisoners look upon with utter despair.

They halted for a minute, during which he strove to collect his thoughts. He looked around; he was in a court surrounded by high walls; he heard the measured tread of sentinels, and as they passed before the light he saw the barrels of their muskets shine.

They waited upwards of ten minutes. Certain Dantes could not escape, the gendarmes released him. They seemed awaiting orders. The orders came.

"Where is the prisoner?" said a voice.

"Here," replied the gendarmes.

"Let him follow me; I will take him to his cell."

"Go!" said the gendarmes, thrusting Dantes forward.

The prisoner followed his guide, who led him into a room almost under ground, whose bare and reeking walls seemed as though impregnated with tears; a lamp placed on a stool illumined the apartment faintly, and showed Dantes the features of his conductor, an under-jailer, ill-clothed, and of sullen appearance.

"Here is your chamber for to-night," said he. "It is late, and the governor is asleep. To-morrow, perhaps, he may change you. In the meantime there is bread, water, and fresh straw; and that is all a prisoner can wish for. Goodnight." And before Dantes could open his mouth—before he had noticed where the jailer placed his bread or the water—before he had glanced towards the corner where the straw was, the jailer disappeared, taking with him the lamp and closing the door, leaving stamped upon the prisoner's mind the dim reflection of the dripping walls of his dungeon.

Dantes was alone in darkness and in silence—cold as the shadows that he felt breathe on his burning forehead. With the first dawn of day the jailer returned, with orders to leave Dantes where he was. He found the prisoner in the same position, as if fixed there, his eyes swollen with weeping. He had passed the night standing, and without sleep. The jailer advanced; Dantes appeared not to perceive him. He touched him on the shoulder. Edmond started.

"Have you not slept?" said the jailer.

"I do not know," replied Dantes. The jailer stared.

"Are you hungry?" continued he.

"I do not know."

"Do you wish for anything?"

"I wish to see the governor." The jailer shrugged his shoulders and left the chamber.

Dantes followed him with his eyes, and stretched forth his hands towards the open door; but the door closed. All his emotion then burst forth; he cast himself on the ground, weeping bitterly, and asking himself what crime he had committed that he was thus punished.

The day passed thus; he scarcely tasted food, but walked round and round the cell like a wild beast in its cage. One thought in particular tormented him: namely, that during his journey hither he had sat so still, whereas he might, a dozen times, have plunged into the sea, and, thanks to his powers of swimming, for which he was famous, have gained the shore, concealed himself until the arrival of a Genoese or Spanish vessel, escaped to Spain or Italy, where Mercedes and his father could have joined him. He had no fears as to how he should live—good seamen are welcome everywhere. He spoke Italian like a Tuscan, and Spanish like a Castilian; he would have been free, and happy with Mercedes and his father, whereas he was now confined in the Chateau d'If, that impregnable fortress, ignorant of the future destiny of his father and Mercedes; and all this because he had trusted to Villefort's promise. The thought was maddening, and Dantes threw himself furiously down on his straw. The next morning at the same hour, the jailer came again.

"Well," said the jailer, "are you more reasonable to-day?" Dantes made no reply.

"Come, cheer up; is there anything that I can do for you?"

"I wish to see the governor."

"I have already told you it was impossible."

"Why so?"

"Because it is against prison rules, and prisoners must not even ask for it."

"What is allowed, then?"

"Better fare, if you pay for it, books, and leave to walk about."

"I do not want books, I am satisfied with my food, and do not care to walk about; but I wish to see the governor."

"If you worry me by repeating the same thing, I will not bring you any more to eat."

"Well, then," said Edmond, "if you do not, I shall die of hunger—that is all."

The jailer saw by his tone he would be happy to die; and as every prisoner is worth ten sous a day to his jailer, he replied in a more subdued tone.

"What you ask is impossible; but if you are very well behaved you will be allowed to walk about, and some day you will meet the governor, and if he chooses to reply, that is his affair."

"But," asked Dantes, "how long shall I have to wait?"

"Ah, a month—six months—a year."

"It is too long a time. I wish to see him at once."

"Ah," said the jailer, "do not always brood over what is impossible, or you will be mad in a fortnight."

"You think so?"

"Yes; we have an instance here; it was by always offering a million of francs to the governor for his liberty that an abbe became mad, who was in this chamber before you."

"How long has he left it?"

"Two years."

"Was he liberated, then?"

"No; he was put in a dungeon."

"Listen!" said Dantes. "I am not an abbe, I am not mad; perhaps I shall be, but at present, unfortunately, I am not. I will make you another offer."

"What is that?"

"I do not offer you a million, because I have it not; but I will give you a hundred crowns if, the first time you go to Marseilles, you will seek out a young girl named Mercedes, at the Catalans, and give her two lines from me."

"If I took them, and were detected, I should lose my place, which is worth two thousand francs a year; so that I should be a great fool to run such a risk for three hundred."

"Well," said Dantes, "mark this; if you refuse at least to tell Mercedes I am here, I will some day hide myself behind the door, and when you enter I will dash out your brains with this stool."

"Threats!" cried the jailer, retreating and putting himself on the defensive; "you are certainly going mad. The abbe began like you, and in three days you will be like him, mad enough to tie up; but, fortunately, there are dungeons here." Dantes whirled the stool round his head.

"All right, all right," said the jailer; "all right, since you will have it so. I will send word to the governor."

"Very well," returned Dantes, dropping the stool and sitting on it as if he were in reality mad. The jailer went out, and returned in an instant with a corporal and four soldiers.

"By the governor's orders," said he, "conduct the prisoner to the tier beneath."

"To the dungeon, then," said the corporal.

"Yes; we must put the madman with the madmen." The soldiers seized Dantes, who followed passively.

He descended fifteen steps, and the door of a dungeon was opened, and he was thrust in. The door closed, and Dantes advanced with outstretched hands until he touched the wall; he then sat down in the corner until his eyes became accustomed to the darkness. The jailer was right; Dantes wanted but little of being utterly mad.




IX Le soir des fiançailles.

Villefort, comme nous l'avons dit, avait repris le chemin de la place du Grand-Cours, et en rentrant dans la maison de Mme de Saint-Méran, il trouva les convives qu'il avait laissés à table passés au salon en prenant le café.

Renée l'attendait avec une impatience qui était partagée par tout le reste de la société. Aussi fut-il accueilli par une exclamation générale:

«Eh bien, trancheur de têtes, soutien de l'État, Brutus royaliste! s'écria l'un, qu'y a-t-il? voyons!

—Eh bien, sommes-nous menacés d'un nouveau régime de la Terreur? demanda l'autre.

—L'ogre de Corse serait-il sorti de sa caverne? demanda un troisième.

—Madame la marquise, dit Villefort s'approchant de sa future belle-mère, je viens vous prier de m'excuser si je suis forcé de vous quitter ainsi.... Monsieur le marquis, pourrais-je avoir l'honneur de vous dire deux mots en particulier?

—Ah! mais c'est donc réellement grave? demanda la marquise, en remarquant le nuage qui obscurcissait le front de Villefort.

—Si grave que je suis forcé de prendre congé de vous pour quelques jours; ainsi, continua-t-il en se tournant vers Renée, voyez s'il faut que la chose soit grave.

—Vous partez, monsieur? s'écria Renée, incapable de cacher l'émotion que lui causait cette nouvelle inattendue.

—Hélas! oui, mademoiselle, répondit Villefort: il le faut.

—Et où allez-vous donc? demanda la marquise.

—C'est le secret de la justice, madame; cependant si quelqu'un d'ici a des commissions pour Paris, j'ai un de mes amis qui partira ce soir et qui s'en chargera avec plaisir.»

Tout le monde se regarda.

«Vous m'avez demandé un moment d'entretien? dit le marquis.

—Oui, passons dans votre cabinet, s'il vous plaît.»

Le marquis prit le bras de Villefort et sortit avec lui.

«Eh bien, demanda celui-ci en arrivant dans son cabinet, que se passe-t-il donc? parlez.

—Des choses que je crois de la plus haute gravité, et qui nécessitent mon départ à l'instant même pour Paris. Maintenant, marquis, excusez l'indiscrète brutalité de la question, avez-vous des rentes sur l'État?

—Toute ma fortune est en inscriptions; six à sept cent mille francs à peu près.

—Eh bien, vendez, marquis, vendez, ou vous êtes ruiné.

—Mais, comment voulez-vous que je vende d'ici?

—Vous avez un agent de change, n'est-ce pas?

—Oui.

—Donnez-moi une lettre pour lui, et qu'il vende sans perdre une minute, sans perdre une seconde; peut-être même arriverai-je trop tard.

—Diable! dit le marquis, ne perdons pas de temps.»

Et il se mit à table et écrivit une lettre à son agent de change, dans laquelle il lui ordonnait de vendre à tout prix.

«Maintenant que j'ai cette lettre, dit Villefort en la serrant soigneusement dans son portefeuille, il m'en faut une autre.

—Pour qui?

—Pour le roi.

—Pour le roi?

—Oui.

—Mais je n'ose prendre sur moi d'écrire ainsi à Sa Majesté.

—Aussi, n'est-ce point à vous que je la demande, mais je vous charge de la demander à M. de Salvieux. Il faut qu'il me donne une lettre à l'aide de laquelle Je puisse pénétrer près de Sa Majesté, sans être soumis à toutes les formalités de demande d'audience, qui peuvent me faire perdre un temps précieux.

—Mais n'avez-vous pas le garde des Sceaux, qui a ses grandes entrées aux Tuileries, et par l'intermédiaire duquel vous pouvez jour et nuit parvenir jusqu'au roi?

—Oui, sans doute, mais il est inutile que je partage avec un autre le mérite de la nouvelle que je porte. Comprenez-vous? le garde des Sceaux me reléguerait tout naturellement au second rang et m'enlèverait tout le bénéfice de la chose. Je ne vous dis qu'une chose, marquis: ma carrière est assurée si j'arrive le premier aux Tuileries, car j'aurai rendu au roi un service qu'il ne lui sera pas permis d'oublier.

—En ce cas, mon cher, allez faire vos paquets; moi, j'appelle de Salvieux, et je lui fais écrire la lettre qui doit vous servir de laissez-passer.

—Bien, ne perdez pas de temps, car dans un quart d'heure il faut que je sois en chaise de poste.

—Faites arrêter votre voiture devant la porte.

—Sans aucun doute; vous m'excuserez auprès de la marquise, n'est-ce pas? auprès de Mlle de Saint-Méran, que je quitte, dans un pareil jour, avec un bien profond regret.

—Vous les trouverez toutes deux dans mon cabinet, et vous pourrez leur faire vos adieux.

—Merci cent fois; occupez-vous de ma lettre.»

Le marquis sonna; un laquais parut.

«Dites au comte de Salvieux que je l'attends.... Allez, maintenant, continua le marquis s'adressant à Villefort.

—Bon, je ne fais qu'aller et venir.»

Et Villefort sortit tout courant; mais à la porte il songea qu'un substitut du procureur du roi qui serait vu marchant à pas précipités risquerait de troubler le repos de toute une ville; il reprit donc son allure ordinaire, qui était toute magistrale.

À sa porte, il aperçut dans l'ombre comme un blanc fantôme qui l'attendait debout et immobile.

C'était la belle fille catalane, qui, n'ayant pas de nouvelles d'Edmond, s'était échappée à la nuit tombante du Pharo pour venir savoir elle-même la cause de l'arrestation de son amant.

À l'approche de Villefort, elle se détacha de la muraille contre laquelle elle était appuyée et vint lui barrer le chemin.

Dantès avait parlé au substitut de sa fiancée, et Mercédès n'eut point besoin de se nommer pour que Villefort la reconnût. Il fut surpris de la beauté et de la dignité de cette femme, et lorsqu'elle lui demanda ce qu'était devenu son amant, il lui sembla que c'était lui l'accusé, et que c'était elle le juge.

«L'homme dont vous parlez, dit brusquement Villefort, est un grand coupable, et je ne puis rien faire pour lui, mademoiselle.»

Mercédès laissa échapper un sanglot, et, comme Villefort essayait de passer outre, elle l'arrêta une seconde fois.

«Mais où est-il du moins, demanda-t-elle, que je puisse m'informer s'il est mort ou vivant?

—Je ne sais, il ne m'appartient plus», répondit Villefort.

Et, gêné par ce regard fin et cette suppliante attitude, il repoussa Mercédès et rentra, refermant vivement la porte, comme pour laisser dehors cette douleur qu'on lui apportait.

Mais la douleur ne se laisse pas repousser ainsi. Comme le trait mortel dont parle Virgile, l'homme blessé l'emporte avec lui. Villefort rentra, referma la porte, mais arrivé dans son salon les jambes lui manquèrent à son tour; il poussa un soupir qui ressemblait à un sanglot, et se laissa tomber dans un fauteuil.

Alors, au fond de ce cœur malade naquit le premier germe d'un ulcère mortel. Cet homme qu'il sacrifiait à son ambition, cet innocent qui payait pour son père coupable, lui apparut pâle et menaçant, donnant la main à sa fiancée, pâle comme lui, et traînant après lui le remords, non pas celui qui fait bondir le malade comme les furieux de la fatalité antique, mais ce tintement sourd et douloureux qui, à de certains moments, frappe sur le cœur et le meurtrit au souvenir d'une action passée, meurtrissure dont les lancinantes douleurs creusent un mal qui va s'approfondissant jusqu'à la mort.

Alors il y eut dans l'âme de cet homme encore un instant d'hésitation. Déjà plusieurs fois il avait requis, et cela sans autre émotion que celle de la lutte du juge avec l'accusé, la peine de mort contre les prévenus; et ces prévenus, exécutés grâce à son éloquence foudroyante qui avait entraîné ou les juges ou le jury, n'avaient pas même laissé un nuage sur son front, car ces prévenus étaient coupables, ou du moins Villefort les croyait tels.

Mais, cette fois, c'était bien autre chose: cette peine de la prison perpétuelle, il venait de l'appliquer à un innocent, un innocent qui allait être heureux, et dont il détruisait non seulement la liberté, mais le bonheur: cette fois, il n'était plus juge, il était bourreau.

En songeant à cela, il sentait ce battement sourd que nous avons décrit, et qui lui était inconnu jusqu'alors, retentissant au fond de son cœur et emplissant sa poitrine de vagues appréhensions. C'est ainsi que, par une violente souffrance instinctive, est averti le blessé, qui jamais n'approchera sans trembler le doigt de sa blessure ouverte et saignante avant que sa blessure soit fermée.

Mais la blessure qu'avait reçue Villefort était de celles qui ne se ferment pas, ou qui ne se ferment que pour se rouvrir plus sanglantes et plus douloureuses qu'auparavant.

Si, dans ce moment, la douce voix de Renée eût retenti à son oreille pour lui demander grâce; si la belle Mercédès fût entrée et lui eût dit: «Au nom du Dieu qui nous regarde et qui nous juge, rendez-moi mon fiancé», oui, ce front à moitié plié sous la nécessité s'y fût courbé tout à fait, et de ses mains glacées eût sans doute, au risque de tout ce qui pouvait en résulter pour lui, signé l'ordre de mettre en liberté Dantès; mais aucune voix ne murmura dans le silence, et la porte ne s'ouvrit que pour donner entrée au valet de chambre de Villefort, qui vint lui dire que les chevaux de poste étaient attelés à la calèche de voyage.

Villefort se leva, ou plutôt bondit, comme un homme qui triomphe d'une lutte intérieure, courut à son secrétaire, versa dans ses poches tout l'or qui se trouvait dans un des tiroirs, tourna un instant effaré dans la chambre, la main sur son front, et articulant des paroles sans suite; puis enfin, sentant que son valet de chambre venait de lui poser son manteau sur les épaules, il sortit, s'élança en voiture, et ordonna d'une voix brève de toucher rue du Grand-Cours, chez M. de Saint-Méran.

Le malheureux Dantès était condamné.

Comme l'avait promis M. de Saint-Méran, Villefort trouva la marquise et Renée dans le cabinet. En apercevant Renée, le jeune homme tressaillit; car il crut qu'elle allait lui demander de nouveau la liberté de Dantès. Mais, hélas! il faut le dire à la honte de notre égoïsme, la belle jeune fille n'était préoccupée que d'une chose: du départ de Villefort.

Elle aimait Villefort, Villefort allait partir au moment de devenir son mari. Villefort ne pouvait dire quand il reviendrait, et Renée, au lieu de plaindre Dantès, maudit l'homme qui, par son crime, la séparait de son amant.

Que devait donc dire Mercédès!

La pauvre Mercédès avait retrouvé, au coin de la rue de la Loge, Fernand, qui l'avait suivie; elle était rentrée aux Catalans, et mourante, désespérée, elle s'était jetée sur son lit. Devant ce lit, Fernand s'était mis à genoux, et pressant sa main glacée, que Mercédès ne songeait pas à retirer, il la couvrait de baisers brûlants que Mercédès ne sentait même pas.

Elle passa la nuit ainsi. La lampe s'éteignit quand il n'y eut plus d'huile: elle ne vit pas plus l'obscurité qu'elle n'avait vu la lumière, et le jour revint sans qu'elle vît le jour.

La douleur avait mis devant ses yeux un bandeau qui ne lui laissait voir qu'Edmond.

«Ah! vous êtes là! dit-elle enfin, en se retournant du côté de Fernand.

—Depuis hier je ne vous ai pas quittée», répondit Fernand avec un soupir douloureux.

M. Morrel ne s'était pas tenu pour battu: il avait appris qu'à la suite de son interrogatoire Dantès avait été conduit à la prison; il avait alors couru chez tous ses amis, il s'était présenté chez les personnes de Marseille qui pouvaient avoir de l'influence, mais déjà le bruit s'était répandu que le jeune homme avait été arrêté comme agent bonapartiste, et comme, à cette époque, les plus hasardeux regardaient comme un rêve insensé toute tentative de Napoléon pour remonter sur le trône, il n'avait trouvé partout que froideur, crainte ou refus, et il était rentré chez lui désespéré, mais avouant cependant que la position était grave et que personne n'y pouvait rien.

De son côté, Caderousse était fort inquiet et fort tourmenté: au lieu de sortir comme l'avait fait M. Morrel, au lieu d'essayer quelque chose en faveur de Dantès, pour lequel d'ailleurs il ne pouvait rien, il s'était enfermé avec deux bouteilles de vin de cassis, et avait essayé de noyer son inquiétude dans l'ivresse. Mais, dans l'état d'esprit où il se trouvait, c'était trop peu de deux bouteilles pour éteindre son jugement; il était donc demeuré, trop ivre pour aller chercher d'autre vin, pas assez ivre pour que l'ivresse eût éteint ses souvenirs, accoudé en face de ses deux bouteilles vides sur une table boiteuse, et voyant danser, au reflet de sa chandelle à la longue mèche, tous ces spectres, qu'Hoffmann a semés sur ses manuscrits humides de punch, comme une poussière noire et fantastique.

Danglars, seul, n'était ni tourmenté ni inquiet; Danglars même était joyeux, car il s'était vengé d'un ennemi et avait assuré, à bord du Pharaon, sa place qu'il craignait de perdre; Danglars était un de ces hommes de calcul qui naissent avec une plume derrière l'oreille et un encrier à la place du cœur; tout était pour lui dans ce monde soustraction ou multiplication, et un chiffre lui paraissait bien plus précieux qu'un homme, quand ce chiffre pouvait augmenter le total que cet homme pouvait diminuer.

Danglars s'était donc couché à son heure ordinaire et dormait tranquillement.

Villefort, après avoir reçu la lettre de M. de Salvieux, embrassé Renée sur les deux joues, baisé la main de Mme de Saint-Méran, et serré celle du marquis, courait la poste sur la route d'Aix.

Le père Dantès se mourait de douleur et d'inquiétude.

Quant à Edmond, nous savons ce qu'il était devenu.

 

Chapter 9. The Evening of the Betrothal.

Villefort had, as we have said, hastened back to Madame de Saint-Meran's in the Place du Grand Cours, and on entering the house found that the guests whom he had left at table were taking coffee in the salon. Renee was, with all the rest of the company, anxiously awaiting him, and his entrance was followed by a general exclamation.

"Well, Decapitator, Guardian of the State, Royalist, Brutus, what is the matter?" said one. "Speak out."

"Are we threatened with a fresh Reign of Terror?" asked another.

"Has the Corsican ogre broken loose?" cried a third.

"Marquise," said Villefort, approaching his future mother-in-law, "I request your pardon for thus leaving you. Will the marquis honor me by a few moments' private conversation?"

"Ah, it is really a serious matter, then?" asked the marquis, remarking the cloud on Villefort's brow.

"So serious that I must take leave of you for a few days; so," added he, turning to Renee, "judge for yourself if it be not important."

"You are going to leave us?" cried Renee, unable to hide her emotion at this unexpected announcement.

"Alas," returned Villefort, "I must!"

"Where, then, are you going?" asked the marquise.

"That, madame, is an official secret; but if you have any commissions for Paris, a friend of mine is going there to-night, and will with pleasure undertake them." The guests looked at each other.

"You wish to speak to me alone?" said the marquis.

"Yes, let us go to the library, please." The marquis took his arm, and they left the salon.

"Well," asked he, as soon as they were by themselves, "tell me what it is?"

"An affair of the greatest importance, that demands my immediate presence in Paris. Now, excuse the indiscretion, marquis, but have you any landed property?"

"All my fortune is in the funds; seven or eight hundred thousand francs."

"Then sell out—sell out, marquis, or you will lose it all."

"But how can I sell out here?"

"You have a broker, have you not?"

"Yes."

"Then give me a letter to him, and tell him to sell out without an instant's delay, perhaps even now I shall arrive too late."

"The deuce you say!" replied the marquis, "let us lose no time, then!"

And, sitting down, he wrote a letter to his broker, ordering him to sell out at the market price.

"Now, then," said Villefort, placing the letter in his pocketbook, "I must have another!"

"To whom?"

"To the king."

"To the king?"

"Yes."

"I dare not write to his majesty."

"I do not ask you to write to his majesty, but ask M. de Salvieux to do so. I want a letter that will enable me to reach the king's presence without all the formalities of demanding an audience; that would occasion a loss of precious time."

"But address yourself to the keeper of the seals; he has the right of entry at the Tuileries, and can procure you audience at any hour of the day or night."

"Doubtless; but there is no occasion to divide the honors of my discovery with him. The keeper would leave me in the background, and take all the glory to himself. I tell you, marquis, my fortune is made if I only reach the Tuileries the first, for the king will not forget the service I do him."

"In that case go and get ready. I will call Salvieux and make him write the letter."

"Be as quick as possible, I must be on the road in a quarter of an hour."

"Tell your coachman to stop at the door."

"You will present my excuses to the marquise and Mademoiselle Renee, whom I leave on such a day with great regret."

"You will find them both here, and can make your farewells in person."

"A thousand thanks—and now for the letter."

The marquis rang, a servant entered.

"Say to the Comte de Salvieux that I would like to see him."

"Now, then, go," said the marquis.

"I shall be gone only a few moments."

Villefort hastily quitted the apartment, but reflecting that the sight of the deputy procureur running through the streets would be enough to throw the whole city into confusion, he resumed his ordinary pace. At his door he perceived a figure in the shadow that seemed to wait for him. It was Mercedes, who, hearing no news of her lover, had come unobserved to inquire after him.

As Villefort drew near, she advanced and stood before him. Dantes had spoken of Mercedes, and Villefort instantly recognized her. Her beauty and high bearing surprised him, and when she inquired what had become of her lover, it seemed to him that she was the judge, and he the accused.

"The young man you speak of," said Villefort abruptly, "is a great criminal, and I can do nothing for him, mademoiselle." Mercedes burst into tears, and, as Villefort strove to pass her, again addressed him.

"But, at least, tell me where he is, that I may know whether he is alive or dead," said she.

"I do not know; he is no longer in my hands," replied Villefort.

And desirous of putting an end to the interview, he pushed by her, and closed the door, as if to exclude the pain he felt. But remorse is not thus banished; like Virgil's wounded hero, he carried the arrow in his wound, and, arrived at the salon, Villefort uttered a sigh that was almost a sob, and sank into a chair.

Then the first pangs of an unending torture seized upon his heart. The man he sacrificed to his ambition, that innocent victim immolated on the altar of his father's faults, appeared to him pale and threatening, leading his affianced bride by the hand, and bringing with him remorse, not such as the ancients figured, furious and terrible, but that slow and consuming agony whose pangs are intensified from hour to hour up to the very moment of death. Then he had a moment's hesitation. He had frequently called for capital punishment on criminals, and owing to his irresistible eloquence they had been condemned, and yet the slightest shadow of remorse had never clouded Villefort's brow, because they were guilty; at least, he believed so; but here was an innocent man whose happiness he had destroyed: in this case he was not the judge, but the executioner.

As he thus reflected, he felt the sensation we have described, and which had hitherto been unknown to him, arise in his bosom, and fill him with vague apprehensions. It is thus that a wounded man trembles instinctively at the approach of the finger to his wound until it be healed, but Villefort's was one of those that never close, or if they do, only close to reopen more agonizing than ever. If at this moment the sweet voice of Renee had sounded in his ears pleading for mercy, or the fair Mercedes had entered and said, "In the name of God, I conjure you to restore me my affianced husband," his cold and trembling hands would have signed his release; but no voice broke the stillness of the chamber, and the door was opened only by Villefort's valet, who came to tell him that the travelling carriage was in readiness.

Villefort rose, or rather sprang, from his chair, hastily opened one of the drawers of his desk, emptied all the gold it contained into his pocket, stood motionless an instant, his hand pressed to his head, muttered a few inarticulate sounds, and then, perceiving that his servant had placed his cloak on his shoulders, he sprang into the carriage, ordering the postilions to drive to M. de Saint-Meran's. The hapless Dantes was doomed.

As the marquis had promised, Villefort found the marquise and Renee in waiting. He started when he saw Renee, for he fancied she was again about to plead for Dantes. Alas, her emotions were wholly personal: she was thinking only of Villefort's departure.

She loved Villefort, and he left her at the moment he was about to become her husband. Villefort knew not when he should return, and Renee, far from pleading for Dantes, hated the man whose crime separated her from her lover.

Meanwhile what of Mercedes? She had met Fernand at the corner of the Rue de la Loge; she had returned to the Catalans, and had despairingly cast herself on her couch. Fernand, kneeling by her side, took her hand, and covered it with kisses that Mercedes did not even feel. She passed the night thus. The lamp went out for want of oil, but she paid no heed to the darkness, and dawn came, but she knew not that it was day. Grief had made her blind to all but one object—that was Edmond.

"Ah, you are there," said she, at length, turning towards Fernand.

"I have not quitted you since yesterday," returned Fernand sorrowfully.

M. Morrel had not readily given up the fight. He had learned that Dantes had been taken to prison, and he had gone to all his friends, and the influential persons of the city; but the report was already in circulation that Dantes was arrested as a Bonapartist agent; and as the most sanguine looked upon any attempt of Napoleon to remount the throne as impossible, he met with nothing but refusal, and had returned home in despair, declaring that the matter was serious and that nothing more could be done.

Caderousse was equally restless and uneasy, but instead of seeking, like M. Morrel, to aid Dantes, he had shut himself up with two bottles of black currant brandy, in the hope of drowning reflection. But he did not succeed, and became too intoxicated to fetch any more drink, and yet not so intoxicated as to forget what had happened. With his elbows on the table he sat between the two empty bottles, while spectres danced in the light of the unsnuffed candle—spectres such as Hoffmann strews over his punch-drenched pages, like black, fantastic dust.

Danglars alone was content and joyous—he had got rid of an enemy and made his own situation on the Pharaon secure. Danglars was one of those men born with a pen behind the ear, and an inkstand in place of a heart. Everything with him was multiplication or subtraction. The life of a man was to him of far less value than a numeral, especially when, by taking it away, he could increase the sum total of his own desires. He went to bed at his usual hour, and slept in peace.

Villefort, after having received M. de Salvieux' letter, embraced Renee, kissed the marquise's hand, and shaken that of the marquis, started for Paris along the Aix road.

Old Dantes was dying with anxiety to know what had become of Edmond. But we know very well what had become of Edmond.




X Le petit cabinet des Tuileries.

Abandonnons Villefort sur la route de Paris, où, grâce aux triples guides qu'il paie, il brûle le chemin et pénétrons à travers les deux ou trois salons qui le précèdent dans ce petit cabinet des Tuileries, à la fenêtre cintrée, si bien connu pour avoir été le cabinet favori de Napoléon et de Louis XVIII, et pour être aujourd'hui celui de Louis-Philippe.

Là, dans ce cabinet, assis devant une table de noyer qu'il avait rapportée d'Hartwell, et que, par une de ces manies familières aux grands personnages, il affectionnait tout particulièrement, le roi Louis XVIII écoutait assez légèrement un homme de cinquante à cinquante-deux ans, à cheveux gris, à la figure aristocratique et à la mise scrupuleuse, tout en notant à la marge un volume d'Horace, édition de Gryphias, assez incorrecte quoique estimée, et qui prêtait beaucoup aux sagaces observations philologiques de Sa Majesté.

«Vous dites donc, monsieur? dit le roi.

—Que je suis on ne peut plus inquiet, Sire.

—Vraiment? auriez-vous vu en songe sept vaches grasses et sept vaches maigres?

—Non, Sire, car cela ne nous annoncerait que sept années de fertilité et sept années de disette, et, avec un roi aussi prévoyant que l'est Votre Majesté, la disette n'est pas à craindre.

—De quel autre fléau est-il donc question, mon cher Blacas?

—Sire, je crois, j'ai tout lieu de croire qu'un orage se forme du côté du Midi.

—Eh bien, mon cher duc, répondit Louis XVIII, je vous crois mal renseigné, et je sais positivement, au contraire, qu'il fait très beau temps de ce côté-là.»

Tout homme d'esprit qu'il était, Louis XVIII aimait la plaisanterie facile.

«Sire dit M. de Blacas, ne fût-ce que pour rassurer un fidèle serviteur, Votre Majesté ne pourrait-elle pas envoyer dans le Languedoc, dans la Provence et dans le Dauphiné des hommes sûrs qui lui feraient un rapport sur l'esprit de ces trois provinces?

Conimus surdis, répondit le roi, tout en continuant d'annoter son Horace.

—Sire, répondit le courtisan en riant, pour avoir l'air de comprendre l'hémistiche du poète de Vénouse, Votre Majesté peut avoir parfaitement raison en comptant sur le bon esprit de la France; mais je crois ne pas avoir tout à fait tort en craignant quelque tentative désespérée.

—De la part de qui?

—De la part de Bonaparte, ou du moins de son parti.

—Mon cher Blacas, dit le roi, vous m'empêchez de travailler avec vos terreurs.

—Et moi, Sire, vous m'empêchez de dormir avec votre sécurité.

—Attendez, mon cher, attendez, je tiens une note très heureuse sur le Pastor quum traheret; attendez et vous continuerez après.»

Il se fit un instant de silence, pendant lequel Louis XVIII inscrivit, d'une écriture qu'il faisait aussi menue que possible, une nouvelle note en marge de son Horace; puis, cette note inscrite:

—Continuez, mon cher duc, dit-il en se relevant de l'air satisfait d'un homme qui croit avoir eu une idée lorsqu'il a commencé l'idée d'un autre. Continuez, je vous écoute.

—Sire, dit Blacas, qui avait eu un instant l'espoir de confisquer Villefort à son profit, je suis forcé de vous dire que ce ne sont point de simples bruits dénués de tout fondement, de simples nouvelles en l'air, qui m'inquiètent. C'est un homme bien-pensant méritant toute ma confiance, et chargé par moi de surveiller le Midi (le duc hésita en prononçant ces mots), qui arrive en poste pour me dire: Un grand péril menace le roi. Alors, je suis accouru Sire.

Mala ducis agi domum, continua Louis XVIII en annotant.

—Votre Majesté m'ordonne-t-elle de ne plus insister sur ce sujet?

—Non, mon cher duc, mais allongez la main.

—Laquelle?

—Celle que vous voudrez, là-bas, à gauche.

—Ici, Sire?

—Je vous dis à gauche et vous cherchez à droite; c'est à ma gauche que je veux dire: là; vous y êtes; vous devez trouver le rapport du ministre de la police en date d'hier.... Mais, tenez voici M. Dandré lui-même... n'est-ce pas, vous dites M. Dandré? interrompit Louis XVIII, s'adressant à l'huissier qui venait en effet d'annoncer le ministre de la police.

—Oui, Sire, M. le baron Dandré, reprit l'huissier.

—C'est juste, baron, reprit Louis XVIII avec un imperceptible sourire; entrez, baron, et racontez au duc ce que vous savez de plus récent sur M. de Bonaparte. Ne nous dissimulez rien de la situation, quelque grave qu'elle soit. Voyons, l'île d'Elbe est-elle un volcan, et allons-nous en voir sortir la guerre flamboyante et toute hérissée: belle, horrida bella

M. Dandré se balança fort gracieusement sur le dos d'un fauteuil auquel il appuyait ses deux mains et dit:

«Votre Majesté a-t-elle bien voulu consulter le rapport d'hier?

—Oui, oui, mais dites au duc lui-même, qui ne peut le trouver, ce que contenait le rapport; détaillez-lui ce que fait l'usurpateur dans son île.

—Monsieur, dit le baron au duc, tous les serviteurs de Sa Majesté doivent s'applaudir des nouvelles récentes qui nous parviennent de l'île d'Elbe. Bonaparte...»

M. Dandré regarda Louis XVIII qui, occupé à écrire une note, ne leva pas même la tête.

«Bonaparte, continua le baron, s'ennuie mortellement; il passe des journées entières à regarder travailler ses mineurs de Porto-Longone.

—Et il se gratte pour se distraire, dit le roi.

—Il se gratte? demanda le duc; que veut dire votre Majesté?

—Eh oui, mon cher duc; oubliez-vous donc que ce grand homme, ce héros, ce demi-dieu est atteint d'une maladie de peau qui le dévore, prurigo?

—Il y a plus, monsieur le duc, continua le ministre de la police, nous sommes à peu près sûrs que dans peu de temps l'usurpateur sera fou.

—Fou?

—Fou à lier: sa tête s'affaiblit, tantôt il pleure des larmes, tantôt il rit à gorge déployée; d'autres fois, il passe des heures sur le rivage à jeter des cailloux dans l'eau, et lorsque le caillou a fait cinq ou six ricochets, il paraît aussi satisfait que s'il avait gagné un autre Marengo ou un nouvel Austerlitz. Voilà, vous en conviendrez, des signes de folie.

—Ou de sagesse, monsieur le baron, ou de sagesse, dit Louis XVIII en riant: c'était en jetant des cailloux à la mer que se récréaient les grands capitaines de l'Antiquité; voyez Plutarque, à la vie de Scipion l'Africain.»

M. de Blacas demeura rêveur entre ces deux insouciances. Villefort, qui n'avait pas voulu tout lui dire pour qu'un autre ne lui enlevât point le bénéfice tout entier de son secret, lui en avait dit assez, cependant, pour lui donner de graves inquiétudes.

«Allons, allons, Dandré, dit Louis XVIII, Blacas n'est point encore convaincu, passez à la conversion de l'usurpateur.»

Le ministre de la police s'inclina.

«Conversion de l'usurpateur! murmura le duc, regardant le roi et Dandré, qui alternaient comme deux bergers de Virgile. L'usurpateur est-il converti?

—Absolument, mon cher duc.

—Aux bons principes; expliquez cela, baron.

—Voici ce que c'est, monsieur le duc, dit le ministre avec le plus grand sérieux du monde: dernièrement Napoléon a passé une revue, et comme deux ou trois de ses vieux grognards, comme il les appelle, manifestaient le désir de revenir en France il leur a donné leur congé en les exhortant à servir leur bon roi; ce furent ses propres paroles, monsieur le duc, j'en ai la certitude.

—Eh bien, Blacas, qu'en pensez-vous? dit le roi triomphant, en cessant un instant de compulser le scoliaste volumineux ouvert devant lui.

—Je dis, Sire, que M. le ministre de la Police ou moi nous nous trompons; mais comme il est impossible que ce soit le ministre de la Police, puisqu'il a en garde le salut et l'honneur de Votre Majesté, il est probable que c'est moi qui fais erreur. Cependant, Sire, à la place de Votre Majesté, je voudrais interroger la personne dont je lui ai parlé; j'insisterai même pour que Votre Majesté lui fasse cet honneur.

—Volontiers, duc, sous vos auspices je recevrai qui vous voudrez; mais je veux le recevoir les armes en main. Monsieur le ministre, avez-vous un rapport plus récent que celui-ci! car celui-ci a déjà la date du 20 février, et nous sommes au 3 mars!

—Non, Sire, mais j'en attendais un d'heure en heure. Je suis sorti depuis le matin, et peut-être depuis mon absence est-il arrivé.

—Allez à la préfecture, et s'il n'y en a pas, eh bien, eh bien, continua riant Louis XVIII, faites-en un; n'est-ce pas ainsi que cela se pratique?

—Oh! Sire! dit le ministre, Dieu merci, sous ce rapport, il n'est besoin de rien inventer; chaque jour encombre nos bureaux des dénonciations les plus circonstanciées, lesquelles proviennent d'une foule de pauvres hères qui espèrent un peu de reconnaissance pour des services qu'ils ne rendent pas, mais qu'ils voudraient rendre. Ils tablent sur le hasard, et ils espèrent qu'un jour quelque événement inattendu donnera une espèce de réalité à leurs prédictions.

—C'est bien; allez, monsieur, dit Louis XVIII, et songez que je vous attends.

—Je ne fais qu'aller et venir, Sire; dans dix minutes je suis de retour.

—Et moi, Sire, dit M. de Blacas, je vais chercher mon messager.

—Attendez donc, attendez donc, dit Louis XVIII. En vérité, Blacas, il faut que je vous change vos armes; je vous donnerai un aigle aux ailes déployées, tenant entre ses serres une proie qui essaie vainement de lui échapper, avec cette devise: Tenax.

—Sire, j'écoute, dit M. de Blacas, se rongeant les poings d'impatience.

—Je voudrais vous consulter sur ce passage: Molli fugiens anhelitu; vous savez, il s'agit du cerf qui fuit devant le loup. N'êtes-vous pas chasseur et grand louvetier? Comment trouvez-vous, à ce double titre, le molli anhelitu?

—Admirable, Sire; mais mon messager est comme le cerf dont vous parlez, car il vient de faire 220 lieues en poste, et cela en trois jours à peine.

—C'est prendre bien de la fatigue et bien du souci, mon cher duc, quand nous avons le télégraphe qui ne met que trois ou quatre heures, et cela sans que son haleine en souffre le moins du monde.

—Ah! Sire, vous récompensez bien mal ce pauvre jeune homme, qui arrive de si loin et avec tant d'ardeur pour donner à Votre Majesté un avis utile; ne fût-ce que pour M. de Salvieux, qui me le recommande, recevez-le bien, je vous en supplie.

—M. de Salvieux, le chambellan de mon frère?

—Lui-même.

—En effet, il est à Marseille.

—C'est de là qu'il m'écrit.

—Vous parle-t-il donc aussi de cette conspiration?

—Non, mais il me recommande M. de Villefort, et me charge de l'introduire près de Votre Majesté.

—M. de Villefort? s'écria le roi; ce messager s'appelle-t-il donc M. de Villefort?

—Oui, Sire.

—Et c'est lui qui vient de Marseille?

—En personne.

—Que ne me disiez-vous son nom tout de suite! reprit le roi, en laissant percer sur son visage un commencement d'inquiétude.

—Sire, je croyais ce nom inconnu de Votre Majesté.

—Non pas, non pas, Blacas; c'est un esprit sérieux, élevé, ambitieux surtout; et, pardieu, vous connaissez de nom son père.

—Son père?

—Oui, Noirtier.

—Noirtier le girondin? Noirtier le sénateur?

—Oui, justement.

—Et Votre Majesté a employé le fils d'un pareil homme?

—Blacas, mon ami, vous n'y entendez rien, je vous ai dit que Villefort était ambitieux: pour arriver, Villefort sacrifiera tout, même son père.

—Alors, Sire, je dois donc le faire entrer?

—À l'instant même, duc. Où est-il?

—Il doit m'attendre en bas, dans ma voiture.

—Allez me le chercher.

—J'y cours.»

Le duc sortit avec la vivacité d'un jeune homme; l'ardeur de son royalisme sincère lui donnait vingt ans.

Louis XVIII resta seul, reportant les yeux sur son Horace entrouvert et murmurant:

Justum et tenacem propositi virum.

M. de Blacas remonta avec la même rapidité qu'il était descendu; mais dans l'antichambre il fut forcé d'invoquer l'autorité du roi. L'habit poudreux de Villefort, son costume, où rien n'était conforme à la tenue de cour, avait excité la susceptibilité de M. de Brézé, qui fut tout étonné de trouver dans ce jeune homme la prétention de paraître ainsi vêtu devant le roi. Mais le duc leva toutes les difficultés avec un seul mot: Ordre de Sa Majesté; et malgré les observations que continua de faire le maître des cérémonies, pour l'honneur du principe, Villefort fut introduit.

Le roi était assis à la même place où l'avait laissé le duc. En ouvrant la porte, Villefort se trouva juste en face de lui: le premier mouvement du jeune magistrat fut de s'arrêter.

«Entrez, monsieur de Villefort, dit le roi, entrez.»

Villefort salua et fit quelques pas en avant, attendant que le roi l'interrogeât.

«Monsieur de Villefort, continua Louis XVIII, voici le duc de Blacas, qui prétend que vous avez quelque chose d'important à nous dire.

—Sire, M. le duc a raison, et j'espère que Votre Majesté va le reconnaître elle-même.

—D'abord, et avant toutes choses, monsieur, le mal est-il aussi grand, à votre avis, que l'on veut me le faire croire?

—Sire, je le crois pressant; mais, grâce à la diligence que j'ai faite, il n'est pas irréparable, je l'espère.

—Parlez longuement si vous le voulez, monsieur, dit le roi, qui commençait à se laisser aller lui-même à l'émotion qui avait bouleversé le visage de M. de Blacas, et qui altérait la voix de Villefort; parlez, et surtout commencez par le commencement: j'aime l'ordre en toutes choses.

—Sire, dit Villefort, je ferai à Votre Majesté un rapport fidèle, mais je la prierai cependant de m'excuser si le trouble où je suis jette quelque obscurité dans mes paroles.»

Un coup d'œil jeté sur le roi après cet exorde insinuant, assura Villefort de la bienveillance de son auguste auditeur, et il continua:

«Sire, je suis arrivé le plus rapidement possible à Paris pour apprendre à Votre Majesté que j'ai découvert dans le ressort de mes fonctions, non pas un de ces complots vulgaires et sans conséquence, comme il s'en trame tous les jours dans les derniers rangs du peuple et de l'armée, mais une conspiration véritable, une tempête qui ne menace rien de moins que le trône de Votre Majesté. Sire, l'usurpateur arme trois vaisseaux; il médite quelque projet, insensé peut-être, mais peut-être aussi terrible, tout insensé qu'il est. À cette heure, il doit avoir quitté l'île d'Elbe pour aller où? je l'ignore, mais à coup sûr pour tenter une descente soit à Naples, soit sur les côtes de Toscane, soit même en France. Votre Majesté n'ignore pas que le souverain de l'île d'Elbe a conservé des relations avec l'Italie et avec la France.

—Oui, monsieur, je le sais, dit le roi fort ému, et, dernièrement encore, on a eu avis que des réunions bonapartistes avaient lieu rue Saint-Jacques; mais continuez, je vous prie; comment avez-vous eu ces détails?

—Sire, ils résultent d'un interrogatoire que j'ai fait subir à un homme de Marseille que depuis longtemps je surveillais et que j'ai fait arrêter le jour même de mon départ; cet homme, marin turbulent et d'un bonapartisme qui m'était suspect, a été secrètement à l'île d'Elbe; il y a vu le grand maréchal qui l'a chargé d'une mission verbale pour un bonapartiste de Paris, dont je n'ai jamais pu lui faire dire le nom; mais cette mission était de charger ce bonapartiste de préparer les esprits à un retour (remarquez que c'est l'interrogatoire qui parle, Sire), à un retour qui ne peut manquer d'être prochain.

—Et où est cet homme? demanda Louis XVIII.

—En prison, Sire.

—Et la chose vous a paru grave?

—Si grave, Sire, que cet événement m'ayant surpris au milieu d'une fête de famille, le jour même de mes fiançailles, j'ai tout quitté, fiancée et amis, tout remis à un autre temps pour venir déposer aux pieds de Votre Majesté et les craintes dont j'étais atteint et l'assurance de mon dévouement.

—C'est vrai, dit Louis XVIII; n'y avait-il pas un projet d'union entre vous et Mlle de Saint-Méran?

—La fille d'un des plus fidèles serviteurs de Votre Majesté.

—Oui, oui; mais revenons à ce complot, monsieur de Villefort.

—Sire, j'ai peur que ce soit plus qu'un complot, j'ai peur que ce soit une conspiration.

—Une conspiration dans ces temps-ci, dit le roi en souriant, est chose facile à méditer, mais plus difficile à conduire à son but, par cela même que, rétabli d'hier sur le trône de nos ancêtres, nous avons les yeux ouverts à la fois sur le passé, sur le présent et sur l'avenir; depuis dix mois, mes ministres redoublent de surveillance pour que le littoral de la Méditerranée soit bien gardé. Si Bonaparte descendait à Naples, la coalition tout entière serait sur pied, avant seulement qu'il fût à Piombino; s'il descendait en Toscane, il mettrait le pied en pays ennemi; s'il descend en France, ce sera avec une poignée d'hommes, et nous en viendrons facilement à bout, exécré comme il l'est par la population. Rassurez-vous donc, monsieur; mais ne comptez pas moins sur notre reconnaissance royale.

—Ah! voici M. Dandré!» s'écria le duc de Blacas.

En ce moment, parut en effet sur le seuil de la porte M. le ministre de la Police, pâle, tremblant, et dont le regard vacillait, comme s'il eût été frappé d'un éblouissement.

Villefort fit un pas pour se retirer; mais un serrement de main de M. de Blacas le retint.

 

Chapter 10. The King's Closet at the Tuileries.

We will leave Villefort on the road to Paris, travelling—thanks to trebled fees—with all speed, and passing through two or three apartments, enter at the Tuileries the little room with the arched window, so well known as having been the favorite closet of Napoleon and Louis XVIII., and now of Louis Philippe.

There, seated before a walnut table he had brought with him from Hartwell, and to which, from one of those fancies not uncommon to great people, he was particularly attached, the king, Louis XVIII., was carelessly listening to a man of fifty or fifty-two years of age, with gray hair, aristocratic bearing, and exceedingly gentlemanly attire, and meanwhile making a marginal note in a volume of Gryphius's rather inaccurate, but much sought-after, edition of Horace—a work which was much indebted to the sagacious observations of the philosophical monarch.

"You say, sir"—said the king.

"That I am exceedingly disquieted, sire."

"Really, have you had a vision of the seven fat kine and the seven lean kine?"

"No, sire, for that would only betoken for us seven years of plenty and seven years of scarcity; and with a king as full of foresight as your majesty, scarcity is not a thing to be feared."

"Then of what other scourge are you afraid, my dear Blacas?"

"Sire, I have every reason to believe that a storm is brewing in the south."

"Well, my dear duke," replied Louis XVIII., "I think you are wrongly informed, and know positively that, on the contrary, it is very fine weather in that direction." Man of ability as he was, Louis XVIII. liked a pleasant jest.

"Sire," continued M. de Blacas, "if it only be to reassure a faithful servant, will your majesty send into Languedoc, Provence, and Dauphine, trusty men, who will bring you back a faithful report as to the feeling in these three provinces?"

"Caninus surdis," replied the king, continuing the annotations in his Horace.

"Sire," replied the courtier, laughing, in order that he might seem to comprehend the quotation, "your majesty may be perfectly right in relying on the good feeling of France, but I fear I am not altogether wrong in dreading some desperate attempt."

"By whom?"

"By Bonaparte, or, at least, by his adherents."

"My dear Blacas," said the king, "you with your alarms prevent me from working."

"And you, sire, prevent me from sleeping with your security."

"Wait, my dear sir, wait a moment; for I have such a delightful note on the Pastor quum traheret—wait, and I will listen to you afterwards."

There was a brief pause, during which Louis XVIII. wrote, in a hand as small as possible, another note on the margin of his Horace, and then looking at the duke with the air of a man who thinks he has an idea of his own, while he is only commenting upon the idea of another, said,—

"Go on, my dear duke, go on—I listen."

"Sire," said Blacas, who had for a moment the hope of sacrificing Villefort to his own profit, "I am compelled to tell you that these are not mere rumors destitute of foundation which thus disquiet me; but a serious-minded man, deserving all my confidence, and charged by me to watch over the south" (the duke hesitated as he pronounced these words), "has arrived by post to tell me that a great peril threatens the king, and so I hastened to you, sire."

"Mala ducis avi domum," continued Louis XVIII., still annotating.

"Does your majesty wish me to drop the subject?"

"By no means, my dear duke; but just stretch out your hand."

"Which?"

"Whichever you please—there to the left."

"Here, sire?"

"I tell you to the left, and you are looking to the right; I mean on my left—yes, there. You will find yesterday's report of the minister of police. But here is M. Dandre himself;" and M. Dandre, announced by the chamberlain-in-waiting, entered.

"Come in," said Louis XVIII., with repressed smile, "come in, Baron, and tell the duke all you know—the latest news of M. de Bonaparte; do not conceal anything, however serious,—let us see, the Island of Elba is a volcano, and we may expect to have issuing thence flaming and bristling war—bella, horrida bella." M. Dandre leaned very respectfully on the back of a chair with his two hands, and said,—

"Has your majesty perused yesterday's report?"

"Yes, yes; but tell the duke himself, who cannot find anything, what the report contains—give him the particulars of what the usurper is doing in his islet."

"Monsieur," said the baron to the duke, "all the servants of his majesty must approve of the latest intelligence which we have from the Island of Elba. Bonaparte"—M. Dandre looked at Louis XVIII., who, employed in writing a note, did not even raise his head. "Bonaparte," continued the baron, "is mortally wearied, and passes whole days in watching his miners at work at Porto-Longone."

"And scratches himself for amusement," added the king.

"Scratches himself?" inquired the duke, "what does your majesty mean?"

"Yes, indeed, my dear duke. Did you forget that this great man, this hero, this demigod, is attacked with a malady of the skin which worries him to death, prurigo?"

"And, moreover, my dear duke," continued the minister of police, "we are almost assured that, in a very short time, the usurper will be insane."

"Insane?"

"Raving mad; his head becomes weaker. Sometimes he weeps bitterly, sometimes laughs boisterously, at other time he passes hours on the seashore, flinging stones in the water and when the flint makes 'duck-and-drake' five or six times, he appears as delighted as if he had gained another Marengo or Austerlitz. Now, you must agree that these are indubitable symptoms of insanity."

"Or of wisdom, my dear baron—or of wisdom," said Louis XVIII., laughing; "the greatest captains of antiquity amused themselves by casting pebbles into the ocean—see Plutarch's life of Scipio Africanus."

M. de Blacas pondered deeply between the confident monarch and the truthful minister. Villefort, who did not choose to reveal the whole secret, lest another should reap all the benefit of the disclosure, had yet communicated enough to cause him the greatest uneasiness.

"Well, well, Dandre," said Louis XVIII., "Blacas is not yet convinced; let us proceed, therefore, to the usurper's conversion." The minister of police bowed.

"The usurper's conversion!" murmured the duke, looking at the king and Dandre, who spoke alternately, like Virgil's shepherds. "The usurper converted!"

"Decidedly, my dear duke."

"In what way converted?"

"To good principles. Tell him all about it, baron."

"Why, this is the way of it," said the minister, with the gravest air in the world: "Napoleon lately had a review, and as two or three of his old veterans expressed a desire to return to France, he gave them their dismissal, and exhorted them to 'serve the good king.' These were his own words, of that I am certain."

"Well, Blacas, what think you of this?" inquired the king triumphantly, and pausing for a moment from the voluminous scholiast before him.

"I say, sire, that the minister of police is greatly deceived or I am; and as it is impossible it can be the minister of police as he has the guardianship of the safety and honor of your majesty, it is probable that I am in error. However, sire, if I might advise, your majesty will interrogate the person of whom I spoke to you, and I will urge your majesty to do him this honor."

"Most willingly, duke; under your auspices I will receive any person you please, but you must not expect me to be too confiding. Baron, have you any report more recent than this dated the 20th February.—this is the 4th of March?"

"No, sire, but I am hourly expecting one; it may have arrived since I left my office."

"Go thither, and if there be none—well, well," continued Louis XVIII., "make one; that is the usual way, is it not?" and the king laughed facetiously.

"Oh, sire," replied the minister, "we have no occasion to invent any; every day our desks are loaded with most circumstantial denunciations, coming from hosts of people who hope for some return for services which they seek to render, but cannot; they trust to fortune, and rely upon some unexpected event in some way to justify their predictions."

"Well, sir, go"; said Louis XVIII., "and remember that I am waiting for you."

"I will but go and return, sire; I shall be back in ten minutes."

"And I, sire," said M. de Blacas, "will go and find my messenger."

"Wait, sir, wait," said Louis XVIII. "Really, M. de Blacas, I must change your armorial bearings; I will give you an eagle with outstretched wings, holding in its claws a prey which tries in vain to escape, and bearing this device—Tenax."

"Sire, I listen," said De Blacas, biting his nails with impatience.

"I wish to consult you on this passage, 'Molli fugiens anhelitu,' you know it refers to a stag flying from a wolf. Are you not a sportsman and a great wolf-hunter? Well, then, what do you think of the molli anhelitu?"

"Admirable, sire; but my messenger is like the stag you refer to, for he has posted two hundred and twenty leagues in scarcely three days."

"Which is undergoing great fatigue and anxiety, my dear duke, when we have a telegraph which transmits messages in three or four hours, and that without getting in the least out of breath."

"Ah, sire, you recompense but badly this poor young man, who has come so far, and with so much ardor, to give your majesty useful information. If only for the sake of M. de Salvieux, who recommends him to me, I entreat your majesty to receive him graciously."

"M. de Salvieux, my brother's chamberlain?"

"Yes, sire."

"He is at Marseilles."

"And writes me thence."

"Does he speak to you of this conspiracy?"

"No; but strongly recommends M. de Villefort, and begs me to present him to your majesty."

"M. de Villefort!" cried the king, "is the messenger's name M. de Villefort?"

"Yes, sire."

"And he comes from Marseilles?"

"In person."

"Why did you not mention his name at once?" replied the king, betraying some uneasiness.

"Sire, I thought his name was unknown to your majesty."

"No, no, Blacas; he is a man of strong and elevated understanding, ambitious, too, and, pardieu, you know his father's name!"

"His father?"

"Yes, Noirtier."

"Noirtier the Girondin?—Noirtier the senator?"

"He himself."

"And your majesty has employed the son of such a man?"

"Blacas, my friend, you have but limited comprehension. I told you Villefort was ambitious, and to attain this ambition Villefort would sacrifice everything, even his father."

"Then, sire, may I present him?"

"This instant, duke! Where is he?"

"Waiting below, in my carriage."

"Seek him at once."

"I hasten to do so." The duke left the royal presence with the speed of a young man; his really sincere royalism made him youthful again. Louis XVIII. remained alone, and turning his eyes on his half-opened Horace, muttered,—

"Justum et tenacem propositi virum."

M. de Blacas returned as speedily as he had departed, but in the ante-chamber he was forced to appeal to the king's authority. Villefort's dusty garb, his costume, which was not of courtly cut, excited the susceptibility of M. de Breze, who was all astonishment at finding that this young man had the audacity to enter before the king in such attire. The duke, however, overcame all difficulties with a word—his majesty's order; and, in spite of the protestations which the master of ceremonies made for the honor of his office and principles, Villefort was introduced.

The king was seated in the same place where the duke had left him. On opening the door, Villefort found himself facing him, and the young magistrate's first impulse was to pause.

"Come in, M. de Villefort," said the king, "come in." Villefort bowed, and advancing a few steps, waited until the king should interrogate him.

"M. de Villefort," said Louis XVIII., "the Duc de Blacas assures me you have some interesting information to communicate."

"Sire, the duke is right, and I believe your majesty will think it equally important."

"In the first place, and before everything else, sir, is the news as bad in your opinion as I am asked to believe?"

"Sire, I believe it to be most urgent, but I hope, by the speed I have used, that it is not irreparable."

"Speak as fully as you please, sir," said the king, who began to give way to the emotion which had showed itself in Blacas's face and affected Villefort's voice. "Speak, sir, and pray begin at the beginning; I like order in everything."

"Sire," said Villefort, "I will render a faithful report to your majesty, but I must entreat your forgiveness if my anxiety leads to some obscurity in my language." A glance at the king after this discreet and subtle exordium, assured Villefort of the benignity of his august auditor, and he went on:—

"Sire, I have come as rapidly to Paris as possible, to inform your majesty that I have discovered, in the exercise of my duties, not a commonplace and insignificant plot, such as is every day got up in the lower ranks of the people and in the army, but an actual conspiracy—a storm which menaces no less than your majesty's throne. Sire, the usurper is arming three ships, he meditates some project, which, however mad, is yet, perhaps, terrible. At this moment he will have left Elba, to go whither I know not, but assuredly to attempt a landing either at Naples, or on the coast of Tuscany, or perhaps on the shores of France. Your majesty is well aware that the sovereign of the Island of Elba has maintained his relations with Italy and France?"

"I am, sir," said the king, much agitated; "and recently we have had information that the Bonapartist clubs have had meetings in the Rue Saint-Jacques. But proceed, I beg of you. How did you obtain these details?"

"Sire, they are the results of an examination which I have made of a man of Marseilles, whom I have watched for some time, and arrested on the day of my departure. This person, a sailor, of turbulent character, and whom I suspected of Bonapartism, has been secretly to the Island of Elba. There he saw the grand-marshal, who charged him with an oral message to a Bonapartist in Paris, whose name I could not extract from him; but this mission was to prepare men's minds for a return (it is the man who says this, sire)—a return which will soon occur."

"And where is this man?"

"In prison, sire."

"And the matter seems serious to you?"

"So serious, sire, that when the circumstance surprised me in the midst of a family festival, on the very day of my betrothal, I left my bride and friends, postponing everything, that I might hasten to lay at your majesty's feet the fears which impressed me, and the assurance of my devotion."

"True," said Louis XVIII., "was there not a marriage engagement between you and Mademoiselle de Saint-Meran?"

"Daughter of one of your majesty's most faithful servants."

"Yes, yes; but let us talk of this plot, M. de Villefort."

"Sire, I fear it is more than a plot; I fear it is a conspiracy."

"A conspiracy in these times," said Louis XVIII., smiling, "is a thing very easy to meditate, but more difficult to conduct to an end, inasmuch as, re-established so recently on the throne of our ancestors, we have our eyes open at once upon the past, the present, and the future. For the last ten months my ministers have redoubled their vigilance, in order to watch the shore of the Mediterranean. If Bonaparte landed at Naples, the whole coalition would be on foot before he could even reach Piomoino; if he land in Tuscany, he will be in an unfriendly territory; if he land in France, it must be with a handful of men, and the result of that is easily foretold, execrated as he is by the population. Take courage, sir; but at the same time rely on our royal gratitude."

"Ah, here is M. Dandre!" cried de Blacas. At this instant the minister of police appeared at the door, pale, trembling, and as if ready to faint. Villefort was about to retire, but M. de Blacas, taking his hand, restrained him.




XI L'Ogre de Corse.

Louis XVIII, à l'aspect de ce visage bouleversé, repoussa violemment la table devant laquelle il se trouvait.

«Qu'avez-vous donc, monsieur le baron? s'écria-t-il, vous paraissez tout bouleversé: ce trouble, cette hésitation, ont-ils rapport à ce que disait M. de Blacas, et à ce que vient de me confirmer M. de Villefort?»

De son côté, M. de Blacas s'approchait vivement du baron, mais la terreur du courtisan empêchait de triompher l'orgueil de l'homme d'État; en effet, en pareille circonstance, il était bien autrement avantageux pour lui d'être humilié par le préfet de police que de l'humilier sur un pareil sujet.

«Sire... balbutia le baron.

—Eh bien, voyons!» dit Louis XVIII.

Le ministre de la Police, cédant alors à un mouvement de désespoir, alla se précipiter aux pieds de Louis XVIII, qui recula d'un pas, en fronçant le sourcil.

«Parlerez-vous? dit-il.

—Oh! Sire, quel affreux malheur! suis-je assez à plaindre? je ne m'en consolerai jamais!

—Monsieur, dit Louis XVIII, je vous ordonne de parler.

—Eh bien, Sire, l'usurpateur a quitté l'île d'Elbe le 28 février et a débarqué le 1er mars.

—Où cela? demanda vivement le roi.

—En France, Sire, dans un petit port; près d'Antibes, au golfe Juan.

—L'usurpateur a débarqué en France, près d'Antibes, au golfe Juan, à deux cent cinquante lieues de Paris, le 1er mars, et vous apprenez cette nouvelle aujourd'hui seulement 3 mars!... Eh! monsieur, ce que vous me dites là est impossible: on vous aura fait un faux rapport, ou vous êtes fou.

—Hélas! Sire, ce n'est que trop vrai!»

Louis XVIII fit un geste indicible de colère et d'effroi, et se dressa tout debout, comme si un coup imprévu l'avait frappé en même temps au cœur et au visage.

«En France! s'écria-t-il, l'usurpateur en France! Mais on ne veillait donc pas sur cet homme? mais qui sait? on était donc d'accord avec lui?

—Oh! Sire, s'écria le duc de Blacas, ce n'est pas un homme comme M. Dandré que l'on peut accuser de trahison. Sire, nous étions tous aveugles, et le ministre de la Police a partagé l'aveuglement général voilà tout.

—Mais... dit Villefort; puis s'arrêtant tout à coup: Ah! pardon, pardon, Sire, fit-il en s'inclinant, mon zèle m'emporte, que Votre Majesté daigne m'excuser.

—Parlez, monsieur, parlez hardiment, dit le roi; vous seul nous avez prévenu du mal, aidez-nous à y chercher le remède.

—Sire, dit Villefort, l'usurpateur est détesté dans le Midi; il me semble que s'il se hasarde dans le Midi, on peut facilement soulever contre lui la Provence et le Languedoc.

—Oui, sans doute, dit le ministre, mais il s'avance par Gap et Sisteron.

—Il s'avance, il s'avance, dit Louis XVIII; il marche donc sur Paris?»

Le ministre de la Police garda un silence qui équivalait au plus complet aveu.

«Et le Dauphiné, monsieur, demanda le roi à Villefort, croyez-vous qu'on puisse le soulever comme la Provence?

—Sire, je suis fâché de dire à Votre Majesté une vérité cruelle; mais l'esprit du Dauphiné est loin de valoir celui de la Provence et du Languedoc. Les montagnards sont bonapartistes, Sire.

—Allons, murmura Louis XVIII, il était bien renseigné. Et combien d'hommes a-t-il avec lui?

—Sire, je ne sais, dit le ministre de la Police.

—Comment, vous ne savez! Vous avez oublié de vous informer de cette circonstance? Il est vrai qu'elle est de peu d'importance, ajouta-t-il avec un sourire écrasant.

—Sire, je ne pouvais m'en informer; la dépêche portait simplement l'annonce du débarquement et de la route prise par l'usurpateur.

—Et comment donc vous est parvenue cette dépêche?» demanda le roi.

Le ministre baissa la tête, et une vive rougeur envahit son front.

«Par le télégraphe, Sire», balbutia-t-il.

Louis XVIII fait un pas en avant et croisa les bras comme eût fait Napoléon.

«Ainsi, dit-il, pâlissant de colère, sept armées coalisées auront renversé cet homme; un miracle du ciel m'aura replacé sur le trône de mes pères après vingt-cinq ans d'exil; j'aurai, pendant ces vingt-cinq ans étudié, sondé, analysé les hommes et les choses de cette France qui m'était promise, pour qu'arrivé au but de tous mes vœux, une force que je tenais entre mes mains éclate et me brise!

—Sire, c'est de la fatalité, murmura le ministre, sentant qu'un pareil poids, léger pour le destin, suffisait à écraser un homme.

—Mais ce que disaient de nous nos ennemis est donc vrai: Rien appris, rien oublié? Si j'étais trahi comme lui, encore, je me consolerais; mais être au milieu de gens élevés par moi aux dignités, qui devaient veiller sur moi plus précieusement que sur eux-mêmes, car ma fortune c'est la leur, avant moi ils n'étaient rien, après moi ils ne seront rien, et périr misérablement par incapacité, par ineptie! Ah! oui, monsieur, vous avez bien raison, c'est de la fatalité.»

Le ministre se tenait courbé sous cet effrayant anathème.

M. de Blacas essuyait son front couvert de sueur; Villefort souriait intérieurement, car il sentait grandir son importance.

«Tomber, continuait Louis XVIII, qui du premier coup d'œil avait sondé le précipice où penchait la monarchie, tomber et apprendre sa chute par le télégraphe! Oh! j'aimerais mieux monter sur l'échafaud de mon frère Louis XVI, que de descendre ainsi l'escalier des Tuileries, chassé par le ridicule.... Le ridicule, monsieur, vous ne savez pas ce que c'est, en France, et cependant vous devriez le savoir.

—Sire, Sire, murmura le ministre, par pitié!...

—Approchez, monsieur de Villefort, continua le roi s'adressant au jeune homme, qui, debout, immobile et en arrière, considérait la marche de cette conversation où flottait éperdu le destin d'un royaume, approchez et dites à monsieur qu'on pouvait savoir d'avance tout ce qu'il n'a pas su.

—Sire, il était matériellement impossible de deviner les projets que cet homme cachait à tout le monde.

—Matériellement impossible! oui, voilà un grand mot, monsieur; malheureusement, il en est des grands mots comme des grands hommes, je les ai mesurés. Matériellement impossible à un ministre, qui a une administration, des bureaux, des agents, des mouchards, des espions et quinze cent mille francs de fonds secrets, de savoir ce qui se passe à soixante lieues des côtes de France! Eh bien, tenez, voici monsieur, qui n'avait aucune de ces ressources à sa disposition, voici monsieur, simple magistrat, qui en savait plus que vous avec toute votre police, et qui eût sauvé ma couronne s'il eût eu comme vous le droit de diriger un télégraphe.»

Le regard du ministre de la Police se tourna avec une expression de profond dépit sur Villefort, qui inclina la tête avec la modestie du triomphe.

«Je ne dis pas cela pour vous, Blacas, continua Louis XVIII, car si vous n'avez rien découvert, vous, au moins avez-vous eu le bon esprit de persévérer dans votre soupçon: un autre que vous eût peut-être considéré la révélation de M. de Villefort comme insignifiante, ou bien encore suggérée par une ambition vénale.»

Ces mots faisaient allusion à ceux que le ministre de la Police avait prononcés avec tant de confiance une heure auparavant.

Villefort comprit le jeu du roi. Un autre peut-être se serait laissé emporter par l'ivresse de la louange; mais il craignit de se faire un ennemi mortel du ministre de la Police, bien qu'il sentît que celui-ci était irrévocablement perdu. En effet, le ministre qui n'avait pas, dans la plénitude de sa puissance, su deviner le secret de Napoléon, pouvait, dans les convulsions de son agonie, pénétrer celui de Villefort: il ne lui fallait, pour cela, qu'interroger Dantès. Il vint donc en aide au ministre au lieu de l'accabler.

«Sire, dit Villefort, la rapidité de l'événement doit prouver à Votre Majesté que Dieu seul pouvait l'empêcher en soulevant une tempête; ce que Votre Majesté croit de ma part l'effet d'une profonde perspicacité est dû, purement et simplement, au hasard; j'ai profité de ce hasard en serviteur dévoué, voilà tout. Ne m'accordez pas plus que je ne mérite, Sire, pour ne revenir jamais sur la première idée que vous aurez conçue de moi.»

Le ministre de la Police remercia le jeune homme par un regard éloquent, et Villefort comprit qu'il avait réussi dans son projet, c'est-à-dire que, sans rien perdre de la reconnaissance du roi, il venait de se faire un ami sur lequel, le cas échéant, il pouvait compter.

«C'est bien, dit le roi. Et maintenant, messieurs, continua-t-il en se retournant vers M. de Blacas et vers le ministre de la Police, je n'ai plus besoin de vous, et vous pouvez vous retirer: ce qui reste à faire est du ressort du ministre de la Guerre.

—Heureusement, Sire, dit M. de Blacas, que nous pouvons compter sur l'armée. Votre Majesté sait combien tous les rapports nous la peignent dévouée à votre gouvernement.

—Ne me parlez pas de rapports: maintenant, duc, je sais la confiance que l'on peut avoir en eux. Eh! mais, à propos de rapports, monsieur le baron, qu'avez-vous appris de nouveau sur l'affaire de la rue Saint-Jacques?

—Sur l'affaire de la rue Saint-Jacques!» s'écria Villefort, ne pouvant retenir une exclamation.

Mais s'arrêtant tout à coup:

«Pardon, Sire, dit-il, mon dévouement à Votre Majesté me fait sans cesse oublier, non le respect que j'ai pour elle, ce respect est trop profondément gravé dans mon cœur, mais les règles de l'étiquette.

—Dites et faites, monsieur, reprit Louis XVIII; vous avez acquis aujourd'hui le droit d'interroger.

—Sire, répondit le ministre de la Police, je venais justement aujourd'hui donner à Votre Majesté les nouveaux renseignements que j'avais recueillis sur cet événement, lorsque l'attention de Votre Majesté a été détournée par la terrible catastrophe du golfe; maintenant, ces renseignements n'auraient plus aucun intérêt pour le roi.

—Au contraire, monsieur, au contraire, dit Louis XVIII, cette affaire me semble avoir un rapport direct avec celle qui nous occupe, et la mort du général Quesnel va peut-être nous mettre sur la voie d'un grand complot intérieur.»

À ce nom du général Quesnel, Villefort frissonna.

«En effet, Sire, reprit le ministre de la Police, tout porterait à croire que cette mort est le résultat, non pas d'un suicide, comme on l'avait cru d'abord, mais d'un assassinat: le général Quesnel sortait, à ce qu'il paraît, d'un club bonapartiste lorsqu'il a disparu. Un homme inconnu était venu le chercher le matin même, et lui avait donné rendez-vous rue Saint-Jacques; malheureusement, le valet de chambre du général, qui le coiffait au moment où cet inconnu a été introduit dans le cabinet, a bien entendu qu'il désignait la rue Saint-Jacques, mais n'a pas retenu le numéro.»

À mesure que le ministre de la Police donnait au roi Louis XVIII ces renseignements, Villefort, qui semblait suspendu à ses lèvres, rougissait et pâlissait.

Le roi se retourna de son côté.

«N'est-ce pas votre avis, comme c'est le mien, monsieur de Villefort, que le général Quesnel, que l'on pouvait croire attaché à l'usurpateur, mais qui, réellement, était tout entier à moi, a péri victime d'un guet-apens bonapartiste?

—C'est probable, Sire, répondit Villefort; mais ne sait-on rien de plus?

—On est sur les traces de l'homme qui avait donné le rendez-vous.

—On est sur ses traces? répéta Villefort.

—Oui, le domestique a donné son signalement: c'est un homme de cinquante à cinquante-deux ans, brun, avec des yeux noirs couverts d'épais sourcils, et portant moustaches; il était vêtu d'une redingote bleue, et portait à sa boutonnière une rosette d'officier de la Légion d'honneur. Hier on a suivi un individu dont le signalement répond exactement à celui que je viens de dire, et on l'a perdu au coin de la rue de la Jussienne et de la rue Coq-Héron.»

Villefort s'était appuyé au dossier d'un fauteuil car à mesure que le ministre de la Police parlait, il sentait ses jambes se dérober sous lui; mais lorsqu'il vit que l'inconnu avait échappé aux recherches de l'agent qui le suivait, il respira.

«Vous chercherez cet homme, monsieur, dit le roi au ministre de la Police; car, si, comme tout me porte à le croire, le général Quesnel, qui nous eût été si utile en ce moment, a été victime d'un meurtre, bonapartistes ou non, je veux que ses assassins soient cruellement punis.»

Villefort eut besoin de tout son sang-froid pour ne point trahir la terreur que lui inspirait cette recommandation du roi.

«Chose étrange! continua le roi avec un mouvement d'humeur, la police croit avoir tout dit lorsqu'elle a dit: un meurtre a été commis, et tout fait lorsqu'elle a ajouté: on est sur la trace des coupables.

—Sire, Votre Majesté, sur ce point du moins, sera satisfaite, je l'espère.

—C'est bien, nous verrons; je ne vous retiens pas plus longtemps, baron; monsieur de Villefort, vous devez être fatigué de ce long voyage, allez vous reposer. Vous êtes sans doute descendu chez votre père?»

Un éblouissement passa sur les yeux de Villefort.

«Non, Sire, dit-il, je suis descendu hôtel de Madrid, rue de Tournon.

—Mais vous l'avez vu?

—Sire, je me suis fait tout d'abord conduire chez M. le duc de Blacas.

—Mais vous le verrez, du moins?

—Je ne le pense pas, Sire.

—Ah! c'est juste, dit Louis XVIII en souriant de manière à prouver que toutes ces questions réitérées n'avaient pas été faites sans intention, j'oubliais que vous êtes en froid avec M. Noirtier, et que c'est un nouveau sacrifice fait à la cause royale, et dont il faut que je vous dédommage.

—Sire, la bonté que me témoigne Votre Majesté est une récompense qui dépasse de si loin toutes mes ambitions, que je n'ai rien à demander de plus au roi.

—N'importe, monsieur, et nous ne vous oublierons pas, soyez tranquille; en attendant (le roi détacha la croix de la Légion d'honneur qu'il portait d'ordinaire sur son habit bleu, près de la croix de Saint-Louis, au-dessus de la plaque de l'ordre de Notre-Dame du mont Carmel et de Saint-Lazare, et la donnant à Villefort), en attendant, dit-il, prenez toujours cette croix.

—Sire, dit Villefort, Votre Majesté, se trompe, cette croix est celle d'officier.

—Ma foi, monsieur, dit Louis XVIII, prenez-la telle qu'elle est; je n'ai pas le temps d'en faire demander une autre. Blacas, vous veillerez à ce que le brevet soit délivré à M. de Villefort.»

Les yeux de Villefort se mouillèrent d'une larme d'orgueilleuse joie; il prit la croix et la baisa.

«Et maintenant, demanda-t-il, quels sont les ordres que me fait l'honneur de me donner Votre Majesté?

—Prenez le repos qui vous est nécessaire et songez que, sans force à Paris pour me servir, vous pouvez m'être à Marseille de la plus grande utilité.

—Sire, répondit Villefort en s'inclinant, dans une heure j'aurai quitté Paris.

—Allez, monsieur, dit le roi, et si je vous oubliais—la mémoire des rois est courte—ne craignez pas de vous rappeler à mon souvenir.... Monsieur le baron, donnez l'ordre qu'on aille chercher le ministre de la Guerre. Blacas, restez.

—Ah! monsieur, dit le ministre de la Police à Villefort en sortant des Tuileries, vous entrez par la bonne porte et votre fortune est faite.

—Sera-t-elle longue?» murmura Villefort en saluant le ministre, dont la carrière était finie, et en cherchant des yeux une voiture pour rentrer chez lui.

Un fiacre passait sur le quai, Villefort lui fit un signe, le fiacre s'approcha; Villefort donna son adresse et se jeta dans le fond de la voiture, se laissant aller à ses rêves d'ambition. Dix minutes après, Villefort était rentré chez lui; il commanda ses chevaux pour dans deux heures, et ordonna qu'on lui servît à déjeuner.

Il allait se mettre à table lorsque le timbre de la sonnette retentit sous une main franche et ferme: le valet de chambre alla ouvrir, et Villefort entendit une voix qui prononçait son nom.

«Qui peut déjà savoir que je suis ici?» se demanda le jeune homme.

En ce moment, le valet de chambre rentra.

«Eh bien, dit Villefort, qu'y a-t-il donc? qui a sonné? qui me demande?

—Un étranger qui ne veut pas dire son nom.

—Comment! un étranger qui ne veut pas dire son nom? et que me veut cet étranger?

—Il veut parler à monsieur.

—À moi?

—Oui.

—Il m'a nommé?

—Parfaitement.

—Et quelle apparence a cet étranger?

—Mais, monsieur, c'est un homme d'une cinquantaine d'années.

—Petit? grand?

—De la taille de monsieur à peu près.

—Brun ou blond?

—Brun, très brun: des cheveux noirs, des yeux noirs, des sourcils noirs.

—Et vêtu, demanda vivement Villefort, vêtu de quelle façon?

—D'une grande lévite bleue boutonnée du haut en bas; décoré de la Légion d'honneur.

—C'est lui, murmura Villefort en pâlissant.

—Eh pardieu! dit en paraissant sur la porte l'individu dont nous avons déjà donné deux fois le signalement, voilà bien des façons; est-ce l'habitude à Marseille que les fils fassent faire antichambre à leur père?

—Mon père! s'écria Villefort; je ne m'étais donc pas trompé... et je me doutais que c'était vous.

—Alors, si tu te doutais que c'était moi, reprit le nouveau venu, en posant sa canne dans un coin et son chapeau sur une chaise, permets-moi de te dire, mon cher Gérard, que ce n'est guère aimable à toi de me faire attendre ainsi.

—Laissez-nous, Germain», dit Villefort.

Le domestique sortit en donnant des marques visibles d'étonnement.

 

Chapter 11. The Corsican Ogre.

At the sight of this agitation Louis XVIII. pushed from him violently the table at which he was sitting.

"What ails you, baron?" he exclaimed. "You appear quite aghast. Has your uneasiness anything to do with what M. de Blacas has told me, and M. de Villefort has just confirmed?" M. de Blacas moved suddenly towards the baron, but the fright of the courtier pleaded for the forbearance of the statesman; and besides, as matters were, it was much more to his advantage that the prefect of police should triumph over him than that he should humiliate the prefect.

"Sire"—stammered the baron.

"Well, what is it?" asked Louis XVIII. The minister of police, giving way to an impulse of despair, was about to throw himself at the feet of Louis XVIII., who retreated a step and frowned.

"Will you speak?" he said.

"Oh, sire, what a dreadful misfortune! I am, indeed, to be pitied. I can never forgive myself!"

"Monsieur," said Louis XVIII., "I command you to speak."

"Well, sire, the usurper left Elba on the 26th February, and landed on the 1st of March."

"And where? In Italy?" asked the king eagerly.

"In France, sire,—at a small port, near Antibes, in the Gulf of Juan."

"The usurper landed in France, near Antibes, in the Gulf of Juan, two hundred and fifty leagues from Paris, on the 1st of March, and you only acquired this information to-day, the 4th of March! Well, sir, what you tell me is impossible. You must have received a false report, or you have gone mad."

"Alas, sire, it is but too true!" Louis made a gesture of indescribable anger and alarm, and then drew himself up as if this sudden blow had struck him at the same moment in heart and countenance.

"In France!" he cried, "the usurper in France! Then they did not watch over this man. Who knows? they were, perhaps, in league with him."

"Oh, sire," exclaimed the Duc de Blacas, "M. Dandre is not a man to be accused of treason! Sire, we have all been blind, and the minister of police has shared the general blindness, that is all."

"But"—said Villefort, and then suddenly checking himself, he was silent; then he continued, "Your pardon, sire," he said, bowing, "my zeal carried me away. Will your majesty deign to excuse me?"

"Speak, sir, speak boldly," replied Louis. "You alone forewarned us of the evil; now try and aid us with the remedy."

"Sire," said Villefort, "the usurper is detested in the south; and it seems to me that if he ventured into the south, it would be easy to raise Languedoc and Provence against him."

"Yes, assuredly," replied the minister; "but he is advancing by Gap and Sisteron."

"Advancing—he is advancing!" said Louis XVIII. "Is he then advancing on Paris?" The minister of police maintained a silence which was equivalent to a complete avowal.

"And Dauphine, sir?" inquired the king, of Villefort. "Do you think it possible to rouse that as well as Provence?"

"Sire, I am sorry to tell your majesty a cruel fact; but the feeling in Dauphine is quite the reverse of that in Provence or Languedoc. The mountaineers are Bonapartists, sire."

"Then," murmured Louis, "he was well informed. And how many men had he with him?"

"I do not know, sire," answered the minister of police.

"What, you do not know! Have you neglected to obtain information on that point? Of course it is of no consequence," he added, with a withering smile.

"Sire, it was impossible to learn; the despatch simply stated the fact of the landing and the route taken by the usurper."

"And how did this despatch reach you?" inquired the king. The minister bowed his head, and while a deep color overspread his cheeks, he stammered out,—

"By the telegraph, sire."—Louis XVIII. advanced a step, and folded his arms over his chest as Napoleon would have done.

"So then," he exclaimed, turning pale with anger, "seven conjoined and allied armies overthrew that man. A miracle of heaven replaced me on the throne of my fathers after five-and-twenty years of exile. I have, during those five-and-twenty years, spared no pains to understand the people of France and the interests which were confided to me; and now, when I see the fruition of my wishes almost within reach, the power I hold in my hands bursts, and shatters me to atoms!"

"Sire, it is fatality!" murmured the minister, feeling that the pressure of circumstances, however light a thing to destiny, was too much for any human strength to endure.

"What our enemies say of us is then true. We have learnt nothing, forgotten nothing! If I were betrayed as he was, I would console myself; but to be in the midst of persons elevated by myself to places of honor, who ought to watch over me more carefully than over themselves,—for my fortune is theirs—before me they were nothing—after me they will be nothing, and perish miserably from incapacity—ineptitude! Oh, yes, sir, you are right—it is fatality!"

The minister quailed before this outburst of sarcasm. M. de Blacas wiped the moisture from his brow. Villefort smiled within himself, for he felt his increased importance.

"To fall," continued King Louis, who at the first glance had sounded the abyss on which the monarchy hung suspended,—"to fall, and learn of that fall by telegraph! Oh, I would rather mount the scaffold of my brother, Louis XVI., than thus descend the staircase at the Tuileries driven away by ridicule. Ridicule, sir—why, you know not its power in France, and yet you ought to know it!"

"Sire, sire," murmured the minister, "for pity's"—

"Approach, M. de Villefort," resumed the king, addressing the young man, who, motionless and breathless, was listening to a conversation on which depended the destiny of a kingdom. "Approach, and tell monsieur that it is possible to know beforehand all that he has not known."

"Sire, it was really impossible to learn secrets which that man concealed from all the world."

"Really impossible! Yes—that is a great word, sir. Unfortunately, there are great words, as there are great men; I have measured them. Really impossible for a minister who has an office, agents, spies, and fifteen hundred thousand francs for secret service money, to know what is going on at sixty leagues from the coast of France! Well, then, see, here is a gentleman who had none of these resources at his disposal—a gentleman, only a simple magistrate, who learned more than you with all your police, and who would have saved my crown, if, like you, he had the power of directing a telegraph." The look of the minister of police was turned with concentrated spite on Villefort, who bent his head in modest triumph.

"I do not mean that for you, Blacas," continued Louis XVIII.; "for if you have discovered nothing, at least you have had the good sense to persevere in your suspicions. Any other than yourself would have considered the disclosure of M. de Villefort insignificant, or else dictated by venal ambition," These words were an allusion to the sentiments which the minister of police had uttered with so much confidence an hour before.

Villefort understood the king's intent. Any other person would, perhaps, have been overcome by such an intoxicating draught of praise; but he feared to make for himself a mortal enemy of the police minister, although he saw that Dandre was irrevocably lost. In fact, the minister, who, in the plenitude of his power, had been unable to unearth Napoleon's secret, might in despair at his own downfall interrogate Dantes and so lay bare the motives of Villefort's plot. Realizing this, Villefort came to the rescue of the crest-fallen minister, instead of aiding to crush him.

"Sire," said Villefort, "the suddenness of this event must prove to your majesty that the issue is in the hands of Providence; what your majesty is pleased to attribute to me as profound perspicacity is simply owing to chance, and I have profited by that chance, like a good and devoted servant—that's all. Do not attribute to me more than I deserve, sire, that your majesty may never have occasion to recall the first opinion you have been pleased to form of me." The minister of police thanked the young man by an eloquent look, and Villefort understood that he had succeeded in his design; that is to say, that without forfeiting the gratitude of the king, he had made a friend of one on whom, in case of necessity, he might rely.

"'Tis well," resumed the king. "And now, gentlemen," he continued, turning towards M. de Blacas and the minister of police, "I have no further occasion for you, and you may retire; what now remains to do is in the department of the minister of war."

"Fortunately, sire," said M. de Blacas, "we can rely on the army; your majesty knows how every report confirms their loyalty and attachment."

"Do not mention reports, duke, to me, for I know now what confidence to place in them. Yet, speaking of reports, baron, what have you learned with regard to the affair in the Rue Saint-Jacques?"

"The affair in the Rue Saint-Jacques!" exclaimed Villefort, unable to repress an exclamation. Then, suddenly pausing, he added, "Your pardon, sire, but my devotion to your majesty has made me forget, not the respect I have, for that is too deeply engraved in my heart, but the rules of etiquette."

"Go on, go on, sir," replied the king; "you have to-day earned the right to make inquiries here."

"Sire," interposed the minister of police, "I came a moment ago to give your majesty fresh information which I had obtained on this head, when your majesty's attention was attracted by the terrible event that has occurred in the gulf, and now these facts will cease to interest your majesty."

"On the contrary, sir,—on the contrary," said Louis XVIII., "this affair seems to me to have a decided connection with that which occupies our attention, and the death of General Quesnel will, perhaps, put us on the direct track of a great internal conspiracy." At the name of General Quesnel, Villefort trembled.

"Everything points to the conclusion, sire," said the minister of police, "that death was not the result of suicide, as we first believed, but of assassination. General Quesnel, it appears, had just left a Bonapartist club when he disappeared. An unknown person had been with him that morning, and made an appointment with him in the Rue Saint-Jacques; unfortunately, the general's valet, who was dressing his hair at the moment when the stranger entered, heard the street mentioned, but did not catch the number." As the police minister related this to the king, Villefort, who looked as if his very life hung on the speaker's lips, turned alternately red and pale. The king looked towards him.

"Do you not think with me, M. de Villefort, that General Quesnel, whom they believed attached to the usurper, but who was really entirely devoted to me, has perished the victim of a Bonapartist ambush?"

"It is probable, sire," replied Villefort. "But is this all that is known?"

"They are on the track of the man who appointed the meeting with him."

"On his track?" said Villefort.

"Yes, the servant has given his description. He is a man of from fifty to fifty-two years of age, dark, with black eyes covered with shaggy eyebrows, and a thick mustache. He was dressed in a blue frock-coat, buttoned up to the chin, and wore at his button-hole the rosette of an officer of the Legion of Honor. Yesterday a person exactly corresponding with this description was followed, but he was lost sight of at the corner of the Rue de la Jussienne and the Rue Coq-Heron." Villefort leaned on the back of an arm-chair, for as the minister of police went on speaking he felt his legs bend under him; but when he learned that the unknown had escaped the vigilance of the agent who followed him, he breathed again.

"Continue to seek for this man, sir," said the king to the minister of police; "for if, as I am all but convinced, General Quesnel, who would have been so useful to us at this moment, has been murdered, his assassins, Bonapartists or not, shall be cruelly punished." It required all Villefort's coolness not to betray the terror with which this declaration of the king inspired him.

"How strange," continued the king, with some asperity; "the police think that they have disposed of the whole matter when they say, 'A murder has been committed,' and especially so when they can add, 'And we are on the track of the guilty persons.'"

"Sire, your majesty will, I trust, be amply satisfied on this point at least."

"We shall see. I will no longer detain you, M. de Villefort, for you must be fatigued after so long a journey; go and rest. Of course you stopped at your father's?" A feeling of faintness came over Villefort.

"No, sire," he replied, "I alighted at the Hotel de Madrid, in the Rue de Tournon."

"But you have seen him?"

"Sire, I went straight to the Duc de Blacas."

"But you will see him, then?"

"I think not, sire."

"Ah, I forgot," said Louis, smiling in a manner which proved that all these questions were not made without a motive; "I forgot you and M. Noirtier are not on the best terms possible, and that is another sacrifice made to the royal cause, and for which you should be recompensed."

"Sire, the kindness your majesty deigns to evince towards me is a recompense which so far surpasses my utmost ambition that I have nothing more to ask for."

"Never mind, sir, we will not forget you; make your mind easy. In the meanwhile" (the king here detached the cross of the Legion of Honor which he usually wore over his blue coat, near the cross of St. Louis, above the order of Notre-Dame-du-Mont-Carmel and St. Lazare, and gave it to Villefort)—"in the meanwhile take this cross."

"Sire," said Villefort, "your majesty mistakes; this is an officer's cross."

"Ma foi," said Louis XVIII., "take it, such as it is, for I have not the time to procure you another. Blacas, let it be your care to see that the brevet is made out and sent to M. de Villefort." Villefort's eyes were filled with tears of joy and pride; he took the cross and kissed it.

"And now," he said, "may I inquire what are the orders with which your majesty deigns to honor me?"

"Take what rest you require, and remember that if you are not able to serve me here in Paris, you may be of the greatest service to me at Marseilles."

"Sire," replied Villefort, bowing, "in an hour I shall have quitted Paris."

"Go, sir," said the king; "and should I forget you (kings' memories are short), do not be afraid to bring yourself to my recollection. Baron, send for the minister of war. Blacas, remain."

"Ah, sir," said the minister of police to Villefort, as they left the Tuileries, "you entered by luck's door—your fortune is made."

"Will it be long first?" muttered Villefort, saluting the minister, whose career was ended, and looking about him for a hackney-coach. One passed at the moment, which he hailed; he gave his address to the driver, and springing in, threw himself on the seat, and gave loose to dreams of ambition.

Ten minutes afterwards Villefort reached his hotel, ordered horses to be ready in two hours, and asked to have his breakfast brought to him. He was about to begin his repast when the sound of the bell rang sharp and loud. The valet opened the door, and Villefort heard some one speak his name.

"Who could know that I was here already?" said the young man. The valet entered.

"Well," said Villefort, "what is it?—Who rang?—Who asked for me?"

"A stranger who will not send in his name."

"A stranger who will not send in his name! What can he want with me?"

"He wishes to speak to you."

"To me?"

"Yes."

"Did he mention my name?"

"Yes."

"What sort of person is he?"

"Why, sir, a man of about fifty."

"Short or tall?"

"About your own height, sir."

"Dark or fair?"

"Dark,—very dark; with black eyes, black hair, black eyebrows."

"And how dressed?" asked Villefort quickly.

"In a blue frock-coat, buttoned up close, decorated with the Legion of Honor."

"It is he!" said Villefort, turning pale.

"Eh, pardieu," said the individual whose description we have twice given, entering the door, "what a great deal of ceremony! Is it the custom in Marseilles for sons to keep their fathers waiting in their anterooms?"

"Father!" cried Villefort, "then I was not deceived; I felt sure it must be you."

"Well, then, if you felt so sure," replied the new-comer, putting his cane in a corner and his hat on a chair, "allow me to say, my dear Gerard, that it was not very filial of you to keep me waiting at the door."

"Leave us, Germain," said Villefort. The servant quitted the apartment with evident signs of astonishment.




XII Le père et le fils.

M. Noirtier, car c'était en effet lui-même qui venait d'entrer, suivit des yeux le domestique jusqu'à ce qu'il eût refermé la porte; puis, craignant sans doute qu'il n'écoutât dans l'antichambre, il alla rouvrir derrière lui: la précaution n'était pas inutile, et la rapidité avec laquelle maître Germain se retira prouva qu'il n'était point exempt du péché qui perdit nos premiers pères. M. Noirtier prit alors la peine d'aller fermer lui-même la porte de l'antichambre, revint fermer celle de la chambre à coucher, poussa les verrous, et revint tendre la main à Villefort, qui avait suivi tous ces mouvements avec une surprise dont il n'était pas encore revenu.

«Ah çà! sais-tu bien, mon cher Gérard, dit-il au jeune homme en le regardant avec un sourire dont il était assez difficile de définir l'expression, que tu n'as pas l'air ravi de me voir?

—Si fait, mon père, dit Villefort, je suis enchanté; mais j'étais si loin de m'attendre à votre visite, qu'elle m'a quelque peu étourdi.

—Mais, mon cher ami, reprit M. Noirtier en s'asseyant, il me semble que je pourrais vous en dire autant. Comment! vous m'annoncez vos fiançailles à Marseille pour le 28 février, et le 3 mars vous êtes à Paris?

—Si j'y suis, mon père, dit Gérard en se rapprochant de M. Noirtier, ne vous en plaignez pas, car c'est pour vous que j'étais venu, et ce voyage vous sauvera peut-être.

—Ah! vraiment, dit M. Noirtier en s'allongeant nonchalamment dans le fauteuil où il était assis; vraiment! contez-moi donc cela, monsieur le magistrat, ce doit être curieux.

—Mon père, vous avez entendu parler de certain club bonapartiste qui se tient rue Saint-Jacques?

—No 53? Oui, j'en suis vice-président.

—Mon père, votre sang-froid me fait frémir.

—Que veux-tu, mon cher? quand on a été proscrit par les montagnards, qu'on est sorti de Paris dans une charrette de foin, qu'on a été traqué dans les landes de Bordeaux par les limiers de Robespierre, cela vous a aguerri à bien des choses. Continue donc. Eh bien, que s'est-il passé à ce club de la rue Saint-Jacques?

—Il s'y est passé qu'on y a fait venir le général Quesnel, et que le général Quesnel, sorti à neuf heures du soir de chez lui, a été retrouvé le surlendemain dans la Seine.

—Et qui vous a conté cette belle histoire?

—Le roi lui-même, monsieur.

—Eh bien, moi, en échange de votre histoire, continua Noirtier, je vais vous apprendre une nouvelle.

—Mon père, je crois savoir déjà ce que vous allez me dire.

—Ah! vous savez le débarquement de Sa Majesté l'Empereur?

—Silence, mon père, je vous prie, pour vous d'abord, et puis ensuite pour moi. Oui, je savais cette nouvelle, et même je la savais avant vous, car depuis trois jours je brûle le pavé, de Marseille à Paris, avec la rage de ne pouvoir lancer à deux cents lieues en avant de moi la pensée qui me brûle le cerveau.

—Il y a trois jours! êtes-vous fou? Il y a trois jours, l'Empereur n'était pas embarqué.

—N'importe, je savais le projet.

—Et comment cela?

—Par une lettre qui vous était adressée de l'île d'Elbe.

—À moi?

—À vous, et que j'ai surprise dans le portefeuille du messager. Si cette lettre était tombée entre les mains d'un autre, à cette heure, mon père, vous seriez fusillé, peut-être.»

Le père de Villefort se mit à rire.

«Allons, allons, dit-il, il paraît que la Restauration a appris de l'Empire la façon d'expédier promptement les affaires.... Fusillé! mon cher, comme vous y allez! et cette lettre, où est-elle? Je vous connais trop pour craindre que vous l'ayez laissée traîner.

—Je l'ai brûlée, de peur qu'il n'en restât un seul fragment: car cette lettre, c'était votre condamnation.

—Et la perte de votre avenir, répondit froidement Noirtier; oui, je comprends cela; mais je n'ai rien à craindre puisque vous me protégez.

—Je fais mieux que cela, monsieur, je vous sauve.

—Ah! diable! ceci devient plus dramatique; expliquez-vous.

—Monsieur, j'en reviens à ce club de la rue Saint-Jacques.

—Il paraît que ce club tient au cœur de messieurs de la police. Pourquoi n'ont-ils pas mieux cherché? ils l'auraient trouvé.

—Ils ne l'ont pas trouvé, mais ils sont sur la trace.

—C'est le mot consacré, je le sais bien: quand la police est en défaut, elle dit qu'elle est sur la trace, et le gouvernement attend tranquillement le jour où elle vient dire, l'oreille basse, que cette trace est perdue.

—Oui, mais on a trouvé un cadavre: le général Quesnel a été tué, et dans tous les pays du monde cela s'appelle un meurtre.

—Un meurtre, dites-vous? mais rien ne prouve que le général ait été victime d'un meurtre: on trouve tous les jours des gens dans la Seine, qui s'y sont jetés de désespoir, qui s'y sont noyés ne sachant pas nager.

—Mon père, vous savez très bien que le général ne s'est pas noyé par désespoir, et qu'on ne se baigne pas dans la Seine au mois de janvier. Non, non, ne vous abusez pas, cette mort est bien qualifiée de meurtre.

—Et qui l'a qualifiée ainsi?

—Le roi lui-même.

—Le roi! Je le croyais assez philosophe pour comprendre qu'il n'y a pas de meurtre en politique. En politique, mon cher, vous le savez comme moi, il n'y a pas d'hommes, mais des idées; pas de sentiments, mais des intérêts; en politique, on ne tue pas un homme: on supprime un obstacle, voilà tout. Voulez-vous savoir comment les choses se sont passées? eh bien, moi, je vais vous le dire. On croyait pouvoir compter sur le général Quesnel: on nous l'avait recommandé de l'île d'Elbe, l'un de nous va chez lui, l'invite à se rendre rue Saint-Jacques à une assemblée où il trouvera des amis; il y vient, et là on lui déroule tout le plan, le départ de l'île d'Elbe, le débarquement projeté; puis, quand il a tout écouté tout entendu, qu'il ne reste plus rien à lui apprendre, il répond qu'il est royaliste: alors chacun se regarde; on lui fait faire serment, il le fait, mais de si mauvaise grâce vraiment, que c'était tenter Dieu que de jurer ainsi; eh bien, malgré tout cela, on a laissé le général sortir libre, parfaitement libre. Il n'est pas rentré chez lui, que voulez-vous, mon cher? Il est sorti de chez nous: il se sera trompé de chemin, voilà tout. Un meurtre! en vérité vous me surprenez, Villefort, vous, substitut du procureur du roi, de bâtir une accusation sur de si mauvaises preuves. Est-ce que jamais je me suis avisé de vous dire à vous, quand vous exercez votre métier de royaliste, et que vous faites couper la tête à l'un des miens: «Mon fils, vous avez commis un meurtre!» Non, j'ai dit: «Très bien, monsieur, vous avez combattu victorieusement; à demain la revanche.»

—Mais, mon père, prenez garde, cette revanche sera terrible quand nous la prendrons.

—Je ne vous comprends pas.

—Vous comptez sur le retour de l'usurpateur?

—Je l'avoue.

—Vous vous trompez, mon père, il ne fera pas dix lieues dans l'intérieur de la France sans être poursuivi, traqué, pris comme une bête fauve.

—Mon cher ami, l'Empereur est, en ce moment, sur la route de Grenoble, le 10 ou le 12 il sera à Lyon, et le 20 ou le 25 à Paris.

—Les populations vont se soulever....

—Pour aller au-devant de lui.

—Il n'a avec lui que quelques hommes, et l'on enverra contre lui des armées.

—Qui lui feront escorte pour rentrer dans la capitale. En vérité, mon cher Gérard, vous n'êtes encore qu'un enfant; vous vous croyez bien informé parce qu'un télégraphe vous dit, trois jours après le débarquement: «L'usurpateur est débarqué à Cannes avec quelques hommes; on est à sa poursuite.» Mais où est-il? que fait-il? vous n'en savez rien: on le poursuit, voilà tout ce que vous savez. Eh bien, on le poursuivra ainsi jusqu'à Paris, sans brûler une amorce.

—Grenoble et Lyon sont des villes fidèles, et qui lui opposeront une barrière infranchissable.

—Grenoble lui ouvrira ses portes avec enthousiasme, Lyon tout entier ira au-devant de lui. Croyez-moi, nous sommes aussi bien informés que vous, et notre police vaut bien la vôtre: en voulez-vous une preuve? c'est que vous vouliez me cacher votre voyage, et que cependant j'ai su votre arrivée une demi-heure après que vous avez eu passé la barrière; vous n'avez donné votre adresse à personne qu'à votre postillon, eh bien, je connais votre adresse, et la preuve en est que j'arrive chez vous juste au moment où vous allez vous mettre à table; sonnez donc, et demandez un second couvert; nous dînerons ensemble.

—En effet, répondit Villefort, regardant son père avec étonnement, en effet, vous me paraissez bien instruit.

—Eh! mon Dieu, la chose est toute simple; vous autres, qui tenez le pouvoir, vous n'avez que les moyens que donne l'argent; nous autres, qui l'attendons, nous avons ceux que donne le dévouement.

—Le dévouement? dit Villefort en riant.

—Oui, le dévouement; c'est ainsi qu'on appelle en termes honnêtes, l'ambition qui espère.»

Et le père de Villefort étendit lui-même la main vers le cordon de la sonnette pour appeler le domestique que n'appelait pas son fils. Villefort lui arrêta le bras.

«Attendez, mon père, dit le jeune homme, encore un mot.

—Dites.

—Si mal faite que soit la police royaliste, elle sait cependant une chose terrible.

—Laquelle?

—C'est le signalement de l'homme qui, le matin du jour où a disparu le général Quesnel, s'est présenté chez lui.

—Ah! elle sait cela, cette bonne police? et ce signalement, quel est-il?

—Teint brun, cheveux, favoris et yeux noirs redingote bleue boutonnée jusqu'au menton, rosette d'officier de la Légion d'honneur à la boutonnière, chapeau à larges bords et canne de jonc.

—Ah! ah! elle sait cela? dit Noirtier, et pourquoi donc, en ce cas, n'a-t-elle pas mis la main sur cet homme?

—Parce qu'elle l'a perdu, hier ou avant-hier, au coin de la rue Coq-Héron.

—Quand je vous disais que votre police était une sotte?

—Oui, mais d'un moment à l'autre elle peut le trouver.

—Oui, dit Noirtier en regardant insoucieusement autour de lui, oui, si cet homme n'est pas averti, mais il l'est; et, ajouta-t-il en souriant, il va changer de visage et de costume.»

À ces mots, il se leva, mit bas sa redingote et sa cravate, alla vers une table sur laquelle étaient préparées toutes les pièces du nécessaire de toilette de son fils, prit un rasoir, se savonna le visage, et d'une main parfaitement ferme abattit ces favoris compromettants qui donnaient à la police un document si précieux.

Villefort le regardait faire avec une terreur qui n'était pas exempte d'admiration.

Ses favoris coupés, Noirtier donna un autre tour à ses cheveux: prit, au lieu de sa cravate noire, une cravate de couleur qui se présentait à la surface d'une malle ouverte; endossa, au lieu de sa redingote bleue et boutonnante, une redingote de Villefort, de couleur marron et de forme évasée; essaya devant la glace le chapeau à bords retroussés du jeune homme, parut satisfait de la manière dont il lui allait, et, laissant la canne de jonc dans le coin de la cheminée où il l'avait posée, il fit siffler dans sa main nerveuse une petite badine de bambou avec laquelle l'élégant substitut donnait à sa démarche la désinvolture qui en était une des principales qualités.

«Eh bien, dit-il, se retournant vers son fils stupéfait, lorsque cette espèce de changement à vue fut opéré, eh bien, crois-tu que ta police me reconnaisse maintenant?

—Non, mon père, balbutia Villefort; je l'espère, du moins.

—Maintenant, mon cher Gérard, continua Noirtier, je m'en rapporte à ta prudence pour faire disparaître tous les objets que je laisse à ta garde.

—Oh! soyez tranquille, mon père, dit Villefort.

—Oui, oui! et maintenant je crois que tu as raison, et que tu pourrais bien, en effet, m'avoir sauvé la vie; mais, sois tranquille, je te rendrai cela prochainement.»

Villefort hocha la tête. «Tu n'es pas convaincu?

—J'espère, du moins, que vous vous trompez.

—Reverras-tu le roi?

—Peut-être.

—Veux-tu passer à ses yeux pour un prophète?

—Les prophètes de malheur sont mal venus à la cour, mon père.

—Oui, mais, un jour ou l'autre, on leur rend justice; et suppose une seconde Restauration, alors tu passeras pour un grand homme.

—Enfin, que dois-je dire au roi?

—Dis-lui ceci: «Sire, on vous trompe sur les dispositions de la France, sur l'opinion des villes, sur l'esprit de l'armée; celui que vous appelez à Paris l'ogre de Corse, qui s'appelle encore l'usurpateur à Nevers, s'appelle déjà Bonaparte à Lyon, et l'Empereur à Grenoble. Vous le croyez traqué, poursuivi, en fuite; il marche, rapide comme l'aigle qu'il rapporte. Les soldats, que vous croyez mourants de faim, écrasés de fatigue, prêts à déserter, s'augmentent comme les atomes de neige autour de la boule qui se précipite. Sire, partez; abandonnez la France à son véritable maître, à celui qui ne l'a pas achetée, mais conquise; partez, Sire, non pas que vous couriez quelque danger, votre adversaire est assez fort pour faire grâce, mais parce qu'il serait humiliant pour un petit-fils de saint Louis de devoir la vie à l'homme d'Arcole, de Marengo et d'Austerlitz.» Dis-lui cela, Gérard; ou plutôt, va, ne lui dis rien; dissimule ton voyage; ne te vante pas de ce que tu es venu faire et de ce que tu as fait à Paris; reprends la poste; si tu as brûlé le chemin pour venir, dévore l'espace pour retourner; rentre à Marseille de nuit; pénètre chez toi par une porte de derrière, et là reste bien doux, bien humble, bien secret, bien inoffensif surtout, car cette fois, je te le jure, nous agirons en gens vigoureux et qui connaissent leurs ennemis. Allez, mon fils, allez, mon cher Gérard, et moyennant cette obéissance aux ordres paternels, ou, si vous l'aimez mieux, cette déférence pour les conseils d'un ami, nous vous maintiendrons dans votre place. Ce sera, ajouta Noirtier en souriant, un moyen pour vous de me sauver une seconde fois, si la bascule politique vous remet un jour en haut et moi en bas. Adieu, mon cher Gérard; à votre prochain voyage, descendez chez moi.»

Et Noirtier sortit à ces mots, avec la tranquillité qui ne l'avait pas quitté un instant pendant la durée de cet entretien si difficile.

Villefort, pâle et agité, courut à la fenêtre, entrouvrit le rideau, et le vit passer, calme et impassible, au milieu de deux ou trois hommes de mauvaise mine, embusqués au coin des bornes et à l'angle des rues, qui étaient peut-être là pour arrêter l'homme aux favoris noirs, à la redingote bleue et au chapeau à larges bords.

Villefort demeura ainsi, debout et haletant, jusqu'à ce que son père eût disparu au carrefour Bussy. Alors il s'élança vers les objets abandonnés par lui, mit au plus profond de sa malle la cravate noire et la redingote bleue, tordit le chapeau qu'il fourra dans le bas d'une armoire, brisa la canne de jonc en trois morceaux qu'il jeta au feu, mit une casquette de voyage, appela son valet de chambre, lui interdit d'un regard les mille questions qu'il avait envie de faire, régla son compte avec l'hôtel, sauta dans sa voiture qui l'attendait tout attelée, apprit à Lyon que Bonaparte venait d'entrer à Grenoble, et, au milieu de l'agitation qui régnait tout le long de la route, arriva à Marseille, en proie à toutes les transes qui entrent dans le cœur de l'homme avec l'ambition et les premiers honneurs.

 

Chapter 12. Father and Son.

M. Noirtier—for it was, indeed, he who entered—looked after the servant until the door was closed, and then, fearing, no doubt, that he might be overheard in the ante-chamber, he opened the door again, nor was the precaution useless, as appeared from the rapid retreat of Germain, who proved that he was not exempt from the sin which ruined our first parents. M. Noirtier then took the trouble to close and bolt the ante-chamber door, then that of the bed-chamber, and then extended his hand to Villefort, who had followed all his motions with surprise which he could not conceal.

"Well, now, my dear Gerard," said he to the young man, with a very significant look, "do you know, you seem as if you were not very glad to see me?"

"My dear father," said Villefort, "I am, on the contrary, delighted; but I so little expected your visit, that it has somewhat overcome me."

"But, my dear fellow," replied M. Noirtier, seating himself, "I might say the same thing to you, when you announce to me your wedding for the 28th of February, and on the 3rd of March you turn up here in Paris."

"And if I have come, my dear father," said Gerard, drawing closer to M. Noirtier, "do not complain, for it is for you that I came, and my journey will be your salvation."

"Ah, indeed!" said M. Noirtier, stretching himself out at his ease in the chair. "Really, pray tell me all about it, for it must be interesting."

"Father, you have heard speak of a certain Bonapartist club in the Rue Saint-Jacques?"

"No. 53; yes, I am vice-president."

"Father, your coolness makes me shudder."

"Why, my dear boy, when a man has been proscribed by the mountaineers, has escaped from Paris in a hay-cart, been hunted over the plains of Bordeaux by Robespierre's bloodhounds, he becomes accustomed to most things. But go on, what about the club in the Rue Saint-Jacques?"

"Why, they induced General Quesnel to go there, and General Quesnel, who quitted his own house at nine o'clock in the evening, was found the next day in the Seine."

"And who told you this fine story?"

"The king himself."

"Well, then, in return for your story," continued Noirtier, "I will tell you another."

"My dear father, I think I already know what you are about to tell me."

"Ah, you have heard of the landing of the emperor?"

"Not so loud, father, I entreat of you—for your own sake as well as mine. Yes, I heard this news, and knew it even before you could; for three days ago I posted from Marseilles to Paris with all possible speed, half-desperate at the enforced delay."

"Three days ago? You are crazy. Why, three days ago the emperor had not landed."

"No matter, I was aware of his intention."

"How did you know about it?"

"By a letter addressed to you from the Island of Elba."

"To me?"

"To you; and which I discovered in the pocket-book of the messenger. Had that letter fallen into the hands of another, you, my dear father, would probably ere this have been shot." Villefort's father laughed.

"Come, come," said he, "will the Restoration adopt imperial methods so promptly? Shot, my dear boy? What an idea! Where is the letter you speak of? I know you too well to suppose you would allow such a thing to pass you."

"I burnt it, for fear that even a fragment should remain; for that letter must have led to your condemnation."

"And the destruction of your future prospects," replied Noirtier; "yes, I can easily comprehend that. But I have nothing to fear while I have you to protect me."

"I do better than that, sir—I save you."

"You do? Why, really, the thing becomes more and more dramatic—explain yourself."

"I must refer again to the club in the Rue Saint-Jacques."

"It appears that this club is rather a bore to the police. Why didn't they search more vigilantly? they would have found"—

"They have not found; but they are on the track."

"Yes, that the usual phrase; I am quite familiar with it. When the police is at fault, it declares that it is on the track; and the government patiently awaits the day when it comes to say, with a sneaking air, that the track is lost."

"Yes, but they have found a corpse; the general has been killed, and in all countries they call that a murder."

"A murder do you call it? why, there is nothing to prove that the general was murdered. People are found every day in the Seine, having thrown themselves in, or having been drowned from not knowing how to swim."

"Father, you know very well that the general was not a man to drown himself in despair, and people do not bathe in the Seine in the month of January. No, no, do not be deceived; this was murder in every sense of the word."

"And who thus designated it?"

"The king himself."

"The king! I thought he was philosopher enough to allow that there was no murder in politics. In politics, my dear fellow, you know, as well as I do, there are no men, but ideas—no feelings, but interests; in politics we do not kill a man, we only remove an obstacle, that is all. Would you like to know how matters have progressed? Well, I will tell you. It was thought reliance might be placed in General Quesnel; he was recommended to us from the Island of Elba; one of us went to him, and invited him to the Rue Saint-Jacques, where he would find some friends. He came there, and the plan was unfolded to him for leaving Elba, the projected landing, etc. When he had heard and comprehended all to the fullest extent, he replied that he was a royalist. Then all looked at each other,—he was made to take an oath, and did so, but with such an ill grace that it was really tempting Providence to swear him, and yet, in spite of that, the general was allowed to depart free—perfectly free. Yet he did not return home. What could that mean? why, my dear fellow, that on leaving us he lost his way, that's all. A murder? really, Villefort, you surprise me. You, a deputy procureur, to found an accusation on such bad premises! Did I ever say to you, when you were fulfilling your character as a royalist, and cut off the head of one of my party, 'My son, you have committed a murder?' No, I said, 'Very well, sir, you have gained the victory; to-morrow, perchance, it will be our turn.'"

"But, father, take care; when our turn comes, our revenge will be sweeping."

"I do not understand you."

"You rely on the usurper's return?"

"We do."

"You are mistaken; he will not advance two leagues into the interior of France without being followed, tracked, and caught like a wild beast."

"My dear fellow, the emperor is at this moment on the way to Grenoble; on the 10th or 12th he will be at Lyons, and on the 20th or 25th at Paris."

"The people will rise."

"Yes, to go and meet him."

"He has but a handful of men with him, and armies will be despatched against him."

"Yes, to escort him into the capital. Really, my dear Gerard, you are but a child; you think yourself well informed because the telegraph has told you, three days after the landing, 'The usurper has landed at Cannes with several men. He is pursued.' But where is he? what is he doing? You do not know at all, and in this way they will chase him to Paris, without drawing a trigger."

"Grenoble and Lyons are faithful cities, and will oppose to him an impassable barrier."

"Grenoble will open her gates to him with enthusiasm—all Lyons will hasten to welcome him. Believe me, we are as well informed as you, and our police are as good as your own. Would you like a proof of it? well, you wished to conceal your journey from me, and yet I knew of your arrival half an hour after you had passed the barrier. You gave your direction to no one but your postilion, yet I have your address, and in proof I am here the very instant you are going to sit at table. Ring, then, if you please, for a second knife, fork, and plate, and we will dine together."

"Indeed!" replied Villefort, looking at his father with astonishment, "you really do seem very well informed."

"Eh? the thing is simple enough. You who are in power have only the means that money produces—we who are in expectation, have those which devotion prompts."

"Devotion!" said Villefort, with a sneer.

"Yes, devotion; for that is, I believe, the phrase for hopeful ambition."

And Villefort's father extended his hand to the bell-rope, to summon the servant whom his son had not called. Villefort caught his arm.

"Wait, my dear father," said the young man, "one word more."

"Say on."

"However stupid the royalist police may be, they do know one terrible thing."

"What is that?"

"The description of the man who, on the morning of the day when General Quesnel disappeared, presented himself at his house."

"Oh, the admirable police have found that out, have they? And what may be that description?"

"Dark complexion; hair, eyebrows, and whiskers, black; blue frock-coat, buttoned up to the chin; rosette of an officer of the Legion of Honor in his button-hole; a hat with wide brim, and a cane."

"Ah, ha, that's it, is it?" said Noirtier; "and why, then, have they not laid hands on him?"

"Because yesterday, or the day before, they lost sight of him at the corner of the Rue Coq-Heron."

"Didn't I say that your police were good for nothing?"

"Yes; but they may catch him yet."

"True," said Noirtier, looking carelessly around him, "true, if this person were not on his guard, as he is;" and he added with a smile, "He will consequently make a few changes in his personal appearance." At these words he rose, and put off his frock-coat and cravat, went towards a table on which lay his son's toilet articles, lathered his face, took a razor, and, with a firm hand, cut off the compromising whiskers. Villefort watched him with alarm not devoid of admiration.

His whiskers cut off, Noirtier gave another turn to his hair; took, instead of his black cravat, a colored neckerchief which lay at the top of an open portmanteau; put on, in lieu of his blue and high-buttoned frock-coat, a coat of Villefort's of dark brown, and cut away in front; tried on before the glass a narrow-brimmed hat of his son's, which appeared to fit him perfectly, and, leaving his cane in the corner where he had deposited it, he took up a small bamboo switch, cut the air with it once or twice, and walked about with that easy swagger which was one of his principal characteristics.

"Well," he said, turning towards his wondering son, when this disguise was completed, "well, do you think your police will recognize me now."

"No, father," stammered Villefort; "at least, I hope not."

"And now, my dear boy," continued Noirtier, "I rely on your prudence to remove all the things which I leave in your care."

"Oh, rely on me," said Villefort.

"Yes, yes; and now I believe you are right, and that you have really saved my life; be assured I will return the favor hereafter." Villefort shook his head.

"You are not convinced yet?"

"I hope at least, that you may be mistaken."

"Shall you see the king again?"

"Perhaps."

"Would you pass in his eyes for a prophet?"

"Prophets of evil are not in favor at the court, father."

"True, but some day they do them justice; and supposing a second restoration, you would then pass for a great man."

"Well, what should I say to the king?"

"Say this to him: 'Sire, you are deceived as to the feeling in France, as to the opinions of the towns, and the prejudices of the army; he whom in Paris you call the Corsican ogre, who at Nevers is styled the usurper, is already saluted as Bonaparte at Lyons, and emperor at Grenoble. You think he is tracked, pursued, captured; he is advancing as rapidly as his own eagles. The soldiers you believe to be dying with hunger, worn out with fatigue, ready to desert, gather like atoms of snow about the rolling ball as it hastens onward. Sire, go, leave France to its real master, to him who acquired it, not by purchase, but by right of conquest; go, sire, not that you incur any risk, for your adversary is powerful enough to show you mercy, but because it would be humiliating for a grandson of Saint Louis to owe his life to the man of Arcola, Marengo, Austerlitz.' Tell him this, Gerard; or, rather, tell him nothing. Keep your journey a secret; do not boast of what you have come to Paris to do, or have done; return with all speed; enter Marseilles at night, and your house by the back-door, and there remain, quiet, submissive, secret, and, above all, inoffensive; for this time, I swear to you, we shall act like powerful men who know their enemies. Go, my son—go, my dear Gerard, and by your obedience to my paternal orders, or, if you prefer it, friendly counsels, we will keep you in your place. This will be," added Noirtier, with a smile, "one means by which you may a second time save me, if the political balance should some day take another turn, and cast you aloft while hurling me down. Adieu, my dear Gerard, and at your next journey alight at my door." Noirtier left the room when he had finished, with the same calmness that had characterized him during the whole of this remarkable and trying conversation. Villefort, pale and agitated, ran to the window, put aside the curtain, and saw him pass, cool and collected, by two or three ill-looking men at the corner of the street, who were there, perhaps, to arrest a man with black whiskers, and a blue frock-coat, and hat with broad brim.

Villefort stood watching, breathless, until his father had disappeared at the Rue Bussy. Then he turned to the various articles he had left behind him, put the black cravat and blue frock-coat at the bottom of the portmanteau, threw the hat into a dark closet, broke the cane into small bits and flung it in the fire, put on his travelling-cap, and calling his valet, checked with a look the thousand questions he was ready to ask, paid his bill, sprang into his carriage, which was ready, learned at Lyons that Bonaparte had entered Grenoble, and in the midst of the tumult which prevailed along the road, at length reached Marseilles, a prey to all the hopes and fears which enter into the heart of man with ambition and its first successes.




XIII Les Cent-Jours.

M. Noirtier était un bon prophète, et les choses marchèrent vite, comme il l'avait dit. Chacun connaît ce retour de l'île d'Elbe, retour étrange, miraculeux, qui, sans exemple dans le passé, restera probablement sans imitation dans l'avenir.

Louis XVIII n'essaya que faiblement de parer ce coup si rude: son peu de confiance dans les hommes lui ôtait sa confiance dans les événements. La royauté, ou plutôt la monarchie, à peine reconstituée par lui, trembla sur sa base encore incertaine, et un seul geste de l'Empereur fit crouler tout cet édifice mélange informe de vieux préjugés et d'idées nouvelles. Villefort n'eut donc de son roi qu'une reconnaissance non seulement inutile pour le moment, mais même dangereuse, et cette croix d'officier de la Légion d'honneur, qu'il eut la prudence de ne pas montrer, quoique M. de Blacas, comme le lui avait recommandé le roi, lui en eût fait soigneusement expédier le brevet.

Napoléon eût, certes, destitué Villefort sans la protection de Noirtier, devenu tout-puissant à la cour des Cent-Jours, et par les périls qu'il avait affrontés et par les services qu'il avait rendus. Ainsi, comme il le lui avait promis, le girondin de 93 et le sénateur de 1806 protégea celui qui l'avait protégé la veille.

Toute la puissance de Villefort se borna donc, pendant cette évocation de l'empire, dont, au reste, il fut bien facile de prévoir la seconde chute, à étouffer le secret que Dantès avait été sur le point de divulguer.

Le procureur du roi seul fut destitué, soupçonné qu'il était de tiédeur en bonapartisme.

Cependant, à peine le pouvoir impérial fut-il rétabli, c'est-à-dire à peine l'empereur habita-t-il ces Tuileries que Louis XVIII venait de quitter, et eut-il lancé ses ordres nombreux et divergents de ce petit cabinet où nous avons, à la suite de Villefort, introduit nos lecteurs, et sur la table de noyer duquel il retrouva, encore tout ouverte et à moitié pleine, la tabatière de Louis XVIII, que Marseille, malgré l'attitude de ses magistrats, commença à sentir fermenter en elle ces brandons de guerre civile toujours mal éteints dans le Midi; peu s'en fallut alors que les représailles n'allassent au-delà de quelques charivaris dont on assiégea les royalistes enfermés chez eux, et des affronts publics dont on poursuivit ceux qui se hasardaient à sortir.

Par un revirement tout naturel, le digne armateur, que nous avons désigné comme appartenant au parti populaire, se trouva à son tour en ce moment, nous ne dirons pas tout-puissant, car M. Morrel était un homme prudent et légèrement timide, comme tous ceux qui ont fait une lente et laborieuse fortune commerciale, mais en mesure, tout dépassé qu'il était par les zélés bonapartistes qui le traitaient de modéré, en mesure, dis-je, d'élever la voix pour faire entendre une réclamation; cette réclamation, comme on le devine facilement, avait trait à Dantès.

Villefort était demeuré debout, malgré la chute de son supérieur, et son mariage, en restant décidé, était cependant remis à des temps plus heureux. Si l'empereur gardait le trône, c'était une autre alliance qu'il fallait à Gérard, et son père se chargerait de la lui trouver; si une seconde Restauration ramenait Louis XVIII en France, l'influence de M. de Saint-Méran doublait, ainsi que la sienne, et l'union redevenait plus sortable que jamais.

Le substitut du procureur du roi était donc momentanément le premier magistrat de Marseille, lorsqu'un matin sa porte s'ouvrit, et on lui annonça M. Morrel.

Un autre se fût empressé d'aller au-devant de l'armateur, et, par cet empressement, eût indiqué sa faiblesse; mais Villefort était un homme supérieur qui avait, sinon la pratique, du moins l'instinct de toutes choses. Il fit faire antichambre à Morrel, comme il eût fait sous la Restauration, quoiqu'il n'eût personne près de lui, mais par la simple raison qu'il est d'habitude qu'un substitut du procureur du roi fasse faire antichambre; puis, après un quart d'heure qu'il employa à lire deux ou trois journaux de nuances différentes, il ordonna que l'armateur fût introduit.

M. Morrel s'attendait à trouver Villefort abattu: il le trouva comme il l'avait vu six semaines auparavant, c'est-à-dire calme, ferme et plein de cette froide politesse, la plus infranchissable de toutes les barrières qui séparent l'homme élevé de l'homme vulgaire.

Il avait pénétré dans le cabinet de Villefort, convaincu que le magistrat allait trembler à sa vue, et c'était lui, tout au contraire, qui se trouvait tout frissonnant et tout ému devant ce personnage interrogateur, qui l'attendait le coude appuyé sur son bureau.

Il s'arrêta à la porte. Villefort le regarda, comme s'il avait quelque peine à le reconnaître. Enfin, après quelques secondes d'examen et de silence, pendant lesquelles le digne armateur tournait et retournait son chapeau entre ses mains:

«Monsieur Morrel, je crois? dit Villefort.

—Oui, monsieur, moi-même, répondit l'armateur.

—Approchez-vous donc, continua le magistrat, en faisant de la main un signe protecteur, et dites-moi à quelle circonstance je dois l'honneur de votre visite.

—Ne vous en doutez-vous point, monsieur? demanda Morrel.

—Non, pas le moins du monde; ce qui n'empêche pas que je ne sois tout disposé à vous être agréable, si la chose était en mon pouvoir.

—La chose dépend entièrement de vous, monsieur, dit Morrel.

—Expliquez-vous donc, alors.

—Monsieur, continua l'armateur, reprenant son assurance à mesure qu'il parlait, et affermi d'ailleurs par la justice de sa cause et la netteté de sa position, vous vous rappelez que, quelques jours avant qu'on apprit le débarquement de Sa Majesté l'empereur, j'étais venu réclamer votre indulgence pour un malheureux jeune homme, un marin, second à bord de mon brick; il était accusé, si vous vous le rappelez de relations avec l'île d'Elbe: ces relations, qui étaient un crime à cette époque, sont aujourd'hui des titres de faveur. Vous serviez Louis XVIII alors, et ne l'avez pas ménagé, monsieur; c'était votre devoir. Aujourd'hui, vous servez Napoléon, et vous devez le protéger; c'est votre devoir encore. Je viens donc vous demander ce qu'il est devenu.»

Villefort fit un violent effort sur lui même.

«Le nom de cet homme? demanda-t-il: ayez la bonté de me dire son nom.

—Edmond Dantès.»

Évidemment, Villefort eût autant aimé, dans un duel, essuyer le feu de son adversaire à vingt-cinq pas, que d'entendre prononcer ainsi ce nom à bout portant; cependant il ne sourcilla point. «De cette façon, se dit en lui-même Villefort, on ne pourra point m'accuser d'avoir fait de l'arrestation de ce jeune homme une question purement personnelle.»

«Dantès? répéta-t-il, Edmond Dantès, dites-vous?

—Oui, monsieur.»

Villefort ouvrit alors un gros registre placé dans un casier voisin, recourut à une table, de la table passa à des dossiers, et, se retournant vers l'armateur:

«Êtes-vous bien sûr de ne pas vous tromper, monsieur?» lui dit-il de l'air le plus naturel.

Si Morrel eût été un homme plus fin ou mieux éclairé sur cette affaire, il eût trouvé bizarre que le substitut du procureur du roi daignât lui répondre sur ces matières complètement étrangères à son ressort; et il se fût demandé pourquoi Villefort ne le renvoyait point aux registres d'écrou, aux gouverneurs de prison, au préfet du département. Mais Morrel, cherchant en vain la crainte dans Villefort, n'y vit plus, du moment où toute crainte paraissait absente, que la condescendance: Villefort avait rencontré juste.

«Non, monsieur, dit Morrel, je ne me trompe pas; d'ailleurs, je connais le pauvre garçon depuis dix ans, et il est à mon service depuis quatre. Je vins, vous en souvenez-vous? il y a six semaines, vous prier d'être clément, comme je viens aujourd'hui vous prier d'être juste pour le pauvre garçon; vous me reçûtes même assez mal et me répondîtes en homme mécontent. Ah! c'est que les royalistes étaient durs aux bonapartistes en ce temps-là!

—Monsieur, répondit Villefort arrivant à la parade avec sa prestesse et son sang-froid ordinaires, j'étais royaliste alors que je croyais les Bourbons non seulement les héritiers légitimes du trône, mais encore les élus de la nation; mais le retour miraculeux dont nous venons d'être témoins m'a prouvé que je me trompais. Le génie de Napoléon a vaincu: le monarque légitime est le monarque aimé.

—À la bonne heure! s'écria Morrel avec sa bonne grosse franchise, vous me faites plaisir de me parler ainsi, et j'en augure bien pour le sort d'Edmond.

—Attendez donc, reprit Villefort en feuilletant un nouveau registre, j'y suis: c'est un marin, n'est-ce pas, qui épousait une Catalane? Oui, oui; oh! je me rappelle maintenant: la chose était très grave.

—Comment cela?

—Vous savez qu'en sortant de chez moi il avait été conduit aux prisons du palais de justice.

—Oui, eh bien?

—Eh bien, j'ai fait mon rapport à Paris, j'ai envoyé les papiers trouvés sur lui. C'était mon devoir que voulez-vous... et huit jours après son arrestation le prisonnier fut enlevé.

—Enlevé! s'écria Morrel; mais qu'a-t-on pu faire du pauvre garçon?

—Oh! rassurez-vous. Il aura été transporté à Fenestrelle, à Pignerol, aux Îles Sainte-Marguerite, ce que l'on appelle dépaysé, en termes d'administration; et un beau matin vous allez le voir revenir prendre le commandement de son navire.

—Qu'il vienne quand il voudra, sa place lui sera gardée. Mais comment n'est-il pas déjà revenu? Il me semble que le premier soin de la justice bonapartiste eût dû être de mettre dehors ceux qu'avait incarcérés la justice royaliste.

—N'accusez pas témérairement, mon cher monsieur Morrel, répondit Villefort; il faut, en toutes choses, procéder légalement. L'ordre d'incarcération était venu d'en haut, il faut que d'en haut aussi vienne l'ordre de liberté. Or, Napoléon est rentré depuis quinze jours à peine; à peine aussi les lettres d'abolition doivent-elles être expédiées.

—Mais, demanda Morrel, n'y a-t-il pas moyen de presser les formalités, maintenant que nous triomphons? J'ai quelques amis, quelque influence, je puis obtenir mainlevée de l'arrêt.

—Il n'y a pas eu d'arrêt.

—De l'écrou, alors.

—En matière politique, il n'y a pas de registre d'écrou; parfois les gouvernements ont intérêt à faire disparaître un homme sans qu'il laisse trace de son passage: des notes d'écrou guideraient les recherches.

—C'était comme cela sous les Bourbons peut-être, mais maintenant....

—C'est comme cela dans tous les temps, mon cher monsieur Morrel; les gouvernements se suivent et se ressemblent; la machine pénitentiaire montée sous Louis XIV va encore aujourd'hui, à la Bastille près. L'Empereur a toujours été plus strict pour le règlement de ses prisons que ne l'a été le Grand Roi lui-même; et le nombre des incarcérés dont les registres ne gardent aucune trace est incalculable.»

Tant de bienveillance eût détourné des certitudes, et Morrel n'avait pas même de soupçons.

«Mais enfin, monsieur de Villefort, dit-il, quel conseil me donneriez-vous qui hâtât le retour du pauvre Dantès?

—Un seul, monsieur: faites une pétition au ministre de la Justice.

—Oh! monsieur, nous savons ce que c'est que les pétitions: le ministre en reçoit deux cents par jour et n'en lit point quatre.

—Oui, reprit Villefort, mais il lira une pétition envoyée par moi, apostillée par moi, adressée directement par moi.

—Et vous vous chargeriez de faire parvenir cette pétition, monsieur?

—Avec le plus grand plaisir. Dantès pouvait être coupable alors; mais il est innocent aujourd'hui, et il est de mon devoir de faire rendre la liberté à celui qu'il a été de mon devoir de faire mettre en prison.»

Villefort prévenait ainsi le danger d'une enquête peu probable, mais possible, enquête qui le perdait sans ressource.

«Mais comment écrit-on au ministre?

—Mettez-vous là, monsieur Morrel, dit Villefort, en cédant sa place à l'armateur; je vais vous dicter.

—Vous auriez cette bonté?

—Sans doute. Ne perdons pas de temps, nous n'en avons déjà que trop perdu.

—Oui, monsieur, songeons que le pauvre garçon attend, souffre et se désespère peut-être.»

Villefort frissonna à l'idée de ce prisonnier le maudissant dans le silence et l'obscurité; mais il était engagé trop avant pour reculer: Dantès devait être brisé entre les rouages de son ambition.

«J'attends, monsieur», dit l'armateur assis dans le fauteuil de Villefort et une plume à la main.

Villefort alors dicta une demande dans laquelle, dans un but excellent, il n'y avait point à en douter, il exagérait le patriotisme de Dantès et les services rendus par lui à la cause bonapartiste; dans cette demande, Dantès était devenu un des agents les plus actifs du retour de Napoléon; il était évident qu'en voyant une pareille pièce, le ministre devait faire justice à l'instant même, si justice n'était point faite déjà.

La pétition terminée, Villefort la relut à haute voix.

«C'est cela, dit-il, et maintenant reposez-vous sur moi.

—Et la pétition partira bientôt, monsieur?

—Aujourd'hui même.

—Apostillée par vous?

—La meilleure apostille que je puisse mettre, monsieur, est de certifier véritable tout ce que vous dites dans cette demande.»

Et Villefort s'assit à son tour, et sur un coin de la pétition appliqua son certificat.

«Maintenant, monsieur, que faut-il faire? demanda Morrel.

—Attendre, reprit Villefort; je réponds de tout.»

Cette assurance rendit l'espoir à Morrel: il quitta le substitut du procureur du roi enchanté de lui, et alla annoncer au vieux père de Dantès qu'il ne tarderait pas à revoir son fils.

Quand à Villefort, au lieu de l'envoyer à Paris, il conserva précieusement entre ses mains cette demande qui, pour sauver Dantès dans le présent, le compromettait si effroyablement dans l'avenir, en supposant une chose que l'aspect de l'Europe et la tournure des événements permettaient déjà de supposer, c'est-à-dire une seconde Restauration.

Dantès demeura donc prisonnier: perdu dans les profondeurs de son cachot, il n'entendit point le bruit formidable de la chute du trône de Louis XVIII et celui, plus épouvantable encore, de l'écroulement de l'empire.

Mais Villefort, lui, avait tout suivi d'un œil vigilant, tout écouté d'une oreille attentive. Deux fois, pendant cette courte apparition impériale que l'on appela les Cent-Jours, Morrel était revenu à la charge, insistant toujours pour la liberté de Dantès, et chaque fois Villefort l'avait calmé par des promesses et des espérances; enfin, Waterloo arriva. Morrel ne reparut pas chez Villefort: l'armateur avait fait pour son jeune ami tout ce qu'il était humainement possible de faire; essayer de nouvelles tentatives sous cette seconde Restauration était se compromettre inutilement.

Louis XVIII remonta sur le trône. Villefort, pour qui Marseille était plein de souvenirs devenus pour lui des remords, demanda et obtint la place de procureur du roi vacante à Toulouse; quinze jours après son installation dans sa nouvelle résidence, il épousa Mlle Renée de Saint-Méran, dont le père était mieux en cour que jamais.

Voilà comment Dantès, pendant les Cent-Jours et après Waterloo, demeura sous les verrous, oublié, sinon des hommes, au moins de Dieu.

Danglars comprit toute la portée du coup dont il avait frappé Dantès, en voyant revenir Napoléon en France: sa dénonciation avait touché juste, et, comme tous les hommes d'une certaine portée pour le crime et d'une moyenne intelligence pour la vie ordinaire, il appela cette coïncidence bizarre un décret de la Providence.

Mais quand Napoléon fut de retour à Paris et que sa voix retentit de nouveau, impérieuse et puissante, Danglars eut peur; à chaque instant, il s'attendit à voir reparaître Dantès, Dantès sachant tout, Dantès menaçant et fort pour toutes les vengeances; alors il manifesta à M. Morrel le désir de quitter le service de mer, et se fit recommander par lui à un négociant espagnol, chez lequel il entra comme commis d'ordre vers la fin de mars, c'est-à-dire dix ou douze jours après la rentrée de Napoléon aux Tuileries; il partit donc pour Madrid, et l'on n'entendit plus parler de lui.

Fernand, lui, ne comprit rien. Dantès était absent, c'était tout ce qu'il lui fallait. Qu'était-il devenu? il ne chercha point à le savoir. Seulement, pendant tout le répit que lui donnait son absence, il s'ingénia, partie à abuser Mercédès sur les motifs de cette absence, partie à méditer des plans d'émigration et d'enlèvement; de temps en temps aussi, et c'étaient les heures sombres de sa vie, il s'asseyait sur la pointe du cap Pharo, de cet endroit où l'on distingue à la fois Marseille et le village des Catalans, regardant, triste et immobile comme un oiseau de proie, s'il ne verrait point, par l'une de ces deux routes, revenir le beau jeune homme à la démarche libre, à la tête haute qui, pour lui aussi, était devenu messager d'une rude vengeance. Alors, le dessein de Fernand était arrêté: il cassait la tête de Dantès d'un coup de fusil et se tuait après, se disait-il à lui-même, pour colorer son assassinat. Mais Fernand s'abusait: cet homme-là ne se fût jamais tué, car il espérait toujours.

Sur ces entrefaites, et parmi tant de fluctuations douloureuses, l'empire appela un dernier ban de soldats, et tout ce qu'il y avait d'hommes en état de porter les armes s'élança hors de France, à la voix retentissante de l'empereur. Fernand partit comme les autres, quittant sa cabane et Mercédès, et rongé de cette sombre et terrible pensée que, derrière lui peut-être, son rival allait revenir et épouser celle qu'il aimait.

Si Fernand avait jamais dû se tuer, c'était en quittant Mercédès qu'il l'eût fait.

Ses attentions pour Mercédès, la pitié qu'il paraissait donner à son malheur, le soin qu'il prenait d'aller au-devant de ses moindres désirs, avaient produit l'effet que produisent toujours sur les cœurs généreux les apparences du dévouement: Mercédès avait toujours aimé Fernand d'amitié; son amitié s'augmenta pour lui d'un nouveau sentiment, la reconnaissance.

«Mon frère, dit-elle en attachant le sac du conscrit sur les épaules du Catalan, mon frère, mon seul ami, ne vous faites pas tuer, ne me laissez pas seule dans ce monde, où je pleure et où je serai seule dès que vous n'y serez plus.»

Ces paroles, dites au moment du départ, rendirent quelque espoir à Fernand. Si Dantès ne revenait pas, Mercédès pourrait donc un jour être à lui.

Mercédès resta seule sur cette terre nue, qui ne lui avait jamais paru si aride, et avec la mer immense pour horizon. Toute baignée de pleurs, comme cette folle dont on nous raconte la douloureuse histoire, on la voyait errer sans cesse autour du petit village des Catalans: tantôt s'arrêtant sous le soleil ardent du Midi, debout, immobile, muette comme une statue, et regardant Marseille; tantôt assise au bord du rivage, écoutant ce gémissement de la mer, éternel comme sa douleur, et se demandant sans cesse s'il ne valait pas mieux se pencher en avant, se laisser aller à son propre poids, ouvrir l'abîme et s'y engloutir, que de souffrir ainsi toutes ces cruelles alternatives d'une attente sans espérance.

Ce ne fut pas le courage qui manqua à Mercédès pour accomplir ce projet, ce fut la religion qui lui vint en aide et qui la sauva du suicide.

Caderousse fut appelé, comme Fernand; seulement, comme il avait huit ans de plus que le Catalan, et qu'il était marié, il ne fit partie que du troisième ban, et fut envoyé sur les côtes.

Le vieux Dantès, qui n'était plus soutenu que par l'espoir, perdit l'espoir à la chute de l'empereur.

Cinq mois, jour pour jour, après avoir été séparé de son fils, et presque à la même heure où il avait été arrêté, il rendit le dernier soupir entre les bras de Mercédès.

M. Morrel pourvut à tous les frais de son enterrement, et paya les pauvres petites dettes que le vieillard avait faites pendant sa maladie.

Il y avait plus que de la bienfaisance à agir ainsi, il y avait du courage. Le Midi était en feu, et secourir même à son lit de mort, le père d'un bonapartiste aussi dangereux que Dantès était un crime.

 

Chapter 13. The Hundred Days.

M. Noirtier was a true prophet, and things progressed rapidly, as he had predicted. Every one knows the history of the famous return from Elba, a return which was unprecedented in the past, and will probably remain without a counterpart in the future.

Louis XVIII. made but a faint attempt to parry this unexpected blow; the monarchy he had scarcely reconstructed tottered on its precarious foundation, and at a sign from the emperor the incongruous structure of ancient prejudices and new ideas fell to the ground. Villefort, therefore, gained nothing save the king's gratitude (which was rather likely to injure him at the present time) and the cross of the Legion of Honor, which he had the prudence not to wear, although M. de Blacas had duly forwarded the brevet.

Napoleon would, doubtless, have deprived Villefort of his office had it not been for Noirtier, who was all powerful at court, and thus the Girondin of '93 and the Senator of 1806 protected him who so lately had been his protector. All Villefort's influence barely enabled him to stifle the secret Dantes had so nearly divulged. The king's procureur alone was deprived of his office, being suspected of royalism.

However, scarcely was the imperial power established—that is, scarcely had the emperor re-entered the Tuileries and begun to issue orders from the closet into which we have introduced our readers,—he found on the table there Louis XVIII.'s half-filled snuff-box,—scarcely had this occurred when Marseilles began, in spite of the authorities, to rekindle the flames of civil war, always smouldering in the south, and it required but little to excite the populace to acts of far greater violence than the shouts and insults with which they assailed the royalists whenever they ventured abroad.

Owing to this change, the worthy shipowner became at that moment—we will not say all powerful, because Morrel was a prudent and rather a timid man, so much so, that many of the most zealous partisans of Bonaparte accused him of "moderation"—but sufficiently influential to make a demand in favor of Dantes.

Villefort retained his place, but his marriage was put off until a more favorable opportunity. If the emperor remained on the throne, Gerard required a different alliance to aid his career; if Louis XVIII. returned, the influence of M. de Saint-Meran, like his own, could be vastly increased, and the marriage be still more suitable. The deputy-procureur was, therefore, the first magistrate of Marseilles, when one morning his door opened, and M. Morrel was announced.

Any one else would have hastened to receive him; but Villefort was a man of ability, and he knew this would be a sign of weakness. He made Morrel wait in the ante-chamber, although he had no one with him, for the simple reason that the king's procureur always makes every one wait, and after passing a quarter of an hour in reading the papers, he ordered M. Morrel to be admitted.

Morrel expected Villefort would be dejected; he found him as he had found him six weeks before, calm, firm, and full of that glacial politeness, that most insurmountable barrier which separates the well-bred from the vulgar man.

He had entered Villefort's office expecting that the magistrate would tremble at the sight of him; on the contrary, he felt a cold shudder all over him when he saw Villefort sitting there with his elbow on his desk, and his head leaning on his hand. He stopped at the door; Villefort gazed at him as if he had some difficulty in recognizing him; then, after a brief interval, during which the honest shipowner turned his hat in his hands,—

"M. Morrel, I believe?" said Villefort.

"Yes, sir."

"Come nearer," said the magistrate, with a patronizing wave of the hand, "and tell me to what circumstance I owe the honor of this visit."

"Do you not guess, monsieur?" asked Morrel.

"Not in the least; but if I can serve you in any way I shall be delighted."

"Everything depends on you."

"Explain yourself, pray."

"Monsieur," said Morrel, recovering his assurance as he proceeded, "do you recollect that a few days before the landing of his majesty the emperor, I came to intercede for a young man, the mate of my ship, who was accused of being concerned in correspondence with the Island of Elba? What was the other day a crime is to-day a title to favor. You then served Louis XVIII., and you did not show any favor—it was your duty; to-day you serve Napoleon, and you ought to protect him—it is equally your duty; I come, therefore, to ask what has become of him?"

Villefort by a strong effort sought to control himself. "What is his name?" said he. "Tell me his name."

"Edmond Dantes."

Villefort would probably have rather stood opposite the muzzle of a pistol at five-and-twenty paces than have heard this name spoken; but he did not blanch.

"Dantes," repeated he, "Edmond Dantes."

"Yes, monsieur." Villefort opened a large register, then went to a table, from the table turned to his registers, and then, turning to Morrel,—

"Are you quite sure you are not mistaken, monsieur?" said he, in the most natural tone in the world.

Had Morrel been a more quick-sighted man, or better versed in these matters, he would have been surprised at the king's procureur answering him on such a subject, instead of referring him to the governors of the prison or the prefect of the department. But Morrel, disappointed in his expectations of exciting fear, was conscious only of the other's condescension. Villefort had calculated rightly.

"No," said Morrel; "I am not mistaken. I have known him for ten years, the last four of which he was in my service. Do not you recollect, I came about six weeks ago to plead for clemency, as I come to-day to plead for justice. You received me very coldly. Oh, the royalists were very severe with the Bonapartists in those days."

"Monsieur," returned Villefort, "I was then a royalist, because I believed the Bourbons not only the heirs to the throne, but the chosen of the nation. The miraculous return of Napoleon has conquered me, the legitimate monarch is he who is loved by his people."

"That's right!" cried Morrel. "I like to hear you speak thus, and I augur well for Edmond from it."

"Wait a moment," said Villefort, turning over the leaves of a register; "I have it—a sailor, who was about to marry a young Catalan girl. I recollect now; it was a very serious charge."

"How so?"

"You know that when he left here he was taken to the Palais de Justice."

"Well?"

"I made my report to the authorities at Paris, and a week after he was carried off."

"Carried off!" said Morrel. "What can they have done with him?"

"Oh, he has been taken to Fenestrelles, to Pignerol, or to the Sainte-Marguerite islands. Some fine morning he will return to take command of your vessel."

"Come when he will, it shall be kept for him. But how is it he is not already returned? It seems to me the first care of government should be to set at liberty those who have suffered for their adherence to it."

"Do not be too hasty, M. Morrel," replied Villefort. "The order of imprisonment came from high authority, and the order for his liberation must proceed from the same source; and, as Napoleon has scarcely been reinstated a fortnight, the letters have not yet been forwarded."

"But," said Morrel, "is there no way of expediting all these formalities—of releasing him from arrest?"

"There has been no arrest."

"How?"

"It is sometimes essential to government to cause a man's disappearance without leaving any traces, so that no written forms or documents may defeat their wishes."

"It might be so under the Bourbons, but at present"—

"It has always been so, my dear Morrel, since the reign of Louis XIV. The emperor is more strict in prison discipline than even Louis himself, and the number of prisoners whose names are not on the register is incalculable." Had Morrel even any suspicions, so much kindness would have dispelled them.

"Well, M. de Villefort, how would you advise me to act?" asked he.

"Petition the minister."

"Oh, I know what that is; the minister receives two hundred petitions every day, and does not read three."

"That is true; but he will read a petition countersigned and presented by me."

"And will you undertake to deliver it?"

"With the greatest pleasure. Dantes was then guilty, and now he is innocent, and it is as much my duty to free him as it was to condemn him." Villefort thus forestalled any danger of an inquiry, which, however improbable it might be, if it did take place would leave him defenceless.

"But how shall I address the minister?"

"Sit down there," said Villefort, giving up his place to Morrel, "and write what I dictate."

"Will you be so good?"

"Certainly. But lose no time; we have lost too much already."

"That is true. Only think what the poor fellow may even now be suffering." Villefort shuddered at the suggestion; but he had gone too far to draw back. Dantes must be crushed to gratify Villefort's ambition.

Villefort dictated a petition, in which, from an excellent intention, no doubt, Dantes' patriotic services were exaggerated, and he was made out one of the most active agents of Napoleon's return. It was evident that at the sight of this document the minister would instantly release him. The petition finished, Villefort read it aloud.

"That will do," said he; "leave the rest to me."

"Will the petition go soon?"

"To-day."

"Countersigned by you?"

"The best thing I can do will be to certify the truth of the contents of your petition." And, sitting down, Villefort wrote the certificate at the bottom.

"What more is to be done?"

"I will do whatever is necessary." This assurance delighted Morrel, who took leave of Villefort, and hastened to announce to old Dantes that he would soon see his son.

As for Villefort, instead of sending to Paris, he carefully preserved the petition that so fearfully compromised Dantes, in the hopes of an event that seemed not unlikely,—that is, a second restoration. Dantes remained a prisoner, and heard not the noise of the fall of Louis XVIII.'s throne, or the still more tragic destruction of the empire.

Twice during the Hundred Days had Morrel renewed his demand, and twice had Villefort soothed him with promises. At last there was Waterloo, and Morrel came no more; he had done all that was in his power, and any fresh attempt would only compromise himself uselessly.

Louis XVIII. remounted the throne; Villefort, to whom Marseilles had become filled with remorseful memories, sought and obtained the situation of king's procureur at Toulouse, and a fortnight afterwards he married Mademoiselle de Saint-Meran, whose father now stood higher at court than ever.

And so Dantes, after the Hundred Days and after Waterloo, remained in his dungeon, forgotten of earth and heaven. Danglars comprehended the full extent of the wretched fate that overwhelmed Dantes; and, when Napoleon returned to France, he, after the manner of mediocre minds, termed the coincidence, "a decree of Providence." But when Napoleon returned to Paris, Danglars' heart failed him, and he lived in constant fear of Dantes' return on a mission of vengeance. He therefore informed M. Morrel of his wish to quit the sea, and obtained a recommendation from him to a Spanish merchant, into whose service he entered at the end of March, that is, ten or twelve days after Napoleon's return. He then left for Madrid, and was no more heard of.

Fernand understood nothing except that Dantes was absent. What had become of him he cared not to inquire. Only, during the respite the absence of his rival afforded him, he reflected, partly on the means of deceiving Mercedes as to the cause of his absence, partly on plans of emigration and abduction, as from time to time he sat sad and motionless on the summit of Cape Pharo, at the spot from whence Marseilles and the Catalans are visible, watching for the apparition of a young and handsome man, who was for him also the messenger of vengeance. Fernand's mind was made up; he would shoot Dantes, and then kill himself. But Fernand was mistaken; a man of his disposition never kills himself, for he constantly hopes.

During this time the empire made its last conscription, and every man in France capable of bearing arms rushed to obey the summons of the emperor. Fernand departed with the rest, bearing with him the terrible thought that while he was away, his rival would perhaps return and marry Mercedes. Had Fernand really meant to kill himself, he would have done so when he parted from Mercedes. His devotion, and the compassion he showed for her misfortunes, produced the effect they always produce on noble minds—Mercedes had always had a sincere regard for Fernand, and this was now strengthened by gratitude.

"My brother," said she as she placed his knapsack on his shoulders, "be careful of yourself, for if you are killed, I shall be alone in the world." These words carried a ray of hope into Fernand's heart. Should Dantes not return, Mercedes might one day be his.

Mercedes was left alone face to face with the vast plain that had never seemed so barren, and the sea that had never seemed so vast. Bathed in tears she wandered about the Catalan village. Sometimes she stood mute and motionless as a statue, looking towards Marseilles, at other times gazing on the sea, and debating as to whether it were not better to cast herself into the abyss of the ocean, and thus end her woes. It was not want of courage that prevented her putting this resolution into execution; but her religious feelings came to her aid and saved her. Caderousse was, like Fernand, enrolled in the army, but, being married and eight years older, he was merely sent to the frontier. Old Dantes, who was only sustained by hope, lost all hope at Napoleon's downfall. Five months after he had been separated from his son, and almost at the hour of his arrest, he breathed his last in Mercedes' arms. M. Morrel paid the expenses of his funeral, and a few small debts the poor old man had contracted.

There was more than benevolence in this action; there was courage; the south was aflame, and to assist, even on his death-bed, the father of so dangerous a Bonapartist as Dantes, was stigmatized as a crime.




XIV Le prisonnier furieux et le prisonnier fou.

Un an environ après le retour de Louis XVIII, il y eut visite de M. l'inspecteur général des prisons.

Dantès entendit rouler et grincer du fond de son cachot tous ces préparatifs, qui faisaient en haut beaucoup de fracas, mais qui, en bas, eussent été des bruits inappréciables pour toute autre oreille que pour celle d'un prisonnier, accoutumé à écouter, dans le silence de la nuit, l'araignée qui tisse sa toile, et la chute périodique de la goutte d'eau qui met une heure à se former au plafond de son cachot.

Il devina qu'il se passait chez les vivants quelque chose d'inaccoutumé: il habitait depuis si longtemps une tombe qu'il pouvait bien se regarder comme mort.

En effet, l'inspecteur visitait, l'un après l'autre, chambres, cellules et cachots. Plusieurs prisonniers furent interrogés: c'étaient ceux que leur douceur ou leur stupidité recommandait à la bienveillance de l'administration; l'inspecteur leur demanda comment ils étaient nourris, et quelles étaient les réclamations qu'ils avaient à faire.

Ils répondirent unanimement que la nourriture était détestable et qu'ils réclamaient leur liberté.

L'inspecteur leur demanda alors s'ils n'avaient pas autre chose à lui dire.

Ils secouèrent la tête. Quel autre bien que la liberté peuvent réclamer des prisonniers?

L'inspecteur se tourna en souriant, et dit au gouverneur:

«Je ne sais pas pourquoi on nous fait faire ces tournées inutiles. Qui voit un prisonnier en voit cent; qui entend un prisonnier en entend mille; c'est toujours la même chose: mal nourris et innocents. En avez-vous d'autres?

—Oui, nous avons les prisonniers dangereux ou fous, que nous gardons au cachot.

—Voyons, dit l'inspecteur avec un air de profonde lassitude, faisons notre métier jusqu'au bout; descendons dans les cachots.

—Attendez, dit le gouverneur, que l'on aille au moins chercher deux hommes; les prisonniers commettent parfois, ne fût-ce que par dégoût de la vie et pour se faire condamner à mort, des actes de désespoir inutiles: vous pourriez être victime de l'un de ces actes.

—Prenez donc vos précautions», dit l'inspecteur.

En effet, on envoya chercher deux soldats et l'on commença de descendre par un escalier si puant, si infect, si moisi, que rien que le passage dans un pareil endroit affectait désagréablement à la fois la vue, l'odorat et la respiration.

«Oh! fit l'inspecteur en s'arrêtant à moitié de la descente, qui diable peut loger là?

—Un conspirateur des plus dangereux, et qui nous est particulièrement recommandé comme un homme capable de tout.

—Il est seul?

—Certainement.

—Depuis combien de temps est-il là?

—Depuis un an à peu près.

—Et il a été mis dans ce cachot dès son entrée.

—Non, monsieur, mais après avoir voulu tuer le porte-clefs chargé de lui porter sa nourriture.

—Il a voulu tuer le porte-clefs?

—Oui, monsieur, celui-là même qui nous éclaire, n'est-il pas vrai, Antoine? demanda le gouverneur.

—Il a voulu me tuer tout de même, répondit le porte-clefs.

—Ah çà! mais c'est donc un fou que cet homme?

—C'est pire que cela, dit le porte-clefs, c'est un démon.

—Voulez-vous qu'on s'en plaigne? demanda l'inspecteur au gouverneur.

—Inutile, monsieur, il est assez puni comme cela, d'ailleurs, à présent, il touche presque à la folie, et, selon l'expérience que nous donnent nos observations, avant une autre année d'ici il sera complètement aliéné.

—Ma foi, tant mieux pour lui, dit l'inspecteur; une fois fou tout à fait, il souffrira moins.»

C'était, comme on le voit, un homme plein d'humanité que cet inspecteur, et bien digne des fonctions philanthropiques qu'il remplissait.

«Vous avez raison, monsieur, dit le gouverneur, et votre réflexion prouve que vous avez profondément étudié la matière. Ainsi, nous avons dans un cachot, qui n'est séparé de celui-ci que par une vingtaine de pieds, et dans lequel on descend par un autre escalier, un vieil abbé, ancien chef de parti en Italie, qui est ici depuis 1811, auquel la tête a tourné vers la fin de 1813, et qui, depuis ce moment, n'est pas physiquement reconnaissable: il pleurait, il rit; il maigrissait, il engraisse. Voulez-vous le voir plutôt que celui-ci? Sa folie est divertissante et ne vous attristera point.

—Je les verrai l'un et l'autre, répondit l'inspecteur; il faut faire son état en conscience.»

L'inspecteur en était à sa première tournée et voulait donner bonne idée de lui à l'autorité.

«Entrons donc chez celui-ci d'abord, ajouta-t-il.

—Volontiers», répondit le gouverneur.

Et il fit signe au porte-clefs, qui ouvrit la porte.

Au grincement des massives serrures, au cri des gonds rouillés tournant sur leurs pivots, Dantès, accroupi dans un angle de son cachot, où il recevait avec un bonheur indicible le mince rayon du jour qui filtrait à travers un étroit soupirail grillé, releva la tête. À la vue d'un homme inconnu, éclairé par deux porte-clefs tenant des torches, et auquel le gouverneur parlait le chapeau à la main, accompagné par deux soldats, Dantès devina ce dont il s'agissait, et, voyant enfin se présenter une occasion d'implorer une autorité supérieure, bondit en avant les mains jointes.

Les soldats croisèrent aussitôt la baïonnette, car ils crurent que le prisonnier s'élançait vers l'inspecteur avec de mauvaises intentions.

L'inspecteur lui-même fit un pas en arrière.

Dantès vit qu'on l'avait présenté comme homme à craindre.

Alors, il réunit dans son regard tout ce que le cœur de l'homme peut contenir de mansuétude et d'humilité, et s'exprimant avec une sorte d'éloquence pieuse qui étonna les assistants, il essaya de toucher l'âme de son visiteur.

L'inspecteur écouta le discours de Dantès, jusqu'au bout, puis se tournant vers le gouverneur:

«Il tournera à la dévotion, dit-il à mi-voix; il est déjà disposé à des sentiments plus doux. Voyez, la peur fait son effet sur lui; il a reculé devant les baïonnettes; or, un fou ne recule devant rien: j'ai fait sur ce sujet des observations bien curieuses à Charenton.»

Puis, se retournant vers le prisonnier:

«En résumé, dit-il, que demandez-vous?

—Je demande quel crime j'ai commis; je demande que l'on me donne des juges; je demande que mon procès soit instruit; je demande enfin que l'on me fusille si je suis coupable, mais aussi qu'on me mette en liberté si je suis innocent.

—Êtes-vous bien nourri? demanda l'inspecteur.

—Oui, je le crois, je n'en sais rien. Mais cela importe peu; ce qui doit importer, non seulement à moi, malheureux prisonnier, mais encore à tous les fonctionnaires rendant la justice, mais encore au roi qui nous gouverne, c'est qu'un innocent ne soit pas victime d'une dénonciation infâme et ne meure pas sous les verrous en maudissant ses bourreaux.

—Vous êtes bien humble aujourd'hui, dit le gouverneur; vous n'avez pas toujours été comme cela. Vous parliez tout autrement, mon cher ami, le jour où vous vouliez assommer votre gardien.

—C'est vrai, monsieur, dit Dantès, et j'en demande bien humblement pardon à cet homme qui a toujours été bon pour moi.... Mais, que voulez-vous? j'étais fou, j'étais furieux.

—Et vous ne l'êtes plus?

—Non, monsieur, car la captivité m'a plié, brisé, anéanti.... Il y a si longtemps que je suis ici!

—Si longtemps?... et à quelle époque avez-vous été arrêté? demanda l'inspecteur.

—Le 28 février 1815, à deux heures de l'après-midi.»

L'inspecteur calcula.

«Nous sommes au 30 juillet 1816; que dites-vous donc? il n'y a que dix-sept mois que vous êtes prisonnier.

—Que dix-sept mois! reprit Dantès. Ah! monsieur, vous ne savez pas ce que c'est que dix-sept mois de prison: dix-sept années, dix-sept siècles; surtout pour un homme qui, comme moi, touchait au bonheur, pour un homme qui, comme moi, allait épouser une femme aimée, pour un homme qui voyait s'ouvrir devant lui une carrière honorable, et à qui tout manque à l'instant; qui, du milieu du jour le plus beau, tombe dans la nuit la plus profonde, qui voit sa carrière détruite, qui ne sait si celle qui l'aimait l'aime toujours, qui ignore si son vieux père est mort ou vivant. Dix-sept mois de prison, pour un homme habitué à l'air de la mer, à l'indépendance du marin, à l'espace, à l'immensité, à l'infini! Monsieur, dix-sept mois de prison, c'est plus que ne le méritent tous les crimes que désigne par les noms les plus odieux la langue humaine. Ayez donc pitié de moi, monsieur, et demandez pour moi, non pas l'indulgence, mais la rigueur; non pas une grâce, mais un jugement; des juges, monsieur, je ne demande que des juges; on ne peut pas refuser des juges à un accusé.

—C'est bien, dit l'inspecteur, on verra.»

Puis, se retournant vers le gouverneur:

«En vérité, dit-il, le pauvre diable me fait de la peine. En remontant, vous me montrerez son livre d'écrou.

—Certainement, dit le gouverneur; mais je crois que vous trouverez contre lui des notes terribles.

—Monsieur, continua Dantès, je sais que vous ne pouvez pas me faire sortir d'ici de votre propre décision; mais vous pouvez transmettre ma demande à l'autorité, vous pouvez provoquer une enquête, vous pouvez, enfin, me faire mettre en jugement: un jugement, c'est tout ce que je demande; que je sache quel crime j'ai commis, et à quelle peine je suis condamné; car, voyez-vous, l'incertitude, c'est le pire de tous les supplices.

—Éclairez-moi, dit l'inspecteur.

—Monsieur, s'écria Dantès, je comprends, au son de votre voix, que vous êtes ému. Monsieur, dites-moi d'espérer.

—Je ne puis vous dire cela, répondit l'inspecteur, je puis seulement vous promettre d'examiner votre dossier.

—Oh! alors, monsieur, je suis libre, je suis sauvé.

—Qui vous a fait arrêter? demanda l'inspecteur.

—M. de Villefort, répondit Dantès. Voyez-le et entendez-vous avec lui.

—M. de Villefort n'est plus à Marseille depuis un an, mais à Toulouse.

—Ah! cela ne m'étonne plus, murmura Dantès: mon seul protecteur est éloigné.

—M. de Villefort avait-il quelque motif de haine contre vous? demanda l'inspecteur.

—Aucun, monsieur; et même il a été bienveillant pour moi.

—Je pourrai donc me fier aux notes qu'il a laissées sur vous ou qu'il me donnera?

—Entièrement, monsieur.

—C'est bien, attendez.»

Dantès tomba à genoux, levant les mains vers le ciel, et murmurant une prière dans laquelle il recommandait à Dieu cet homme qui était descendu dans sa prison, pareil au Sauveur allant délivrer les âmes de l'enfer.

La porte se referma; mais l'espoir descendu avec l'inspecteur était resté enfermé dans le cachot de Dantès.

«Voulez-vous voir le registre d'écrou tout de suite, demanda le gouverneur, ou passer au cachot de l'abbé?

—Finissons-en avec les cachots tout d'un coup, répondit l'inspecteur. Si je remontais au jour, je n'aurais peut-être plus le courage de continuer ma triste mission.

—Ah! celui-là n'est point un prisonnier comme l'autre, et sa folie, à lui, est moins attristante que la raison de son voisin.

—Et quelle est sa folie?

—Oh! une folie étrange: il se croit possesseur d'un trésor immense. La première année de sa captivité, il a fait offrir au gouvernement un million, si le gouvernement le voulait mettre en liberté; la seconde année, deux millions, la troisième, trois millions, et ainsi progressivement. Il en est à sa cinquième année de captivité: il va vous demander de vous parler en secret, et vous offrira cinq millions.

—Ah! ah! c'est curieux en effet, dit l'inspecteur; et comment appelez-vous ce millionnaire?

—L'abbé Faria.

—No 27! dit l'inspecteur.

—C'est ici. Ouvrez, Antoine.»

Le porte-clefs obéit, et le regard curieux de l'inspecteur plongea dans le cachot de l'abbé fou.

C'est ainsi que l'on nommait généralement le prisonnier.

Au milieu de la chambre, dans un cercle tracé sur la terre avec un morceau de plâtre détaché du mur, était couché un homme presque nu, tant ses vêtements étaient tombés en lambeaux. Il dessinait dans ce cercle des lignes géométriques fort nettes, et paraissait aussi occupé de résoudre son problème qu'Archimède l'était lorsqu'il fut tué par un soldat de Marcellus. Aussi ne bougea-t-il pas même au bruit que fit la porte du cachot en s'ouvrant, et ne sembla-t-il se réveiller que lorsque la lumière des torches éclaira d'un éclat inaccoutumé le sol humide sur lequel il travaillait. Alors il se retourna et vit avec étonnement la nombreuse compagnie qui venait de descendre dans son cachot.

Aussitôt, il se leva vivement, prit une couverture jetée sur le pied de son lit misérable, et se drapa précipitamment pour paraître dans un état plus décent aux yeux des étrangers.

«Que demandez-vous? dit l'inspecteur sans varier sa formule.

—Moi, monsieur! dit l'abbé d'un air étonné; je ne demande rien.

—Vous ne comprenez pas, reprit l'inspecteur: je suis agent du gouvernement, j'ai mission de descendre dans les prisons et d'écouter les réclamations des prisonniers.

—Oh! alors, monsieur, c'est autre chose, s'écria vivement l'abbé, et j'espère que nous allons nous entendre.

—Voyez, dit tout bas le gouverneur, cela ne commence-t-il pas comme je vous l'avais annoncé?

—Monsieur, continua le prisonnier, je suis l'abbé Faria, né à Rome, j'ai été vingt ans secrétaire du cardinal Rospigliosi; j'ai été arrêté, je ne sais trop pourquoi, vers le commencement de l'année 1811, depuis ce moment, je réclame ma liberté des autorités italiennes et françaises.

—Pourquoi près des autorités françaises? demanda le gouverneur.

—Parce que j'ai été arrêté à Piombino et que je présume que, comme Milan et Florence, Piombino est devenu le chef-lieu de quelque département français.»

L'inspecteur et le gouverneur se regardèrent en riant.

«Diable, mon cher, dit l'inspecteur, vos nouvelles de l'Italie ne sont pas fraîches.

—Elles datent du jour où j'ai été arrêté, monsieur, dit l'abbé Faria; et comme Sa Majesté l'Empereur avait créé la royauté de Rome pour le fils que le ciel venait de lui envoyer, je présume que, poursuivant le cours de ses conquêtes, il a accompli le rêve de Machiavel et de César Borgia, qui était de faire de toute l'Italie un seul et unique royaume.

—Monsieur, dit l'inspecteur, la Providence a heureusement apporté quelque changement à ce plan gigantesque dont vous me paraissez assez chaud partisan.

—C'est le seul moyen de faire de l'Italie un État fort, indépendant et heureux, répondit l'abbé.

—Cela est possible, répondit l'inspecteur, mais je ne suis pas venu ici pour faire avec vous un cours de politique ultramontaine, mais pour vous demander ce que j'ai déjà fait, si vous avez quelques réclamations à faire sur la manière dont vous êtes nourri et logé.

—La nourriture est ce qu'elle est dans toutes les prisons, répondit l'abbé, c'est-à-dire fort mauvaise; quant au logement, vous le voyez, il est humide et malsain, mais néanmoins assez convenable pour un cachot. Maintenant, ce n'est pas de cela qu'il s'agit mais bien de révélations de la plus haute importance et du plus haut intérêt que j'ai à faire au gouvernement.

—Nous y voici, dit tout bas le gouverneur à l'inspecteur.

—Voilà pourquoi je suis si heureux de vous voir, continua l'abbé, quoique vous m'ayez dérangé dans un calcul fort important, et qui, s'il réussit, changera peut-être le système de Newton. Pouvez-vous m'accorder la faveur d'un entretien particulier?

—Hein! que disais-je! fit le gouverneur à l'inspecteur.

—Vous connaissez votre personne», répondit ce dernier souriant. Puis, se retournant vers Faria:

«Monsieur, dit-il, ce que vous me demandez est impossible.

—Cependant, monsieur, reprit l'abbé, s'il s'agissait de faire gagner au gouvernement une somme énorme, une somme de cinq millions, par exemple?

—Ma foi, dit l'inspecteur en se retournant à son tour vers le gouverneur, vous aviez prédit jusqu'au chiffre.

—Voyons, reprit l'abbé, s'apercevant que l'inspecteur faisait un mouvement pour se retirer, il n'est pas nécessaire que nous soyons absolument seuls; M. le gouverneur pourra assister à notre entretien.

—Mon cher monsieur, dit le gouverneur, malheureusement nous savons d'avance et par cœur ce que vous direz. Il s'agit de vos trésors, n'est-ce pas?»

Faria regarda cet homme railleur avec des yeux où un observateur désintéressé eût vu, certes, luire l'éclair de la raison et de la vérité.

«Sans doute, dit-il; de quoi voulez-vous que je parle, sinon de cela?

—Monsieur l'inspecteur, continua le gouverneur, je puis vous raconter cette histoire aussi bien que l'abbé, car il y a quatre ou cinq ans que j'en ai les oreilles rebattues.

—Cela prouve, monsieur le gouverneur, dit l'abbé, que vous êtes comme ces gens dont parle l'Écriture, qui ont des yeux et qui ne voient pas, qui ont des oreilles et qui n'entendent pas.

—Mon cher monsieur, dit l'inspecteur, le gouvernement est riche et n'a, Dieu merci, pas besoin de votre argent; gardez-le donc pour le jour où vous sortirez de prison.»

L'œil de l'abbé se dilata; il saisit la main de l'inspecteur.

«Mais si je n'en sors pas de prison, dit-il, si, contre toute justice, on me retient dans ce cachot, si j'y meurs sans avoir légué mon secret à personne, ce trésor sera donc perdu! Ne vaut-il pas mieux que le gouvernement en profite, et moi aussi? J'irai jusqu'à six millions, monsieur; oui, j'abandonnerai six millions, et je me contenterai du reste si l'on veut me rendre la liberté.

—Sur ma parole, dit l'inspecteur à demi-voix, si l'on ne savait que cet homme est fou, il parle avec un accent si convaincu qu'on croirait qu'il dit la vérité.

—Je ne suis pas fou, monsieur, et je dis bien la vérité, reprit Faria qui, avec cette finesse d'ouïe particulière aux prisonniers, n'avait pas perdu une seule des paroles de l'inspecteur. Ce trésor dont je vous parle existe bien réellement, et j'offre de signer un traité avec vous, en vertu duquel vous me conduirez à l'endroit désigné par moi; on fouillera la terre sous nos yeux, et si je mens, si l'on ne trouve rien, si je suis un fou, comme vous le dites, eh bien! vous me ramènerez dans ce même cachot, où je resterai éternellement, et où je mourrai sans plus rien demander ni à vous ni à personne.»

Le gouverneur se mit à rire.

«Est-ce bien loin votre trésor? demanda-t-il.

—À cent lieues d'ici à peu près, dit Faria.

—La chose n'est pas mal imaginée, dit le gouverneur; si tous les prisonniers voulaient s'amuser à promener leurs gardiens pendant cent lieues, et si les gardiens consentaient à faire une pareille promenade, ce serait une excellente chance que les prisonniers se ménageraient de prendre la clef des champs dès qu'ils en trouveraient l'occasion, et pendant un pareil voyage l'occasion se présenterait certainement.

—C'est un moyen connu, dit l'inspecteur, et monsieur n'a pas même le mérite de l'invention. Puis, se retournant vers l'abbé.

«Je vous ai demandé si vous étiez bien nourri? dit-il.

—Monsieur, répondit Faria, jurez-moi sur le Christ de me délivrer si je vous ai dit vrai, et je vous indiquerai l'endroit où le trésor est enfoui.

—Êtes-vous bien nourri? répéta l'inspecteur.

—Monsieur, vous ne risquez rien ainsi, et vous voyez bien que ce n'est pas pour me ménager une chance pour me sauver, puisque je resterai en prison tandis qu'on fera le voyage.

—Vous ne répondez pas à ma question, reprit avec impatience l'inspecteur.

—Ni vous à ma demande! s'écria l'abbé. Soyez donc maudit comme les autres insensés qui n'ont pas voulu me croire! Vous ne voulez pas de mon or, je le garderai; vous me refusez la liberté, Dieu me l'enverra. Allez, je n'ai plus rien à dire.»

Et l'abbé, rejetant sa couverture, ramassa son morceau de plâtre, et alla s'asseoir de nouveau au milieu de son cercle, où il continua ses lignes et ses calculs.

«Que fait-il là? dit l'inspecteur se retirant.

—Il compte ses trésors», reprit le gouverneur. Faria répondit à ce sarcasme par un coup d'œil empreint du plus suprême mépris.

Ils sortirent. Le geôlier ferma la porte derrière eux.

«Il aura, en effet, possédé quelques trésors, dit l'inspecteur en remontant l'escalier.

—Ou il aura rêvé qu'il les possédait, répondit le gouverneur, et le lendemain il se sera réveillé fou.

—En effet, dit l'inspecteur avec la naïveté de la corruption; s'il eût été réellement riche, il ne serait pas en prison.»

Ainsi finit l'aventure pour l'abbé Faria. Il demeura prisonnier, et, à la suite de cette visite, sa réputation de fou réjouissant s'augmenta encore.

Caligula ou Néron, ces grands chercheurs de trésors, ces désireurs de l'impossible, eussent prêté l'oreille aux paroles de ce pauvre homme et lui eussent accordé l'air qu'il désirait, l'espace qu'il estimait à un si haut prix, et la liberté qu'il offrait de payer si cher. Mais les rois de nos jours, maintenus dans la limite du probable, n'ont plus l'audace de la volonté; ils craignent l'oreille qui écoute les ordres qu'ils donnent, l'œil qui scrute leurs actions; ils ne sentent plus la supériorité de leur essence divine; ils sont des hommes couronnés, voilà tout. Jadis, ils se croyaient, ou du moins se disaient fils de Jupiter, et retenaient quelque chose des façons du dieu leur père: on ne contrôle pas facilement ce qui se passe au-delà des nuages; aujourd'hui, les rois se laissent aisément rejoindre. Or, comme il a toujours répugné au gouvernement despotique de montrer au grand jour les effets de la prison et de la torture; comme il y a peu d'exemples qu'une victime des inquisitions ait pu reparaître avec ses os broyés et ses plaies saignantes, de même la folie, cet ulcère né dans la fange des cachots à la suite des tortures morales, se cache presque toujours avec soin dans le lieu où elle est née, ou, si elle en sort, elle va s'ensevelir dans quelque hôpital sombre, où les médecins ne reconnaissent ni l'homme ni la pensée dans le débris informe que leur transmet le geôlier fatigué.

L'abbé Faria, devenu fou en prison, était condamné, par sa folie même, à une prison perpétuelle.

Quant à Dantès, l'inspecteur lui tint parole. En remontant chez le gouverneur, il se fit présenter le registre d'écrou. La note concernant le prisonnier était ainsi conçue:

Edmond Dantès: Bonapartiste enragé: a pris une part active au retour de l'île d'Elbe.

À tenir au plus grand secret et sous la plus stricte surveillance.

Cette note était d'une autre écriture et d'une encre différente que le reste du registre ce qui prouvait qu'elle avait été ajoutée depuis l'incarcération de Dantès.

L'accusation était trop positive pour essayer de la combattre. L'inspecteur écrivit donc au-dessous de l'accolade:

«Rien à faire.»

Cette visite avait, pour ainsi dire, ravivé Dantès depuis qu'il était entré en prison, il avait oublié de compter les jours, mais l'inspecteur lui avait donné une nouvelle date et Dantès ne l'avait pas oubliée. Derrière lui, il écrivit sur le mur, avec un morceau de plâtre détaché de son plafond, 30 juillet 1816, et, à partir de ce moment, il fit un cran chaque jour pour que la mesure du temps ne lui échappât plus.

Les jours s'écoulèrent, puis les semaines, puis les mois: Dantès attendait toujours, il avait commencé par fixer à sa liberté un terme de quinze jours. En mettant à suivre son affaire la moitié de l'intérêt qu'il avait paru éprouver, l'inspecteur devait avoir assez de quinze jours. Ces quinze jours écoulés, il se dit qu'il était absurde à lui de croire que l'inspecteur se serait occupé de lui avant son retour à Paris; or, son retour à Paris ne pouvait avoir lieu que lorsque sa tournée serait finie, et sa tournée pouvait durer un mois ou deux; il se donna donc trois mois au lieu de quinze jours. Les trois mois écoulés, un autre raisonnement vint à son aide, qui fit qu'il s'accorda six mois, mais ces six mois écoulés, en mettant les jours au bout les uns des autres, il se trouvait qu'il avait attendu dix mois et demi. Pendant ces dix mois, rien n'avait été changé au régime de sa prison; aucune nouvelle consolante ne lui était parvenue; le geôlier interrogé était muet, comme d'habitude. Dantès commença à douter de ses sens, à croire que ce qu'il prenait pour un souvenir de sa mémoire n'était rien autre chose qu'une hallucination de son cerveau, et que cet ange consolateur qui était apparu dans sa prison y était descendu sur l'aile d'un rêve.

Au bout d'un an, le gouverneur fut changé, il avait obtenu la direction du fort de Ham; il emmena avec lui plusieurs de ses subordonnés et, entre autres, le geôlier de Dantès. Un nouveau gouverneur arriva; il eût été trop long pour lui d'apprendre les noms de ses prisonniers, il se fit représenter seulement leurs numéros. Cet horrible hôtel garni se composait de cinquante chambres; leurs habitants furent appelés du numéro de la chambre qu'ils occupaient, et le malheureux jeune homme cessa de s'appeler de son prénom d'Edmond ou de son nom de Dantès, il s'appela le n 34.

 

Chapter 14. The Two Prisoners.

A year after Louis XVIII.'s restoration, a visit was made by the inspector-general of prisons. Dantes in his cell heard the noise of preparation,—sounds that at the depth where he lay would have been inaudible to any but the ear of a prisoner, who could hear the splash of the drop of water that every hour fell from the roof of his dungeon. He guessed something uncommon was passing among the living; but he had so long ceased to have any intercourse with the world, that he looked upon himself as dead.

The inspector visited, one after another, the cells and dungeons of several of the prisoners, whose good behavior or stupidity recommended them to the clemency of the government. He inquired how they were fed, and if they had any request to make. The universal response was, that the fare was detestable, and that they wanted to be set free.

The inspector asked if they had anything else to ask for. They shook their heads. What could they desire beyond their liberty? The inspector turned smilingly to the governor.

"I do not know what reason government can assign for these useless visits; when you see one prisoner, you see all,—always the same thing,—ill fed and innocent. Are there any others?"

"Yes; the dangerous and mad prisoners are in the dungeons."

"Let us visit them," said the inspector with an air of fatigue. "We must play the farce to the end. Let us see the dungeons."

"Let us first send for two soldiers," said the governor. "The prisoners sometimes, through mere uneasiness of life, and in order to be sentenced to death, commit acts of useless violence, and you might fall a victim."

"Take all needful precautions," replied the inspector.

Two soldiers were accordingly sent for, and the inspector descended a stairway, so foul, so humid, so dark, as to be loathsome to sight, smell, and respiration.

"Oh," cried the inspector, "who can live here?"

"A most dangerous conspirator, a man we are ordered to keep the most strict watch over, as he is daring and resolute."

"He is alone?"

"Certainly."

"How long has he been there?"

"Nearly a year."

"Was he placed here when he first arrived?"

"No; not until he attempted to kill the turnkey, who took his food to him."

"To kill the turnkey?"

"Yes, the very one who is lighting us. Is it not true, Antoine?" asked the governor.

"True enough; he wanted to kill me!" returned the turnkey.

"He must be mad," said the inspector.

"He is worse than that,—he is a devil!" returned the turnkey.

"Shall I complain of him?" demanded the inspector.

"Oh, no; it is useless. Besides, he is almost mad now, and in another year he will be quite so."

"So much the better for him,—he will suffer less," said the inspector. He was, as this remark shows, a man full of philanthropy, and in every way fit for his office.

"You are right, sir," replied the governor; "and this remark proves that you have deeply considered the subject. Now we have in a dungeon about twenty feet distant, and to which you descend by another stair, an abbe, formerly leader of a party in Italy, who has been here since 1811, and in 1813 he went mad, and the change is astonishing. He used to weep, he now laughs; he grew thin, he now grows fat. You had better see him, for his madness is amusing."

"I will see them both," returned the inspector; "I must conscientiously perform my duty." This was the inspector's first visit; he wished to display his authority.

"Let us visit this one first," added he.

"By all means," replied the governor, and he signed to the turnkey to open the door. At the sound of the key turning in the lock, and the creaking of the hinges, Dantes, who was crouched in a corner of the dungeon, whence he could see the ray of light that came through a narrow iron grating above, raised his head. Seeing a stranger, escorted by two turnkeys holding torches and accompanied by two soldiers, and to whom the governor spoke bareheaded, Dantes, who guessed the truth, and that the moment to address himself to the superior authorities was come, sprang forward with clasped hands.

The soldiers interposed their bayonets, for they thought that he was about to attack the inspector, and the latter recoiled two or three steps. Dantes saw that he was looked upon as dangerous. Then, infusing all the humility he possessed into his eyes and voice, he addressed the inspector, and sought to inspire him with pity.

The inspector listened attentively; then, turning to the governor, observed, "He will become religious—he is already more gentle; he is afraid, and retreated before the bayonets—madmen are not afraid of anything; I made some curious observations on this at Charenton." Then, turning to the prisoner, "What is it you want?" said he.

"I want to know what crime I have committed—to be tried; and if I am guilty, to be shot; if innocent, to be set at liberty."

"Are you well fed?" said the inspector.

"I believe so; I don't know; it's of no consequence. What matters really, not only to me, but to officers of justice and the king, is that an innocent man should languish in prison, the victim of an infamous denunciation, to die here cursing his executioners."

"You are very humble to-day," remarked the governor; "you are not so always; the other day, for instance, when you tried to kill the turnkey."

"It is true, sir, and I beg his pardon, for he his always been very good to me, but I was mad."

"And you are not so any longer?"

"No; captivity has subdued me—I have been here so long."

"So long?—when were you arrested, then?" asked the inspector.

"The 28th of February, 1815, at half-past two in the afternoon."

"To-day is the 30th of July, 1816,—why it is but seventeen months."

"Only seventeen months," replied Dantes. "Oh, you do not know what is seventeen months in prison!—seventeen ages rather, especially to a man who, like me, had arrived at the summit of his ambition—to a man, who, like me, was on the point of marrying a woman he adored, who saw an honorable career opened before him, and who loses all in an instant—who sees his prospects destroyed, and is ignorant of the fate of his affianced wife, and whether his aged father be still living! Seventeen months captivity to a sailor accustomed to the boundless ocean, is a worse punishment than human crime ever merited. Have pity on me, then, and ask for me, not intelligence, but a trial; not pardon, but a verdict—a trial, sir, I ask only for a trial; that, surely, cannot be denied to one who is accused!"

"We shall see," said the inspector; then, turning to the governor, "On my word, the poor devil touches me. You must show me the proofs against him."

"Certainly; but you will find terrible charges."

"Monsieur," continued Dantes, "I know it is not in your power to release me; but you can plead for me—you can have me tried—and that is all I ask. Let me know my crime, and the reason why I was condemned. Uncertainty is worse than all."

"Go on with the lights," said the inspector.

"Monsieur," cried Dantes, "I can tell by your voice you are touched with pity; tell me at least to hope."

"I cannot tell you that," replied the inspector; "I can only promise to examine into your case."

"Oh, I am free—then I am saved!"

"Who arrested you?"

"M. Villefort. See him, and hear what he says."

"M. Villefort is no longer at Marseilles; he is now at Toulouse."

"I am no longer surprised at my detention," murmured Dantes, "since my only protector is removed."

"Had M. de Villefort any cause of personal dislike to you?"

"None; on the contrary, he was very kind to me."

"I can, then, rely on the notes he has left concerning you?"

"Entirely."

"That is well; wait patiently, then." Dantes fell on his knees, and prayed earnestly. The door closed; but this time a fresh inmate was left with Dantes—hope.

"Will you see the register at once," asked the governor, "or proceed to the other cell?"

"Let us visit them all," said the inspector. "If I once went up those stairs. I should never have the courage to come down again."

"Ah, this one is not like the other, and his madness is less affecting than this one's display of reason."

"What is his folly?"

"He fancies he possesses an immense treasure. The first year he offered government a million of francs for his release; the second, two; the third, three; and so on progressively. He is now in his fifth year of captivity; he will ask to speak to you in private, and offer you five millions."

"How curious!—what is his name?"

"The Abbe Faria."

"No. 27," said the inspector.

"It is here; unlock the door, Antoine." The turnkey obeyed, and the inspector gazed curiously into the chamber of the "mad abbe."

In the centre of the cell, in a circle traced with a fragment of plaster detached from the wall, sat a man whose tattered garments scarcely covered him. He was drawing in this circle geometrical lines, and seemed as much absorbed in his problem as Archimedes was when the soldier of Marcellus slew him.

He did not move at the sound of the door, and continued his calculations until the flash of the torches lighted up with an unwonted glare the sombre walls of his cell; then, raising his head, he perceived with astonishment the number of persons present. He hastily seized the coverlet of his bed, and wrapped it round him.

"What is it you want?" said the inspector.

"I, monsieur," replied the abbe with an air of surprise—"I want nothing."

"You do not understand," continued the inspector; "I am sent here by government to visit the prison, and hear the requests of the prisoners."

"Oh, that is different," cried the abbe; "and we shall understand each other, I hope."

"There, now," whispered the governor, "it is just as I told you."

"Monsieur," continued the prisoner, "I am the Abbe Faria, born at Rome. I was for twenty years Cardinal Spada's secretary; I was arrested, why, I know not, toward the beginning of the year 1811; since then I have demanded my liberty from the Italian and French government."

"Why from the French government?"

"Because I was arrested at Piombino, and I presume that, like Milan and Florence, Piombino has become the capital of some French department."

"Ah," said the inspector, "you have not the latest news from Italy?"

"My information dates from the day on which I was arrested," returned the Abbe Faria; "and as the emperor had created the kingdom of Rome for his infant son, I presume that he has realized the dream of Machiavelli and Caesar Borgia, which was to make Italy a united kingdom."

"Monsieur," returned the inspector, "providence has changed this gigantic plan you advocate so warmly."

"It is the only means of rendering Italy strong, happy, and independent."

"Very possibly; only I am not come to discuss politics, but to inquire if you have anything to ask or to complain of."

"The food is the same as in other prisons,—that is, very bad; the lodging is very unhealthful, but, on the whole, passable for a dungeon; but it is not that which I wish to speak of, but a secret I have to reveal of the greatest importance."

"We are coming to the point," whispered the governor.

"It is for that reason I am delighted to see you," continued the abbe, "although you have disturbed me in a most important calculation, which, if it succeeded, would possibly change Newton's system. Could you allow me a few words in private."

"What did I tell you?" said the governor.

"You knew him," returned the inspector with a smile.

"What you ask is impossible, monsieur," continued he, addressing Faria.

"But," said the abbe, "I would speak to you of a large sum, amounting to five millions."

"The very sum you named," whispered the inspector in his turn.

"However," continued Faria, seeing that the inspector was about to depart, "it is not absolutely necessary for us to be alone; the governor can be present."

"Unfortunately," said the governor, "I know beforehand what you are about to say; it concerns your treasures, does it not?" Faria fixed his eyes on him with an expression that would have convinced any one else of his sanity.

"Of course," said he; "of what else should I speak?"

"Mr. Inspector," continued the governor, "I can tell you the story as well as he, for it has been dinned in my ears for the last four or five years."

"That proves," returned the abbe, "that you are like those of Holy Writ, who having ears hear not, and having eyes see not."

"My dear sir, the government is rich and does not want your treasures," replied the inspector; "keep them until you are liberated." The abbe's eyes glistened; he seized the inspector's hand.

"But what if I am not liberated," cried he, "and am detained here until my death? this treasure will be lost. Had not government better profit by it? I will offer six millions, and I will content myself with the rest, if they will only give me my liberty."

"On my word," said the inspector in a low tone, "had I not been told beforehand that this man was mad, I should believe what he says."

"I am not mad," replied Faria, with that acuteness of hearing peculiar to prisoners. "The treasure I speak of really exists, and I offer to sign an agreement with you, in which I promise to lead you to the spot where you shall dig; and if I deceive you, bring me here again,—I ask no more."

The governor laughed. "Is the spot far from here?"

"A hundred leagues."

"It is not ill-planned," said the governor. "If all the prisoners took it into their heads to travel a hundred leagues, and their guardians consented to accompany them, they would have a capital chance of escaping."

"The scheme is well known," said the inspector; "and the abbe's plan has not even the merit of originality."

Then turning to Faria—"I inquired if you are well fed?" said he.

"Swear to me," replied Faria, "to free me if what I tell you prove true, and I will stay here while you go to the spot."

"Are you well fed?" repeated the inspector.

"Monsieur, you run no risk, for, as I told you, I will stay here; so there is no chance of my escaping."

"You do not reply to my question," replied the inspector impatiently.

"Nor you to mine," cried the abbe. "You will not accept my gold; I will keep it for myself. You refuse me my liberty; God will give it me." And the abbe, casting away his coverlet, resumed his place, and continued his calculations.

"What is he doing there?" said the inspector.

"Counting his treasures," replied the governor.

Faria replied to this sarcasm with a glance of profound contempt. They went out. The turnkey closed the door behind them.

"He was wealthy once, perhaps?" said the inspector.

"Or dreamed he was, and awoke mad."

"After all," said the inspector, "if he had been rich, he would not have been here." So the matter ended for the Abbe Faria. He remained in his cell, and this visit only increased the belief in his insanity.

Caligula or Nero, those treasure-seekers, those desirers of the impossible, would have accorded to the poor wretch, in exchange for his wealth, the liberty he so earnestly prayed for. But the kings of modern times, restrained by the limits of mere probability, have neither courage nor desire. They fear the ear that hears their orders, and the eye that scrutinizes their actions. Formerly they believed themselves sprung from Jupiter, and shielded by their birth; but nowadays they are not inviolable.

It has always been against the policy of despotic governments to suffer the victims of their persecutions to reappear. As the Inquisition rarely allowed its victims to be seen with their limbs distorted and their flesh lacerated by torture, so madness is always concealed in its cell, from whence, should it depart, it is conveyed to some gloomy hospital, where the doctor has no thought for man or mind in the mutilated being the jailer delivers to him. The very madness of the Abbe Faria, gone mad in prison, condemned him to perpetual captivity.

The inspector kept his word with Dantes; he examined the register, and found the following note concerning him:—

Edmond Dantes:

Violent Bonapartist; took an active part in the return from Elba.

The greatest watchfulness and care to be exercised.

This note was in a different hand from the rest, which showed that it had been added since his confinement. The inspector could not contend against this accusation; he simply wrote,—"Nothing to be done."

This visit had infused new vigor into Dantes; he had, till then, forgotten the date; but now, with a fragment of plaster, he wrote the date, 30th July, 1816, and made a mark every day, in order not to lose his reckoning again. Days and weeks passed away, then months—Dantes still waited; he at first expected to be freed in a fortnight. This fortnight expired, he decided that the inspector would do nothing until his return to Paris, and that he would not reach there until his circuit was finished, he therefore fixed three months; three months passed away, then six more. Finally ten months and a half had gone by and no favorable change had taken place, and Dantes began to fancy the inspector's visit but a dream, an illusion of the brain.

At the expiration of a year the governor was transferred; he had obtained charge of the fortress at Ham. He took with him several of his subordinates, and amongst them Dantes' jailer. A new governor arrived; it would have been too tedious to acquire the names of the prisoners; he learned their numbers instead. This horrible place contained fifty cells; their inhabitants were designated by the numbers of their cell, and the unhappy young man was no longer called Edmond Dantes—he was now number 34.




XV Le numéro 34 et le numéro 27.

Dantès passa tous les degrés du malheur que subissent les prisonniers oubliés dans une prison.

Il commença par l'orgueil, qui est une suite de l'espoir et une conscience de l'innocence; puis il en vint à douter de son innocence, ce qui ne justifiait pas mal les idées du gouverneur sur l'aliénation mentale; enfin il tomba du haut de son orgueil, il pria, non pas encore Dieu, mais les hommes; Dieu est le dernier recours. Le malheureux, qui devrait commencer par le Seigneur, n'en arrive à espérer en lui qu'après avoir épuisé toutes les autres espérances.

Dantès pria donc qu'on voulût bien le tirer de son cachot pour le mettre dans un autre, fût-il plus noir et plus profond. Un changement, même désavantageux, était toujours un changement, et procurerait à Dantès une distraction de quelques jours. Il pria qu'on lui accordât la promenade, l'air, des livres, des instruments. Rien de tout cela ne lui fut accordé; mais n'importe, il demandait toujours. Il s'était habitué à parler à son nouveau geôlier, quoiqu'il fût encore, s'il était possible, plus muet que l'ancien; mais parler à un homme, même à un muet, était encore un plaisir. Dantès parlait pour entendre le son de sa propre voix: il avait essayé de parler lorsqu'il était seul, mais alors il se faisait peur.

Souvent, du temps qu'il était en liberté, Dantès s'était fait un épouvantail de ces chambrées de prisonniers, composées de vagabonds, de bandits et d'assassins, dont la joie ignoble met en commun des orgies inintelligibles et des amitiés effrayantes. Il en vint à souhaiter d'être jeté dans quelqu'un de ces bouges, afin de voir d'autres visages que celui de ce geôlier impassible qui ne voulait point parler; il regrettait le bagne avec son costume infamant, sa chaîne au pied, sa flétrissure sur l'épaule. Au moins, les galériens étaient dans la société de leurs semblables, ils respiraient l'air, ils voyaient le ciel; les galériens étaient bien heureux.

Il supplia un jour le geôlier de demander pour lui un compagnon, quel qu'il fût, ce compagnon dût-il être cet abbé fou dont il avait entendu parler. Sous l'écorce du geôlier, si rude qu'elle soit, il reste toujours un peu de l'homme. Celui-ci avait souvent, du fond du cœur, et quoique son visage n'en eût rien dit, plaint ce malheureux jeune homme, à qui la captivité était si dure; il transmit la demande du numéro 34 au gouverneur; mais celui-ci, prudent comme s'il eût été un homme politique, se figura que Dantès voulait ameuter les prisonniers, tramer quelque complot, s'aider d'un ami dans quelque tentative d'évasion, et il refusa.

Dantès avait épuisé le cercle des ressources humaines. Comme nous avons dit que cela devait arriver, il se tourna alors vers Dieu.

Toutes les idées pieuses éparses dans le monde, et que glanent les malheureux courbés par la destinée, vinrent alors rafraîchir son esprit; il se rappela les prières que lui avait apprises sa mère, et leur trouva un sens jadis ignoré de lui; car, pour l'homme heureux, la prière demeure un assemblage monotone et vide de sens, jusqu'au jour où la douleur vient expliquer à l'infortuné ce langage sublime à l'aide duquel il parle à Dieu.

Il pria donc, non pas avec ferveur, mais avec rage. En priant tout haut, il ne s'effrayait plus de ses paroles; alors il tombait dans des espèces d'extases; il voyait Dieu éclatant à chaque mot qu'il prononçait; toutes les actions de sa vie humble et perdue, il les rapportait à la volonté de ce Dieu puissant, s'en faisait des leçons, se proposait des tâches à accomplir, et, à la fin de chaque prière, glissait le vœu intéressé que les hommes trouvent bien plus souvent moyen d'adresser aux hommes qu'à Dieu: Et pardonnez-nous nos offenses, comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés.

Malgré ses prières ferventes, Dantès demeura prisonnier.

Alors son esprit devint sombre, un nuage s'épaissit devant ses yeux. Dantès était un homme simple et sans éducation; le passé était resté pour lui couvert de ce voile sombre que soulève la science. Il ne pouvait, dans la solitude de son cachot et dans le désert de sa pensée, reconstruire les âges révolus, ramener les peuples éteints, rebâtir les villes antiques, que l'imagination grandit et poétise, et qui passent devant les yeux, gigantesques et éclairées par le feu du ciel, comme les tableaux babyloniens de Martinn; lui n'avait que son passé si court, son présent si sombre son avenir si douteux: dix-neuf ans de lumière à méditer peut-être dans une éternelle nuit! Aucune distraction ne pouvait donc lui venir en aide: son esprit énergique, et qui n'eût pas mieux aimé que de prendre son vol à travers les âges, était forcé de rester prisonnier comme un aigle dans une cage. Il se cramponnait alors à une idée, à celle de son bonheur détruit sans cause apparente et par une fatalité inouïe; il s'acharnait sur cette idée, la tournant, la retournant sur toutes les faces, et la dévorant pour ainsi dire à belles dents, comme dans l'enfer de Dante l'impitoyable Ugolin dévore le crâne de l'archevêque Roger. Dantès n'avait eu qu'une foi passagère, basée sur la puissance; il la perdit comme d'autres la perdent après le succès. Seulement, il n'avait pas profité.

La rage succéda à l'ascétisme. Edmond lançait des blasphèmes qui faisaient reculer d'horreur le geôlier; il brisait son corps contre les murs de sa prison; il s'en prenait avec fureur à tout ce qui l'entourait, et surtout à lui-même, de la moindre contrariété que lui faisait éprouver un grain de sable, un fétu de paille, un souffle d'air. Alors cette lettre dénonciatrice qu'il avait vue, que lui avait montrée Villefort, qu'il avait touchée, lui revenait à l'esprit, chaque ligne flamboyait sur la muraille comme le Mane, Thecel, Pharès de Balthazar. Il se disait que c'était la haine des hommes et non la vengeance de Dieu qui l'avait plongé dans l'abîme où il était; il vouait ces hommes inconnus à tous les supplices dont son ardente imagination lui fournissait l'idée, et il trouvait encore que les plus terribles étaient trop doux et surtout trop courts pour eux; car après le supplice venait la mort; et dans la mort était, sinon le repos, du moins l'insensibilité qui lui ressemble.

À force de se dire à lui-même, à propos de ses ennemis, que le calme était la mort, et qu'à celui qui veut punir cruellement il faut d'autres moyens que la mort, il tomba dans l'immobilité morne des idées de suicide; malheur à celui qui, sur la pente du malheur, s'arrête à ces sombres idées! C'est une de ces mers mortes qui s'étendent comme l'azur des flots purs, mais dans lesquelles le nageur sent de plus en plus s'engluer ses pieds dans une vase bitumineuse qui l'attire à elle, l'aspire, l'engloutit. Une fois pris ainsi, si le secours divin ne vient point à son aide, tout est fini, et chaque effort qu'il tente l'enfonce plus avant dans la mort.

Cependant cet état d'agonie morale est moins terrible que la souffrance qui l'a précédé et que le châtiment qui le suivra peut-être; c'est une espèce de consolation vertigineuse qui vous montre le gouffre béant, mais au fond du gouffre le néant. Arrivé là, Edmond trouva quelque consolation dans cette idée; toutes ses douleurs, toutes ses souffrances, ce cortège de spectres qu'elles tramaient à leur suite, parurent s'envoler de ce coin de sa prison où l'ange de la mort pouvait poser son pied silencieux. Dantès regarda avec calme sa vie passée, avec terreur sa vie future, et choisit ce point milieu qui lui paraissait être un lieu d'asile.

«Quelquefois, se disait-il alors, dans mes courses lointaines, quand j'étais encore un homme, et quand cet homme, libre et puissant, jetait à d'autres hommes des commandements qui étaient exécutés, j'ai vu le ciel se couvrir, la mer frémir et gronder, l'orage naître dans un coin du ciel, et comme un aigle gigantesque battre les deux horizons de ses deux ailes; alors je sentais que mon vaisseau n'était plus qu'un refuge impuissant, car mon vaisseau, léger comme une plume à la main d'un géant, tremblait et frissonnait lui-même. Bientôt, au bruit effroyable des lames, l'aspect des rochers tranchants m'annonçait la mort, et la mort m'épouvantait; je faisais tous mes efforts pour y échapper, et je réunissais toutes les forces de l'homme et toute l'intelligence du marin pour lutter avec Dieu!... C'est que j'étais heureux alors, c'est que revenir à la vie, c'était revenir au bonheur; c'est que cette mort, je ne l'avais pas appelée, je ne l'avais pas choisie; c'est que le sommeil enfin me paraissait dur sur ce lit d'algues et de cailloux; c'est que je m'indignais, moi qui me croyais une créature faite à l'image de Dieu de servir, après ma mort, de pâture aux goélands et aux vautours. Mais aujourd'hui c'est autre chose: j'ai perdu tout ce qui pouvait me faire aimer la vie, aujourd'hui la mort me sourit comme une nourrice à l'enfant qu'elle va bercer; mais aujourd'hui je meurs à ma guise, et je m'endors las et brisé, comme je m'endormais après un de ces soirs de désespoir et de rage pendant lesquels j'avais compté trois mille tours dans ma chambre, c'est-à-dire trente mille pas, c'est-à-dire à peu près dix lieues.»

Dès que cette pensée eut germé dans l'esprit du jeune homme, il devint plus doux, plus souriant; il s'arrangea mieux de son lit dur et de son pain noir, mangea moins, ne dormit plus, et trouva à peu près supportable ce reste d'existence qu'il était sûr de laisser là quand il voudrait, comme on laisse un vêtement usé.

Il y avait deux moyens de mourir: l'un était simple, il s'agissait d'attacher son mouchoir à un barreau de la fenêtre et de se pendre; l'autre consistait à faire semblant de manger et à se laisser mourir de faim. Le premier répugna fort à Dantès. Il avait été élevé dans l'horreur des pirates, gens que l'on pend aux vergues des bâtiments; la pendaison était donc pour lui une espèce de supplice infamant qu'il ne voulait pas s'appliquer à lui-même; il adopta donc le deuxième, et en commença l'exécution le jour même.

Près de quatre années s'étaient écoulées dans les alternatives que nous avons racontées. À la fin de la deuxième, Dantès avait cessé de compter les jours et était retombé dans cette ignorance du temps dont autrefois l'avait tiré l'inspecteur.

Dantès avait dit: «Je veux mourir» et s'était choisi son genre de mort; alors il l'avait bien envisagé, et de peur de revenir sur sa décision, il s'était fait serment à lui-même de mourir ainsi. Quand on me servira mon repas du matin et mon repas du soir, avait-il pensé, je jetterai les aliments par la fenêtre et j'aurai l'air de les avoir mangés.

Il le fit comme il s'était promis de le faire. Deux fois le jour, par la petite ouverture grillée qui ne lui laissait apercevoir que le ciel, il jetait ses vivres, d'abord gaiement, puis avec réflexion, puis avec regret; il lui fallut le souvenir du serment qu'il s'était fait pour avoir la force de poursuivre ce terrible dessein. Ces aliments, qui lui répugnaient autrefois, la faim, aux dents aiguës, les lui faisait paraître appétissants à l'œil et exquis à l'odorat; quelquefois, il tenait pendant une heure à sa main le plat qui le contenait, l'œil fixé sur ce morceau de viande pourrie ou sur ce poisson infect, et sur ce pain noir et moisi. C'étaient les derniers instincts de la vie qui luttaient encore en lui et qui de temps en temps terrassaient sa résolution. Alors son cachot ne lui paraissait plus aussi sombre, son état lui semblait moins désespéré; il était jeune encore; il devait avoir vingt-cinq ou vingt-six ans, il lui restait cinquante ans à vivre à peu près, c'est-à-dire deux fois ce qu'il avait vécu. Pendant ce laps de temps immense, que d'événements pouvaient forcer les portes, renverser les murailles du château d'If et le rendre à la liberté! Alors, il approchait ses dents du repas que, Tantale volontaire, il éloignait lui-même de sa bouche; mais alors le souvenir de son serment lui revenait à l'esprit, et cette généreuse nature avait trop peur de se mépriser soi-même pour manquer à son serment. Il usa donc, rigoureux et impitoyable, le peu d'existence qui lui restait, et un jour vint où il n'eut plus la force de se lever pour jeter par la lucarne le souper qu'on lui apportait.

Le lendemain il ne voyait plus, il entendait à peine. Le geôlier croyait à une maladie grave; Edmond espérait dans une mort prochaine.

La journée s'écoula ainsi: Edmond sentait un vague engourdissement, qui ne manquait pas d'un certain bien-être, le gagner. Les tiraillements nerveux de son estomac s'étaient assoupis; les ardeurs de sa soif s'étaient calmées; lorsqu'il fermait les yeux, il voyait une foule de lueurs brillantes pareilles à ces feux follets qui courent la nuit sur les terrains fangeux: c'était le crépuscule de ce pays inconnu qu'on appelle la mort. Tout à coup le soir, vers neuf heures il entendit un bruit sourd à la paroi du mur contre lequel il était couché.

Tant d'animaux immondes étaient venus faire leur bruit dans cette prison que, peu à peu, Edmond avait habitué son sommeil à ne pas se troubler de si peu de chose; mais cette fois, soit que ses sens fussent exaltés par l'abstinence, soit que réellement le bruit fût plus fort que de coutume, soit que dans ce moment suprême tout acquît de l'importance, Edmond souleva sa tête pour mieux entendre.

C'était un grattement égal qui semblait accuser, soit une griffe énorme, soit une dent puissante, soit enfin la pression d'un instrument quelconque sur des pierres.

Bien qu'affaibli, le cerveau du jeune homme fut frappé par cette idée banale constamment présente à l'esprit des prisonniers: la liberté. Ce bruit arrivait si juste au moment où tout bruit allait cesser pour lui, qu'il lui semblait que Dieu se montrait enfin pitoyable à ses souffrances et lui envoyait ce bruit pour l'avertir de s'arrêter au bord de la tombe où chancelait déjà son pied. Qui pouvait savoir si un de ses amis, un de ces êtres bien-aimés auxquels il avait songé si souvent qu'il y avait usé sa pensée, ne s'occupait pas de lui en ce moment et ne cherchait pas à rapprocher la distance qui les séparait?

Mais non, sans doute Edmond se trompait, et c'était un de ces rêves qui flottent à la porte de la mort.

Cependant, Edmond écoutait toujours ce bruit. Ce bruit dura trois heures à peu près, puis Edmond entendit une sorte de croulement, après quoi le bruit cessa.

Quelques heures après, il reprit plus fort et plus rapproché. Déjà Edmond s'intéressait à ce travail qui lui faisait société; tout à coup le geôlier entra.

Depuis huit jours à peu près qu'il avait résolu de mourir, quatre jours qu'il avait commencé de mettre ce projet à exécution, Edmond n'avait point adressé la parole à cet homme, ne lui répondant pas quand il lui avait parlé pour lui demander de quelle maladie il croyait être atteint, et se retournant du côté du mur quand il en était regardé trop attentivement. Mais aujourd'hui, le geôlier pouvait entendre ce bruissement sourd, s'en alarmer, y mettre fin, et déranger ainsi peut-être ce je ne sais quoi d'espérance, dont l'idée seule charmait les derniers moments de Dantès.

Le geôlier apportait à déjeuner.

Dantès se souleva sur son lit, et, enflant sa voix, se mit à parler sur tous les sujets possibles, sur la mauvaise qualité des vivres qu'il apportait, sur le froid dont on souffrait dans ce cachot, murmurant et grondant pour avoir le droit de crier plus fort, et lassant la patience du geôlier, qui justement ce jour-là avait sollicité pour le prisonnier malade un bouillon et du pain frais, et qui lui apportait ce bouillon et ce pain.

Heureusement, il crut que Dantès avait le délire; il posa les vivres sur la mauvaise table boiteuse sur laquelle il avait l'habitude de les poser, et se retira.

Libre alors, Edmond se remit à écouter avec joie.

Le bruit devenait si distinct que, maintenant, le jeune homme l'entendait sans efforts.

«Plus de doute, se dit-il à lui-même, puisque ce bruit continue, malgré le jour, c'est quelque malheureux prisonnier comme moi qui travaille à sa délivrance. Oh! si j'étais près de lui, comme je l'aiderais!»

Puis, tout à coup, un nuage sombre passa sur cette aurore d'espérance dans ce cerveau habitué au malheur et qui ne pouvait se reprendre que difficilement aux joies humaines; cette idée surgit aussitôt, que ce bruit avait pour cause le travail de quelques ouvriers que le gouverneur employait aux réparations d'une chambre voisine.

Il était facile de s'en assurer; mais comment risquer une question? Certes, il était tout simple d'attendre l'arrivée du geôlier, de lui faire écouter ce bruit, et de voir la mine qu'il ferait en l'écoutant; mais se donner une pareille satisfaction, n'était-ce pas trahir des intérêts bien précieux pour une satisfaction bien courte? Malheureusement, la tête d'Edmond, cloche vide, était assourdie par le bourdonnement d'une idée; il était si faible que son esprit flottait comme une vapeur, et ne pouvait se condenser autour d'une pensée. Edmond ne vit qu'un moyen de rendre la netteté à sa réflexion et la lucidité à son jugement; il tourna les yeux vers le bouillon fumant encore que le geôlier venait de déposer sur la table, se leva, alla en chancelant jusqu'à lui, prit la tasse, la porta à ses lèvres, et avala le breuvage qu'elle contenait avec une indicible sensation de bien-être.

Alors il eut le courage d'en rester là: il avait entendu dire que de malheureux naufragés recueillis, exténués par la faim, étaient morts pour avoir gloutonnement dévoré une nourriture trop substantielle. Edmond posa sur la table le pain qu'il tenait déjà presque à portée de sa bouche, et alla se recoucher. Edmond ne voulait plus mourir.

Bientôt, il sentit que le jour rentrait dans son cerveau; toutes ses idées, vagues et presque insaisissables, reprenaient leur place dans cet échiquier merveilleux, où une case de plus peut-être suffit pour établir la supériorité de l'homme sur les animaux. Il put penser et fortifier sa pensée avec le raisonnement.

Alors il se dit:

«Il faut tenter l'épreuve, mais sans compromettre personne. Si le travailleur est un ouvrier ordinaire, je n'ai qu'à frapper contre mon mur, aussitôt il cessera sa besogne pour tâcher de deviner quel est celui qui frappe et dans quel but il frappe. Mais comme son travail sera non seulement licite, mais encore commandé, il reprendra bientôt son travail. Si au contraire c'est un prisonnier, le bruit que je ferai l'effrayera; il craindra d'être découvert; il cessera son travail et ne le reprendra que ce soir, quand il croira tout le monde couché et endormi.»

Aussitôt, Edmond se leva de nouveau. Cette fois, ses jambes ne vacillaient plus et ses yeux étaient sans éblouissements. Il alla vers un angle de sa prison, détacha une pierre minée par l'humidité, et revint frapper le mur à l'endroit même où le retentissement était le plus sensible.

Il frappa trois coups.

Dès le premier, le bruit avait cessé, comme par enchantement.

Edmond écouta de toute son âme. Une heure s'écoula, deux heures s'écoulèrent, aucun bruit nouveau ne se fit entendre; Edmond avait fait naître de l'autre côté de la muraille un silence absolu.

Plein d'espoir, Edmond mangea quelques bouchées de son pain, avala quelques gorgées d'eau, et, grâce à la constitution puissante dont la nature l'avait doué, se retrouva à peu près comme auparavant.

La journée s'écoula, le silence durait toujours.

La nuit vint sans que le bruit eût recommencé.

«C'est un prisonnier», se dit Edmond avec une indicible joie.

Dès lors sa tête s'embrasa, la vie lui revint violente à force d'être active.

La nuit se passa sans que le moindre bruit se fît entendre.

Edmond ne ferma pas les yeux de cette nuit.

Le jour revint; le geôlier rentra apportant les provisions. Edmond avait déjà dévoré les anciennes; il dévora les nouvelles, écoutant sans cesse ce bruit qui ne revenait pas, tremblant qu'il eût cessé pour toujours, faisant dix ou douze lieues dans son cachot, ébranlant pendant des heures entières les barreaux de fer de son soupirail, rendant l'élasticité et la vigueur à ses membres par un exercice désappris depuis longtemps, se disposant enfin à reprendre corps à corps sa destinée à venir, comme fait, en étendant ses bras, et en frottant son corps d'huile, le lutteur qui va entrer dans l'arène. Puis, dans les intervalles de cette activité fiévreuse il écoutait si le bruit ne revenait pas, s'impatientant de la prudence de ce prisonnier qui ne devinait point qu'il avait été distrait dans son œuvre de liberté par un autre prisonnier, qui avait au moins aussi grande hâte d'être libre que lui.

Trois jours s'écoulèrent, soixante-douze mortelles heures comptées minute par minute!

Enfin un soir, comme le geôlier venait de faire sa dernière visite, comme pour la centième fois Dantès collait son oreille à la muraille, il lui sembla qu'un ébranlement imperceptible répondait sourdement dans sa tête, mise en rapport avec les pierres silencieuses.

Dantès se recula pour bien rasseoir son cerveau ébranlé, fit quelques tours dans la chambre, et replaça son oreille au même endroit.

Il n'y avait plus de doute, il se faisait quelque chose de l'autre côté; le prisonnier avait reconnu le danger de sa manœuvre et en avait adopté quelque autre, et, sans doute pour continuer son œuvre avec plus de sécurité, il avait substitué le levier au ciseau.

Enhardi par cette découverte, Edmond résolut de venir en aide à l'infatigable travailleur. Il commença par déplacer son lit, derrière lequel il lui semblait que l'œuvre de délivrance s'accomplissait, et chercha des yeux un objet avec lequel il pût entamer la muraille, faire tomber le ciment humide, desceller une pierre enfin.

Rien ne se présenta à sa vue. Il n'avait ni couteau ni instrument tranchant; du fer à ses barreaux seulement, et il s'était assuré si souvent que ses barreaux étaient bien scellés, que ce n'était plus même la peine d'essayer à les ébranler.

Pour tout ameublement, un lit, une chaise, une table, un seau, une cruche.

À ce lit il y avait bien des tenons de fer, mais ces tenons étaient scellés au bois par des vis. Il eût fallu un tournevis pour tirer ces vis et arracher ces tenons.

À la table et à la chaise, rien; au seau, il y avait eu autrefois une anse, mais cette anse avait été enlevée.

Il n'y avait plus, pour Dantès, qu'une ressource, c'était de briser sa cruche et, avec un des morceaux de grès taillés en angle, de se mettre à la besogne.

Il laissa tomber la cruche sur un pavé, et la cruche vola en éclats.

Dantès choisit deux ou trois éclats aigus, les cacha dans sa paillasse, et laissa les autres épars sur la terre. La rupture de sa cruche était un accident trop naturel pour que l'on s'en inquiétât.

Edmond avait toute la nuit pour travailler; mais dans l'obscurité, la besogne allait mal, car il lui fallait travailler à tâtons, et il sentit bientôt qu'il émoussait l'instrument informe contre un grès plus dur. Il repoussa donc son lit et attendit le jour. Avec l'espoir, la patience lui était revenue.

Toute la nuit il écouta et entendit le mineur inconnu qui continuait son œuvre souterraine.

Le jour vint, le geôlier entra. Dantès lui dit qu'en buvant la veille à même la cruche, elle avait échappé à sa main et s'était brisée en tombant. Le geôlier alla en grommelant chercher une cruche neuve, sans même prendre la peine d'emporter les morceaux de la vieille.

Il revint un instant après, recommanda plus d'adresse au prisonnier et sortit.

Dantès écouta avec une joie indicible le grincement de la serrure qui, chaque fois qu'elle se refermait jadis, lui serrait le cœur. Il écouta s'éloigner le bruit des pas, puis quand ce bruit se fut éteint, il bondit vers sa couchette qu'il déplaça, et, à la lueur du faible rayon de jour qui pénétrait dans son cachot, put voir la besogne inutile qu'il avait faite la nuit précédente, en s'adressant au corps de la pierre au lieu de s'adresser au plâtre qui entourait ses extrémités.

L'humidité avait rendu ce plâtre friable.

Dantès vit avec un battement de cœur joyeux que ce plâtre se détachait par fragments; ces fragments étaient presque des atomes, c'est vrai; mais au bout d'une demi-heure, cependant, Dantès en avait détaché une poignée à peu près. Un mathématicien eût pu calculer qu'avec deux années à peu près de ce travail, en supposant qu'on ne rencontrât point le roc, on pouvait se creuser un passage de deux pieds carrés et de vingt pieds de profondeur.

Le prisonnier se reprocha alors de ne pas avoir employé à ce travail ces longues heures successivement écoulées, toujours plus lentes, et qu'il avait perdues dans l'espérance, dans la prière et dans le désespoir.

Depuis six ans à peu près qu'il était enfermé dans ce cachot, quel travail, si lent qu'il fût, n'eût-il pas achevé!

Et cette idée lui donna une nouvelle ardeur.

En trois jours, il parvint, avec des précautions inouïes, à enlever tout le ciment et à mettre à nu la pierre: la muraille était faite de moellons au milieu desquels, pour ajouter à la solidité, avait pris place de temps en temps, une pierre de taille. C'était une de ces pierres de taille qu'il avait presque déchaussée, et qu'il s'agissait maintenant d'ébranler dans son alvéole.

Dantès essaya avec ses ongles, mais ses ongles étaient insuffisants pour cela.

Les morceaux de la cruche introduits dans les intervalles se brisaient lorsque Dantès voulait s'en servir en manière de levier.

Après une heure de tentatives inutiles, Dantès se releva, la sueur et l'angoisse sur le front.

Allait-il donc être arrêté ainsi dès le début, et lui faudrait-il attendre, inerte et inutile, que son voisin qui de son côté se lasserait peut-être, eût tout fait!

Alors une idée lui passa par l'esprit; il demeura debout et souriant; son front humide de sueur se sécha tout seul.

Le geôlier apportait tous les jours la soupe de Dantès dans une casserole de fer-blanc. Cette casserole contenait sa soupe et celle d'un second prisonnier, car Dantès avait remarqué que cette casserole était ou entièrement pleine, ou à moitié vide, selon que le porte-clefs commençait la distribution des vivres par lui ou par son compagnon.

Cette casserole avait un manche de fer; c'était ce manche de fer qu'ambitionnait Dantès et qu'il eût payé, si on les lui avait demandées en échange, de dix années de sa vie.

Le geôlier versa le contenu de cette casserole dans l'assiette de Dantès. Après avoir mangé sa soupe avec une cuiller de bois, Dantès lavait cette assiette qui servait ainsi chaque jour.

Le soir Dantès posa son assiette à terre, à mi-chemin de la porte à la table; le geôlier en entrant mit le pied sur l'assiette et la brisa en mille morceaux.

Cette fois, il n'y avait rien à dire contre Dantès: il avait eu le tort de laisser son assiette à terre, c'est vrai, mais le geôlier avait eu celui de ne pas regarder à ses pieds.

Le geôlier se contenta donc de grommeler.

Puis il regarda autour de lui dans quoi il pouvait verser la soupe; le mobilier de Dantès se bornait à cette seule assiette, il n'y avait pas de choix.

«Laissez la casserole, dit Dantès, vous la reprendrez en m'apportant demain mon déjeuner.»

Ce conseil flattait la paresse du geôlier, qui n'avait pas besoin ainsi de remonter, de redescendre et de remonter encore.

Il laissa la casserole.

Dantès frémit de joie.

Cette fois, il mangea vivement la soupe et la viande que, selon l'habitude des prisons, on mettait avec la soupe. Puis, après avoir attendu une heure, pour être certain que le geôlier ne se raviserait point, il dérangea son lit, prit sa casserole, introduisit le bout du manche entre la pierre de taille dénuée de son ciment et les moellons voisins, et commença de faire le levier.

Une légère oscillation prouva à Dantès que la besogne venait à bien.

En effet, au bout d'une heure, la pierre était tirée du mur, où elle faisait une excavation de plus d'un pied et demi de diamètre.

Dantès ramassa avec soin tout le plâtre, le porta dans les angles de sa prison, gratta la terre grisâtre avec un des fragments de sa cruche et recouvrit le plâtre de terre.

Puis, voulant mettre à profit cette nuit où le hasard, ou plutôt la savante combinaison qu'il avait imaginée, avait remis entre ses mains un instrument si précieux, il continua de creuser avec acharnement.

À l'aube du jour, il replaça la pierre dans son trou, repoussa son lit contre la muraille et se coucha.

Le déjeuner consistait en un morceau de pain; le geôlier entra et posa ce morceau de pain sur la table.

«Eh bien, vous ne m'apportez pas une autre assiette? demanda Dantès.

—Non, dit le porte-clefs; vous êtes un brise-tout, vous avez détruit votre cruche, et vous êtes cause que j'ai cassé votre assiette; si tous les prisonniers faisaient autant de dégâts, le gouvernement n'y pourrait pas tenir. On vous laisse la casserole, on vous versera votre soupe dedans; de cette façon, vous ne casserez pas votre ménage, peut-être.»

Dantès leva les yeux au ciel et joignit ses mains sous sa couverture. Ce morceau de fer qui lui restait faisait naître dans son cœur un élan de reconnaissance plus vif vers le ciel que ne lui avaient jamais causé, dans sa vie passée, les plus grands biens qui lui étaient survenus.

Seulement, il avait remarqué que, depuis qu'il avait commencé à travailler, lui, le prisonnier ne travaillait plus.

N'importe, ce n'était pas une raison pour cesser sa tâche; si son voisin ne venait pas à lui, c'était lui qui irait à son voisin.

Toute la journée il travailla sans relâche; le soir, il avait, grâce à son nouvel instrument, tiré de la muraille plus de dix poignées de débris de moellons, de plâtre et de ciment.

Lorsque l'heure de la visite arriva, il redressa de son mieux le manche tordu de sa casserole et remit le récipient à sa place accoutumée. Le porte-clefs y versa la ration ordinaire de soupe et de viande, ou plutôt de soupe et de poisson, car ce jour-là était un jour maigre, et trois fois par semaine on faisait faire maigre aux prisonniers. Ç'eût été encore un moyen de calculer le temps, si depuis longtemps Dantès n'avait pas abandonné ce calcul.

Puis, la soupe versée, le porte-clefs se retira. Cette fois, Dantès voulut s'assurer si son voisin avait bien réellement cessé de travailler.

Il écouta.

Tout était silencieux comme pendant ces trois jours où les travaux avaient été interrompus.

Dantès soupira; il était évident que son voisin se défiait de lui.

Cependant, il ne se découragea point et continua de travailler toute la nuit; mais après deux ou trois heures de labeur, il rencontra un obstacle. Le fer ne mordait plus et glissait sur une surface plane.

Dantès toucha l'obstacle avec ses mains et reconnut qu'il avait atteint une poutre.

Cette poutre traversait ou plutôt barrait entièrement le trou qu'avait commencé Dantès.

Maintenant, il fallait creuser dessus ou dessous.

Le malheureux jeune homme n'avait point songé à cet obstacle.

«Oh! mon Dieu, mon Dieu! s'écria-t-il, je vous avais cependant tant prié, que j'espérais que vous m'aviez entendu. Mon Dieu! après m'avoir ôté la liberté de la vie, mon Dieu! après m'avoir ôté le calme de la mort, mon Dieu! qui m'avez rappelé à l'existence, mon Dieu! ayez pitié de moi, ne me laissez pas mourir dans le désespoir!

—Qui parle de Dieu et de désespoir en même temps?» articula une voix qui semblait venir de dessous terre et qui, assourdie par l'opacité, parvenait au jeune homme avec un accent sépulcral.

Edmond sentit se dresser ses cheveux sur sa tête, et il recula sur ses genoux.

«Ah! murmura-t-il, j'entends parler un homme.»

Il y avait quatre ou cinq ans qu'Edmond n'avait entendu parler que son geôlier, et pour le prisonnier le geôlier n'est pas un homme: c'est une porte vivante ajoutée à sa porte de chêne; c'est un barreau de chair ajouté à ses barreaux de fer.

«Au nom du Ciel! s'écria Dantès, vous qui avez parlé, parlez encore, quoique votre voix m'ait épouvanté; qui êtes-vous?

—Qui êtes-vous vous-même? demanda la voix.

—Un malheureux prisonnier, reprit Dantès qui ne faisait, lui, aucune difficulté de répondre.

—De quel pays?

—Français.

—Votre nom?

—Edmond Dantès.

—Votre profession?

—Marin.

—Depuis combien de temps êtes-vous ici?

—Depuis le 28 février 1815.

—Votre crime?

—Je suis innocent.

—Mais de quoi vous accuse-t-on?

—D'avoir conspiré pour le retour de l'Empereur.

—Comment! pour le retour de l'Empereur! l'Empereur n'est donc plus sur le trône?

—Il a abdiqué à Fontainebleau en 1814 et a été relégué à l'île d'Elbe. Mais vous-même, depuis quel temps êtes-vous donc ici, que vous ignorez tout cela?

—Depuis 1811.»

Dantès frissonna; cet homme avait quatre ans de prison de plus que lui.

«C'est bien, ne creusez plus, dit la voix en parlant fort vite; seulement dites-moi à quelle hauteur se trouve l'excavation que vous avez faite?

—Au ras de la terre.

—Comment est-elle cachée?

—Derrière mon lit.

—A-t-on dérangé votre lit depuis que vous êtes en prison?

—Jamais.

—Sur quoi donne votre chambre?

—Sur un corridor.

—Et le corridor?

—Aboutit à la cour.

—Hélas! murmura la voix.

—Oh! mon Dieu! qu'y a-t-il donc? s'écria Dantès.

—Il y a que je me suis trompé, que l'imperfection de mes dessins m'a abusé, que le défaut d'un compas m'a perdu, qu'une ligne d'erreur sur mon plan a équivalu à quinze pieds en réalité, et que j'ai pris le mur que vous creusez pour celui de la citadelle!

—Mais alors vous aboutissiez à la mer?

—C'était ce que je voulais.

—Et si vous aviez réussi!

—Je me jetais à la nage, je gagnais une des îles qui environnent le château d'If, soit l'île de Daume, soit l'île de Tiboulen, soit même la côte, et alors j'étais sauvé.

—Auriez-vous donc pu nager jusque-là?

—Dieu m'eût donné la force; et maintenant tout est perdu.

—Tout?

—Oui. Rebouchez votre trou avec précaution, ne travaillez plus, ne vous occupez de rien, et attendez de mes nouvelles.

—Qui êtes-vous au moins... dites-moi qui vous êtes?

—Je suis... je suis... le no 27.

—Vous défiez-vous donc de moi?» demanda Dantès.

Edmond crut entendre comme un rire amer percer la voûte et monter jusqu'à lui.

«Oh! je suis bon chrétien, s'écria-t-il, devinant instinctivement que cet homme songeait à l'abandonner; je vous jure sur le Christ que je me ferai tuer plutôt que de laisser entrevoir à vos bourreaux et aux miens l'ombre de la vérité; mais, au nom du Ciel, ne me privez pas de votre présence, ne me privez pas de votre voix, ou, je vous le jure, car je suis au bout de ma force, je me brise la tête contre la muraille, et vous aurez ma mort à vous reprocher.

—Quel âge avez-vous? votre voix semble être celle d'un jeune homme.

—Je ne sais pas mon âge, car je n'ai pas mesuré le temps depuis que je suis ici. Ce que je sais, c'est que j'allais avoir dix-neuf ans lorsque j'ai été arrêté, le 18 février 1815.

—Pas tout à fait vingt-six ans, murmura la voix. Allons, à cet âge on n'est pas encore un traître.

—Oh! non! non! je vous le jure, répéta Dantès. Je vous l'ai déjà dit et je vous le redis, je me ferai couper en morceaux plutôt que de vous trahir.

—Vous avez bien fait de me parler; vous avez bien fait de me prier, car j'allais former un autre plan et m'éloigner de vous. Mais votre âge me rassure, je vous rejoindrai, attendez-moi.

—Quand cela?

—Il faut que je calcule nos chances; laissez-moi vous donner le signal.

—Mais vous ne m'abandonnerez pas, vous ne me laisserez pas seul, vous viendrez à moi, ou vous me permettrez d'aller à vous? Nous fuirons ensemble, et si nous ne pouvons fuir, nous parlerons, vous des gens que vous aimez, moi des gens que j'aime. Vous devez aimer quelqu'un?

—Je suis seul au monde.

—Alors vous m'aimerez, moi: si vous êtes jeune, je serai votre camarade; si vous êtes vieux je serai votre fils. J'ai un père qui doit avoir soixante-dix ans, s'il vit encore; je n'aimais que lui et une jeune fille qu'on appelait Mercédès. Mon père ne m'a pas oublié, j'en suis sûr; mais elle Dieu sait si elle pense encore à moi. Je vous aimerai comme j'aimais mon père.

—C'est bien, dit le prisonnier, à demain.»

Ce peu de paroles furent dites avec un accent qui convainquit Dantès; il n'en demanda pas davantage, se releva, prit les mêmes précautions pour les débris tirés du mur qu'il avait déjà prises, et repoussa son lit contre la muraille.

Dès lors, Dantès se laissa aller tout entier à son bonheur; il n'allait plus être seul certainement, peut-être même allait-il être libre; le pis aller, s'il restait prisonnier, était d'avoir un compagnon; or la captivité partagée n'est plus qu'une demi-captivité. Les plaintes qu'on met en commun sont presque des prières; des prières qu'on fait à deux sont presque des actions de grâces.

Toute la journée, Dantès alla et vint dans son cachot, le cœur bondissant de joie. De temps en temps, cette joie l'étouffait: il s'asseyait sur son lit, pressant sa poitrine avec sa main. Au moindre bruit qu'il entendait dans le corridor, il bondissait vers la porte. Une fois ou deux, cette crainte qu'on le séparât de cet homme qu'il ne connaissait point, et que cependant il aimait déjà comme un ami, lui passa par le cerveau. Alors il était décidé: au moment où le geôlier écarterait son lit, baisserait la tête pour examiner l'ouverture, il lui briserait la tête avec le pavé sur lequel était posée sa cruche.

On le condamnerait à mort, il le savait bien; mais n'allait-il pas mourir d'ennui et de désespoir au moment où ce bruit miraculeux l'avait rendu à la vie?

Le soir le geôlier vint; Dantès était sur son lit, de là il lui semblait qu'il gardait mieux l'ouverture inachevée. Sans doute il regarda le visiteur importun d'un œil étrange, car celui-ci lui dit:

«Voyons, allez-vous redevenir encore fou?»

Dantès ne répondit rien, il craignait que l'émotion de sa voix ne le trahît.

Le geôlier se retira en secouant la tête.

La nuit arrivée, Dantès crut que son voisin profiterait du silence et de l'obscurité pour renouer la conversation avec lui, mais il se trompait; la nuit s'écoula sans qu'aucun bruit répondît à sa fiévreuse attente. Mais le lendemain, après la visite du matin, et comme il venait d'écarter son lit de la muraille, il entendit frapper trois coups à intervalles égaux; il se précipita à genoux.

«Est-ce vous? dit-il; me voilà!

—Votre geôlier est-il parti? demanda la voix.

—Oui, répondit Dantès, il ne reviendra que ce soir, nous avons douze heures de liberté.

—Je puis donc agir? dit la voix.

—Oh! oui, oui, sans retard, à l'instant même, je vous en supplie.»

Aussitôt, la portion de terre sur laquelle Dantès, à moitié perdu dans l'ouverture, appuyait ses deux mains sembla céder sous lui; il se rejeta en arrière, tandis qu'une masse de terre et de pierres détachées se précipitait dans un trou qui venait de s'ouvrir au-dessous de l'ouverture que lui-même avait faite; alors, au fond de ce trou sombre et dont il ne pouvait mesurer la profondeur, il vit paraître une tête, des épaules et enfin un homme tout entier qui sortit avec assez d'agilité de l'excavation pratiquée.

 

Chapter 15. Number 34 and Number 27.

Dantes passed through all the stages of torture natural to prisoners in suspense. He was sustained at first by that pride of conscious innocence which is the sequence to hope; then he began to doubt his own innocence, which justified in some measure the governor's belief in his mental alienation; and then, relaxing his sentiment of pride, he addressed his supplications, not to God, but to man. God is always the last resource. Unfortunates, who ought to begin with God, do not have any hope in him till they have exhausted all other means of deliverance.

Dantes asked to be removed from his present dungeon into another; for a change, however disadvantageous, was still a change, and would afford him some amusement. He entreated to be allowed to walk about, to have fresh air, books, and writing materials. His requests were not granted, but he went on asking all the same. He accustomed himself to speaking to the new jailer, although the latter was, if possible, more taciturn than the old one; but still, to speak to a man, even though mute, was something. Dantes spoke for the sake of hearing his own voice; he had tried to speak when alone, but the sound of his voice terrified him. Often, before his captivity, Dantes' mind had revolted at the idea of assemblages of prisoners, made up of thieves, vagabonds, and murderers. He now wished to be amongst them, in order to see some other face besides that of his jailer; he sighed for the galleys, with the infamous costume, the chain, and the brand on the shoulder. The galley-slaves breathed the fresh air of heaven, and saw each other. They were very happy. He besought the jailer one day to let him have a companion, were it even the mad abbe.

The jailer, though rough and hardened by the constant sight of so much suffering, was yet a man. At the bottom of his heart he had often had a feeling of pity for this unhappy young man who suffered so; and he laid the request of number 34 before the governor; but the latter sapiently imagined that Dantes wished to conspire or attempt an escape, and refused his request. Dantes had exhausted all human resources, and he then turned to God.

All the pious ideas that had been so long forgotten, returned; he recollected the prayers his mother had taught him, and discovered a new meaning in every word; for in prosperity prayers seem but a mere medley of words, until misfortune comes and the unhappy sufferer first understands the meaning of the sublime language in which he invokes the pity of heaven! He prayed, and prayed aloud, no longer terrified at the sound of his own voice, for he fell into a sort of ecstasy. He laid every action of his life before the Almighty, proposed tasks to accomplish, and at the end of every prayer introduced the entreaty oftener addressed to man than to God: "Forgive us our trespasses as we forgive them that trespass against us." Yet in spite of his earnest prayers, Dantes remained a prisoner.

Then gloom settled heavily upon him. Dantes was a man of great simplicity of thought, and without education; he could not, therefore, in the solitude of his dungeon, traverse in mental vision the history of the ages, bring to life the nations that had perished, and rebuild the ancient cities so vast and stupendous in the light of the imagination, and that pass before the eye glowing with celestial colors in Martin's Babylonian pictures. He could not do this, he whose past life was so short, whose present so melancholy, and his future so doubtful. Nineteen years of light to reflect upon in eternal darkness! No distraction could come to his aid; his energetic spirit, that would have exalted in thus revisiting the past, was imprisoned like an eagle in a cage. He clung to one idea—that of his happiness, destroyed, without apparent cause, by an unheard-of fatality; he considered and reconsidered this idea, devoured it (so to speak), as the implacable Ugolino devours the skull of Archbishop Roger in the Inferno of Dante.

Rage supplanted religious fervor. Dantes uttered blasphemies that made his jailer recoil with horror, dashed himself furiously against the walls of his prison, wreaked his anger upon everything, and chiefly upon himself, so that the least thing,—a grain of sand, a straw, or a breath of air that annoyed him, led to paroxysms of fury. Then the letter that Villefort had showed to him recurred to his mind, and every line gleamed forth in fiery letters on the wall like the mene tekel upharsin of Belshazzar. He told himself that it was the enmity of man, and not the vengeance of heaven, that had thus plunged him into the deepest misery. He consigned his unknown persecutors to the most horrible tortures he could imagine, and found them all insufficient, because after torture came death, and after death, if not repose, at least the boon of unconsciousness.

By dint of constantly dwelling on the idea that tranquillity was death, and if punishment were the end in view other tortures than death must be invented, he began to reflect on suicide. Unhappy he, who, on the brink of misfortune, broods over ideas like these!

Before him is a dead sea that stretches in azure calm before the eye; but he who unwarily ventures within its embrace finds himself struggling with a monster that would drag him down to perdition. Once thus ensnared, unless the protecting hand of God snatch him thence, all is over, and his struggles but tend to hasten his destruction. This state of mental anguish is, however, less terrible than the sufferings that precede or the punishment that possibly will follow. There is a sort of consolation at the contemplation of the yawning abyss, at the bottom of which lie darkness and obscurity.

Edmond found some solace in these ideas. All his sorrows, all his sufferings, with their train of gloomy spectres, fled from his cell when the angel of death seemed about to enter. Dantes reviewed his past life with composure, and, looking forward with terror to his future existence, chose that middle line that seemed to afford him a refuge.

"Sometimes," said he, "in my voyages, when I was a man and commanded other men, I have seen the heavens overcast, the sea rage and foam, the storm arise, and, like a monstrous bird, beating the two horizons with its wings. Then I felt that my vessel was a vain refuge, that trembled and shook before the tempest. Soon the fury of the waves and the sight of the sharp rocks announced the approach of death, and death then terrified me, and I used all my skill and intelligence as a man and a sailor to struggle against the wrath of God. But I did so because I was happy, because I had not courted death, because to be cast upon a bed of rocks and seaweed seemed terrible, because I was unwilling that I, a creature made for the service of God, should serve for food to the gulls and ravens. But now it is different; I have lost all that bound me to life, death smiles and invites me to repose; I die after my own manner, I die exhausted and broken-spirited, as I fall asleep when I have paced three thousand times round my cell."

No sooner had this idea taken possession of him than he became more composed, arranged his couch to the best of his power, ate little and slept less, and found existence almost supportable, because he felt that he could throw it off at pleasure, like a worn-out garment. Two methods of self-destruction were at his disposal. He could hang himself with his handkerchief to the window bars, or refuse food and die of starvation. But the first was repugnant to him. Dantes had always entertained the greatest horror of pirates, who are hung up to the yard-arm; he would not die by what seemed an infamous death. He resolved to adopt the second, and began that day to carry out his resolve. Nearly four years had passed away; at the end of the second he had ceased to mark the lapse of time.

Dantes said, "I wish to die," and had chosen the manner of his death, and fearful of changing his mind, he had taken an oath to die. "When my morning and evening meals are brought," thought he, "I will cast them out of the window, and they will think that I have eaten them."

He kept his word; twice a day he cast out, through the barred aperture, the provisions his jailer brought him—at first gayly, then with deliberation, and at last with regret. Nothing but the recollection of his oath gave him strength to proceed. Hunger made viands once repugnant, now acceptable; he held the plate in his hand for an hour at a time, and gazed thoughtfully at the morsel of bad meat, of tainted fish, of black and mouldy bread. It was the last yearning for life contending with the resolution of despair; then his dungeon seemed less sombre, his prospects less desperate. He was still young—he was only four or five and twenty—he had nearly fifty years to live. What unforseen events might not open his prison door, and restore him to liberty? Then he raised to his lips the repast that, like a voluntary Tantalus, he refused himself; but he thought of his oath, and he would not break it. He persisted until, at last, he had not sufficient strength to rise and cast his supper out of the loophole. The next morning he could not see or hear; the jailer feared he was dangerously ill. Edmond hoped he was dying.

Thus the day passed away. Edmond felt a sort of stupor creeping over him which brought with it a feeling almost of content; the gnawing pain at his stomach had ceased; his thirst had abated; when he closed his eyes he saw myriads of lights dancing before them like the will-o'-the-wisps that play about the marshes. It was the twilight of that mysterious country called Death!

Suddenly, about nine o'clock in the evening, Edmond heard a hollow sound in the wall against which he was lying.

So many loathsome animals inhabited the prison, that their noise did not, in general, awake him; but whether abstinence had quickened his faculties, or whether the noise was really louder than usual, Edmond raised his head and listened. It was a continual scratching, as if made by a huge claw, a powerful tooth, or some iron instrument attacking the stones.

Although weakened, the young man's brain instantly responded to the idea that haunts all prisoners—liberty! It seemed to him that heaven had at length taken pity on him, and had sent this noise to warn him on the very brink of the abyss. Perhaps one of those beloved ones he had so often thought of was thinking of him, and striving to diminish the distance that separated them.

No, no, doubtless he was deceived, and it was but one of those dreams that forerun death!

Edmond still heard the sound. It lasted nearly three hours; he then heard a noise of something falling, and all was silent.

Some hours afterwards it began again, nearer and more distinct. Edmond was intensely interested. Suddenly the jailer entered.

For a week since he had resolved to die, and during the four days that he had been carrying out his purpose, Edmond had not spoken to the attendant, had not answered him when he inquired what was the matter with him, and turned his face to the wall when he looked too curiously at him; but now the jailer might hear the noise and put an end to it, and so destroy a ray of something like hope that soothed his last moments.

The jailer brought him his breakfast. Dantes raised himself up and began to talk about everything; about the bad quality of the food, about the coldness of his dungeon, grumbling and complaining, in order to have an excuse for speaking louder, and wearying the patience of his jailer, who out of kindness of heart had brought broth and white bread for his prisoner.

Fortunately, he fancied that Dantes was delirious; and placing the food on the rickety table, he withdrew. Edmond listened, and the sound became more and more distinct.

"There can be no doubt about it," thought he; "it is some prisoner who is striving to obtain his freedom. Oh, if I were only there to help him!" Suddenly another idea took possession of his mind, so used to misfortune, that it was scarcely capable of hope—the idea that the noise was made by workmen the governor had ordered to repair the neighboring dungeon.

It was easy to ascertain this; but how could he risk the question? It was easy to call his jailer's attention to the noise, and watch his countenance as he listened; but might he not by this means destroy hopes far more important than the short-lived satisfaction of his own curiosity? Unfortunately, Edmond's brain was still so feeble that he could not bend his thoughts to anything in particular.

He saw but one means of restoring lucidity and clearness to his judgment. He turned his eyes towards the soup which the jailer had brought, rose, staggered towards it, raised the vessel to his lips, and drank off the contents with a feeling of indescribable pleasure. He had often heard that shipwrecked persons had died through having eagerly devoured too much food. Edmond replaced on the table the bread he was about to devour, and returned to his couch—he did not wish to die. He soon felt that his ideas became again collected—he could think, and strengthen his thoughts by reasoning. Then he said to himself, "I must put this to the test, but without compromising anybody. If it is a workman, I need but knock against the wall, and he will cease to work, in order to find out who is knocking, and why he does so; but as his occupation is sanctioned by the governor, he will soon resume it. If, on the contrary, it is a prisoner, the noise I make will alarm him, he will cease, and not begin again until he thinks every one is asleep."

Edmond rose again, but this time his legs did not tremble, and his sight was clear; he went to a corner of his dungeon, detached a stone, and with it knocked against the wall where the sound came. He struck thrice. At the first blow the sound ceased, as if by magic.

Edmond listened intently; an hour passed, two hours passed, and no sound was heard from the wall—all was silent there.

Full of hope, Edmond swallowed a few mouthfuls of bread and water, and, thanks to the vigor of his constitution, found himself well-nigh recovered.

The day passed away in utter silence—night came without recurrence of the noise.

"It is a prisoner," said Edmond joyfully. The night passed in perfect silence. Edmond did not close his eyes.

In the morning the jailer brought him fresh provisions—he had already devoured those of the previous day; he ate these listening anxiously for the sound, walking round and round his cell, shaking the iron bars of the loophole, restoring vigor and agility to his limbs by exercise, and so preparing himself for his future destiny. At intervals he listened to learn if the noise had not begun again, and grew impatient at the prudence of the prisoner, who did not guess he had been disturbed by a captive as anxious for liberty as himself.

Three days passed—seventy-two long tedious hours which he counted off by minutes!

At length one evening, as the jailer was visiting him for the last time that night, Dantes, with his ear for the hundredth time at the wall, fancied he heard an almost imperceptible movement among the stones. He moved away, walked up and down his cell to collect his thoughts, and then went back and listened.

The matter was no longer doubtful. Something was at work on the other side of the wall; the prisoner had discovered the danger, and had substituted a lever for a chisel.

Encouraged by this discovery, Edmond determined to assist the indefatigable laborer. He began by moving his bed, and looked around for anything with which he could pierce the wall, penetrate the moist cement, and displace a stone.

He saw nothing, he had no knife or sharp instrument, the window grating was of iron, but he had too often assured himself of its solidity. All his furniture consisted of a bed, a chair, a table, a pail, and a jug. The bed had iron clamps, but they were screwed to the wood, and it would have required a screw-driver to take them off. The table and chair had nothing, the pail had once possessed a handle, but that had been removed.

Dantes had but one resource, which was to break the jug, and with one of the sharp fragments attack the wall. He let the jug fall on the floor, and it broke in pieces.

Dantes concealed two or three of the sharpest fragments in his bed, leaving the rest on the floor. The breaking of his jug was too natural an accident to excite suspicion. Edmond had all the night to work in, but in the darkness he could not do much, and he soon felt that he was working against something very hard; he pushed back his bed, and waited for day.

All night he heard the subterranean workman, who continued to mine his way. Day came, the jailer entered. Dantes told him that the jug had fallen from his hands while he was drinking, and the jailer went grumblingly to fetch another, without giving himself the trouble to remove the fragments of the broken one. He returned speedily, advised the prisoner to be more careful, and departed.

Dantes heard joyfully the key grate in the lock; he listened until the sound of steps died away, and then, hastily displacing his bed, saw by the faint light that penetrated into his cell, that he had labored uselessly the previous evening in attacking the stone instead of removing the plaster that surrounded it.

The damp had rendered it friable, and Dantes was able to break it off—in small morsels, it is true, but at the end of half an hour he had scraped off a handful; a mathematician might have calculated that in two years, supposing that the rock was not encountered, a passage twenty feet long and two feet broad, might be formed.

The prisoner reproached himself with not having thus employed the hours he had passed in vain hopes, prayer, and despondency. During the six years that he had been imprisoned, what might he not have accomplished?

In three days he had succeeded, with the utmost precaution, in removing the cement, and exposing the stone-work. The wall was built of rough stones, among which, to give strength to the structure, blocks of hewn stone were at intervals imbedded. It was one of these he had uncovered, and which he must remove from its socket.

Dantes strove to do this with his nails, but they were too weak. The fragments of the jug broke, and after an hour of useless toil, he paused.

Was he to be thus stopped at the beginning, and was he to wait inactive until his fellow workman had completed his task? Suddenly an idea occurred to him—he smiled, and the perspiration dried on his forehead.

The jailer always brought Dantes' soup in an iron saucepan; this saucepan contained soup for both prisoners, for Dantes had noticed that it was either quite full, or half empty, according as the turnkey gave it to him or to his companion first.

The handle of this saucepan was of iron; Dantes would have given ten years of his life in exchange for it.

The jailer was accustomed to pour the contents of the saucepan into Dantes' plate, and Dantes, after eating his soup with a wooden spoon, washed the plate, which thus served for every day. Now when evening came Dantes put his plate on the ground near the door; the jailer, as he entered, stepped on it and broke it.

This time he could not blame Dantes. He was wrong to leave it there, but the jailer was wrong not to have looked before him.

The jailer, therefore, only grumbled. Then he looked about for something to pour the soup into; Dantes' entire dinner service consisted of one plate—there was no alternative.

"Leave the saucepan," said Dantes; "you can take it away when you bring me my breakfast." This advice was to the jailer's taste, as it spared him the necessity of making another trip. He left the saucepan.

Dantes was beside himself with joy. He rapidly devoured his food, and after waiting an hour, lest the jailer should change his mind and return, he removed his bed, took the handle of the saucepan, inserted the point between the hewn stone and rough stones of the wall, and employed it as a lever. A slight oscillation showed Dantes that all went well. At the end of an hour the stone was extricated from the wall, leaving a cavity a foot and a half in diameter.

Dantes carefully collected the plaster, carried it into the corner of his cell, and covered it with earth. Then, wishing to make the best use of his time while he had the means of labor, he continued to work without ceasing. At the dawn of day he replaced the stone, pushed his bed against the wall, and lay down. The breakfast consisted of a piece of bread; the jailer entered and placed the bread on the table.

"Well, don't you intend to bring me another plate?" said Dantes.

"No," replied the turnkey; "you destroy everything. First you break your jug, then you make me break your plate; if all the prisoners followed your example, the government would be ruined. I shall leave you the saucepan, and pour your soup into that. So for the future I hope you will not be so destructive."

Dantes raised his eyes to heaven and clasped his hands beneath the coverlet. He felt more gratitude for the possession of this piece of iron than he had ever felt for anything. He had noticed, however, that the prisoner on the other side had ceased to labor; no matter, this was a greater reason for proceeding—if his neighbor would not come to him, he would go to his neighbor. All day he toiled on untiringly, and by the evening he had succeeded in extracting ten handfuls of plaster and fragments of stone. When the hour for his jailer's visit arrived, Dantes straightened the handle of the saucepan as well as he could, and placed it in its accustomed place. The turnkey poured his ration of soup into it, together with the fish—for thrice a week the prisoners were deprived of meat. This would have been a method of reckoning time, had not Dantes long ceased to do so. Having poured out the soup, the turnkey retired. Dantes wished to ascertain whether his neighbor had really ceased to work. He listened—all was silent, as it had been for the last three days. Dantes sighed; it was evident that his neighbor distrusted him. However, he toiled on all the night without being discouraged; but after two or three hours he encountered an obstacle. The iron made no impression, but met with a smooth surface; Dantes touched it, and found that it was a beam. This beam crossed, or rather blocked up, the hole Dantes had made; it was necessary, therefore, to dig above or under it. The unhappy young man had not thought of this. "O my God, my God!" murmured he, "I have so earnestly prayed to you, that I hoped my prayers had been heard. After having deprived me of my liberty, after having deprived me of death, after having recalled me to existence, my God, have pity on me, and do not let me die in despair!"

"Who talks of God and despair at the same time?" said a voice that seemed to come from beneath the earth, and, deadened by the distance, sounded hollow and sepulchral in the young man's ears. Edmond's hair stood on end, and he rose to his knees.

"Ah," said he, "I hear a human voice." Edmond had not heard any one speak save his jailer for four or five years; and a jailer is no man to a prisoner—he is a living door, a barrier of flesh and blood adding strength to restraints of oak and iron.

"In the name of heaven," cried Dantes, "speak again, though the sound of your voice terrifies me. Who are you?"

"Who are you?" said the voice.

"An unhappy prisoner," replied Dantes, who made no hesitation in answering.

"Of what country?"

"A Frenchman."

"Your name?"

"Edmond Dantes."

"Your profession?"

"A sailor."

"How long have you been here?"

"Since the 28th of February, 1815."

"Your crime?"

"I am innocent."

"But of what are you accused?"

"Of having conspired to aid the emperor's return."

"What! For the emperor's return?—the emperor is no longer on the throne, then?"

"He abdicated at Fontainebleau in 1814, and was sent to the Island of Elba. But how long have you been here that you are ignorant of all this?"

"Since 1811."

Dantes shuddered; this man had been four years longer than himself in prison.

"Do not dig any more," said the voice; "only tell me how high up is your excavation?"

"On a level with the floor."

"How is it concealed?"

"Behind my bed."

"Has your bed been moved since you have been a prisoner?"

"No."

"What does your chamber open on?"

"A corridor."

"And the corridor?"

"On a court."

"Alas!" murmured the voice.

"Oh, what is the matter?" cried Dantes.

"I have made a mistake owing to an error in my plans. I took the wrong angle, and have come out fifteen feet from where I intended. I took the wall you are mining for the outer wall of the fortress."

"But then you would be close to the sea?"

"That is what I hoped."

"And supposing you had succeeded?"

"I should have thrown myself into the sea, gained one of the islands near here—the Isle de Daume or the Isle de Tiboulen—and then I should have been safe."

"Could you have swum so far?"

"Heaven would have given me strength; but now all is lost."

"All?"

"Yes; stop up your excavation carefully, do not work any more, and wait until you hear from me."

"Tell me, at least, who you are?"

"I am—I am No. 27."

"You mistrust me, then," said Dantes. Edmond fancied he heard a bitter laugh resounding from the depths.

"Oh, I am a Christian," cried Dantes, guessing instinctively that this man meant to abandon him. "I swear to you by him who died for us that naught shall induce me to breathe one syllable to my jailers; but I conjure you do not abandon me. If you do, I swear to you, for I have got to the end of my strength, that I will dash my brains out against the wall, and you will have my death to reproach yourself with."

"How old are you? Your voice is that of a young man."

"I do not know my age, for I have not counted the years I have been here. All I do know is, that I was just nineteen when I was arrested, the 28th of February, 1815."

"Not quite twenty-six!" murmured the voice; "at that age he cannot be a traitor."

"Oh, no, no," cried Dantes. "I swear to you again, rather than betray you, I would allow myself to be hacked in pieces!"

"You have done well to speak to me, and ask for my assistance, for I was about to form another plan, and leave you; but your age reassures me. I will not forget you. Wait."

"How long?"

"I must calculate our chances; I will give you the signal."

"But you will not leave me; you will come to me, or you will let me come to you. We will escape, and if we cannot escape we will talk; you of those whom you love, and I of those whom I love. You must love somebody?"

"No, I am alone in the world."

"Then you will love me. If you are young, I will be your comrade; if you are old, I will be your son. I have a father who is seventy if he yet lives; I only love him and a young girl called Mercedes. My father has not yet forgotten me, I am sure, but God alone knows if she loves me still; I shall love you as I loved my father."

"It is well," returned the voice; "to-morrow."

These few words were uttered with an accent that left no doubt of his sincerity; Dantes rose, dispersed the fragments with the same precaution as before, and pushed his bed back against the wall. He then gave himself up to his happiness. He would no longer be alone. He was, perhaps, about to regain his liberty; at the worst, he would have a companion, and captivity that is shared is but half captivity. Plaints made in common are almost prayers, and prayers where two or three are gathered together invoke the mercy of heaven.

All day Dantes walked up and down his cell. He sat down occasionally on his bed, pressing his hand on his heart. At the slightest noise he bounded towards the door. Once or twice the thought crossed his mind that he might be separated from this unknown, whom he loved already; and then his mind was made up—when the jailer moved his bed and stooped to examine the opening, he would kill him with his water jug. He would be condemned to die, but he was about to die of grief and despair when this miraculous noise recalled him to life.

The jailer came in the evening. Dantes was on his bed. It seemed to him that thus he better guarded the unfinished opening. Doubtless there was a strange expression in his eyes, for the jailer said, "Come, are you going mad again?"

Dantes did not answer; he feared that the emotion of his voice would betray him. The jailer went away shaking his head. Night came; Dantes hoped that his neighbor would profit by the silence to address him, but he was mistaken. The next morning, however, just as he removed his bed from the wall, he heard three knocks; he threw himself on his knees.

"Is it you?" said he; "I am here."

"Is your jailer gone?"

"Yes," said Dantes; "he will not return until the evening; so that we have twelve hours before us."

"I can work, then?" said the voice.

"Oh, yes, yes; this instant, I entreat you."

In a moment that part of the floor on which Dantes was resting his two hands, as he knelt with his head in the opening, suddenly gave way; he drew back smartly, while a mass of stones and earth disappeared in a hole that opened beneath the aperture he himself had formed. Then from the bottom of this passage, the depth of which it was impossible to measure, he saw appear, first the head, then the shoulders, and lastly the body of a man, who sprang lightly into his cell.




XVI Un savant italien.

Dantès prit dans ses bras ce nouvel ami, si longtemps et si impatiemment attendu, et l'attira vers sa fenêtre, afin que le peu de jour qui pénétrait dans le cachot l'éclairât tout entier.

C'était un personnage de petite taille, aux cheveux blanchis par la peine plutôt que par l'âge, à l'œil pénétrant caché sous d'épais sourcils qui grisonnaient, à la barbe encore noire et descendant jusque sur sa poitrine: la maigreur de son visage creusé par des rides profondes, la ligne hardie de ses traits caractéristiques, révélaient un homme plus habitué à exercer ses facultés morales que ses forces physiques. Le front du nouveau venu était couvert de sueur.

Quand à son vêtement, il était impossible d'en distinguer la forme primitive, car il tombait en lambeaux.

Il paraissait avoir soixante-cinq ans au moins, quoiqu'une certaine vigueur dans les mouvements annonçât qu'il avait moins d'années peut-être que n'en accusait une longue captivité.

Il accueillit avec une sorte de plaisir les protestations enthousiastes du jeune homme; son âme glacée sembla, pour un instant, se réchauffer et se fondre au contact de cette âme ardente. Il le remercia de sa cordialité avec une certaine chaleur, quoique sa déception eût été grande de trouver un second cachot où il croyait rencontrer la liberté.

«Voyons d'abord, dit-il, s'il y a moyen de faire disparaître aux yeux de vos geôliers les traces de mon passage. Toute notre tranquillité à venir est dans leur ignorance de ce qui s'est passé.»

Alors il se pencha vers l'ouverture, prit la pierre, qu'il souleva facilement malgré son poids, et la fit entrer dans le trou.

«Cette pierre a été descellée bien négligemment, dit-il en hochant la tête: vous n'avez donc pas d'outils?

—Et vous, demanda Dantès avec étonnement, en avez-vous donc?

—Je m'en suis fait quelques-uns. Excepté une lime, j'ai tout ce qu'il me faut, ciseau, pince, levier.

—Oh! je serais curieux de voir ces produits de votre patience et de votre industrie, dit Dantès.

—Tenez, voici d'abord un ciseau.»

Et il lui montra une lame forte et aiguë emmanchée dans un morceau de bois de hêtre.

«Avec quoi avez-vous fait cela? dit Dantès.

—Avec une des fiches de mon lit. C'est avec cet instrument que je me suis creusé tout le chemin qui m'a conduit jusqu'ici; cinquante pieds à peu près.

—Cinquante pieds! s'écria Dantès avec une espèce de terreur.

—Parlez plus bas, jeune homme, parlez plus bas; souvent il arrive qu'on écoute aux portes des prisonniers.

—On me sait seul.

—N'importe.

—Et vous dites que vous avez percé cinquante pieds pour arriver jusqu'ici?

—Oui, telle est à peu près la distance qui sépare ma chambre de la vôtre; seulement j'ai mal calculé ma courbe, faute d'instrument de géométrie pour dresser mon échelle de proportion; au lieu de quarante pieds d'ellipse, il s'en est rencontré cinquante; je croyais, ainsi que je vous l'ai dit, arriver jusqu'au mur extérieur, percer ce mur et me jeter à la mer. J'ai longé le corridor, contre lequel donne votre chambre, au lieu de passer dessous; tout mon travail est perdu, car ce corridor donne sur une cour pleine de gardes.

—C'est vrai, dit Dantès; mais ce corridor ne longe qu'une face de ma chambre, et ma chambre en a quatre.

—Oui, sans doute, mais en voici d'abord une dont le rocher fait la muraille; il faudrait dix années de travail à dix mineurs munis de tous leurs outils pour percer le rocher; cette autre doit être adossée aux fondations de l'appartement du gouverneur; nous tomberions dans les caves qui ferment évidemment à la clef et nous serions pris; l'autre face donne, attendez donc, où donne l'autre face?

Cette face était celle où était percée la meurtrière à travers laquelle venait le jour: cette meurtrière, qui allait toujours en se rétrécissant jusqu'au moment où elle donnait entrée au jour, et par laquelle un enfant n'aurait certes pas pu passer, était en outre garnie par trois rangs de barreaux de fer qui pouvaient rassurer sur la crainte d'une évasion par ce moyen le geôlier le plus soupçonneux.

Et le nouveau venu, en faisant cette question, traîna la table au-dessous de la fenêtre.

«Montez sur cette table» dit-il à Dantès.

Dantès obéit, monta sur la table, et, devinant les intentions de son compagnon, appuya le dos au mur et lui présenta les deux mains.

Celui qui s'était donné le nom du numéro de sa chambre, et dont Dantès ignorait encore le véritable nom, monta alors plus lestement que n'eût pu le faire présager son âge, avec une habileté de chat ou de lézard, sur la table d'abord, puis de la table sur les mains de Dantès, puis de ses mains sur ses épaules; ainsi courbé en deux, car la voûte du cachot l'empêchait de se redresser, il glissa sa tête entre le premier rang de barreaux, et put plonger alors de haut en bas.

Un instant après, il retira vivement la tête.

«Oh! oh! dit-il, je m'en étais douté.»

Et il se laissa glisser le long du corps de Dantès sur la table, et de la table sauta à terre.

«De quoi vous étiez-vous douté?» demanda le jeune homme anxieux, en sautant à son tour auprès de lui.

Le vieux prisonnier méditait.

«Oui, dit-il, c'est cela; la quatrième face de votre cachot donne sur une galerie extérieure, espèce de chemin de ronde où passent les patrouilles et où veillent des sentinelles.

—Vous en êtes sûr?

—J'ai vu le shako du soldat et le bout de son fusil et je ne me suis retiré si vivement que de peur qu'il ne m'aperçût moi-même.

—Eh bien? dit Dantès.

—Vous voyez bien qu'il est impossible de fuir par votre cachot.

—Alors? continua le jeune homme avec un accent interrogateur.

—Alors, dit le vieux prisonnier, que la volonté de Dieu soit faite!»

Et une teinte de profonde résignation s'étendit sur les traits du vieillard.

Dantès regarda cet homme qui renonçait ainsi et avec tant de philosophie à une espérance nourrie depuis si longtemps, avec un étonnement mêlé d'admiration.

«Maintenant, voulez-vous me dire qui vous êtes? demanda Dantès.

—Oh! mon Dieu, oui, si cela peut encore vous intéresser, maintenant que je ne puis plus vous être bon à rien.

—Vous pouvez être bon à me consoler et à me soutenir, car vous me semblez fort parmi les forts.»

L'abbé sourit tristement.

«Je suis l'abbé Faria, dit-il, prisonnier depuis 1811, comme vous le savez, au château d'If; mais j'étais depuis trois ans renfermé dans la forteresse de Fenestrelle. En 1811, on m'a transféré du Piémont en France. C'est alors que j'ai appris que la destinée, qui, à cette époque, lui semblait soumise, avait donné un fils à Napoléon, et que ce fils au berceau avait été nommé roi de Rome. J'étais loin de me douter alors de ce que vous m'avez dit tout à l'heure: c'est que, quatre ans plus tard, le colosse serait renversé. Qui règne donc en France? Est-ce Napoléon II?

—Non, c'est Louis XVIII.

—Louis XVIII, le frère de Louis XVI, les décrets du ciel sont étranges et mystérieux. Quelle a donc été l'intention de la Providence en abaissant l'homme qu'elle avait élevé et en élevant celui qu'elle avait abaissé?»

Dantès suivait des yeux cet homme qui oubliait un instant sa propre destinée pour se préoccuper ainsi des destinées du monde.

«Oui, oui, continua-t-il, c'est comme en Angleterre: après Charles Ier, Cromwell, après Cromwell, Charles II, et peut-être après Jacques II, quelque gendre, quelque parent, quelque prince d'Orange; un stathouder qui se fera roi; et alors de nouvelles concessions au peuple, alors une constitution alors la liberté! Vous verrez cela, jeune homme, dit-il en se retournant vers Dantès, et en le regardant avec des yeux brillants et profonds, comme en devaient avoir les prophètes. Vous êtes encore d'âge à le voir, vous verrez cela.

—Oui, si je sors d'ici.

—Ah c'est juste, dit l'abbé Faria. Nous sommes prisonniers; il y a des moments où je l'oublie, et où, parce que mes yeux percent les murailles qui m'enferment, je me crois en liberté.

—Mais pourquoi êtes-vous enfermé, vous?

—Moi? parce que j'ai rêvé en 1807 le projet que Napoléon a voulu réaliser en 1811; parce que, comme Machiavel, au milieu de tous ces principicules qui faisaient de l'Italie un nid de petits royaumes tyranniques et faibles, j'ai voulu un grand et seul empire, compact et fort: parce que j'ai cru trouver mon César Borgia dans un niais couronné qui a fait semblant de me comprendre pour me mieux trahir. C'était le projet d'Alexandre VI et de Clément VII; il échouera toujours, puisqu'ils l'ont entrepris inutilement et que Napoléon n'a pu l'achever; décidément l'Italie est maudite!»

Et le vieillard baissa la tête.

Dantès ne comprenait pas comment un homme pouvait risquer sa vie pour de pareils intérêts; il est vrai que s'il connaissait Napoléon pour l'avoir vu et lui avoir parlé, il ignorait complètement, en revanche, ce que c'étaient que Clément VII et Alexandre VI.

«N'êtes-vous pas, dit Dantès, commençant à partager l'opinion de son geôlier, qui était l'opinion générale au château d'If, le prêtre que l'on croit... malade?

—Que l'on croit fou, vous voulez dire, n'est-ce pas?

—Je n'osais, dit Dantès en souriant.

—Oui, oui, continua Faria avec un rire amer; oui, c'est moi qui passe pour fou; c'est moi qui divertis depuis si longtemps les hôtes de cette prison, et qui réjouirais les petits enfants, s'il y avait des enfants dans le séjour de la douleur sans espoir.»

Dantès demeura un instant immobile et muet.

«Ainsi, vous renoncez à fuir? lui dit-il.

—Je vois la fuite impossible; c'est se révolter contre Dieu que de tenter ce que Dieu ne veut pas qui s'accomplisse.

—Pourquoi vous décourager? ce serait trop demander aussi à la Providence que de vouloir réussir du premier coup. Ne pouvez-vous pas recommencer dans un autre sens ce que vous avez fait dans celui-ci?

—Mais savez-vous ce que j'ai fait, pour parler ainsi de recommencer? Savez-vous qu'il m'a fallu quatre ans pour faire les outils que je possède? Savez-vous que depuis deux ans je gratte et creuse une terre dure comme le granit? Savez-vous qu'il m'a fallu déchausser des pierres qu'autrefois je n'aurais pas cru pouvoir remuer, que des journées tout entières se sont passées dans ce labeur titanique et que parfois, le soir, j'étais heureux quand j'avais enlevé un pouce carré de ce vieux ciment, devenu aussi dur que la pierre elle-même? Savez-vous, savez-vous que pour loger toute cette terre et toutes ces pierres que j'enterrais, il m'a fallu percer la voûte d'un escalier, dans le tambour duquel tous ces décombres ont été tour à tour ensevelis, si bien qu'aujourd'hui le tambour est plein, et que je ne saurais plus où mettre une poignée de poussière? Savez-vous, enfin, que je croyais toucher au but de tous mes travaux, que je me sentais juste la force d'accomplir cette tâche, et que voilà que Dieu non seulement recule ce but, mais le transporte je ne sais où? Ah! je vous le dis, je vous le répète, je ne ferai plus rien désormais pour essayer de reconquérir ma liberté, puisque la volonté de Dieu est qu'elle soit perdue à tout jamais.»

Edmond baissa la tête pour ne pas avouer à cet homme que la joie d'avoir un compagnon l'empêchait de compatir, comme il eût dû, à la douleur qu'éprouvait le prisonnier de n'avoir pu se sauver.

L'abbé Faria se laissa aller sur le lit d'Edmond, et Edmond resta debout.

Le jeune homme n'avait jamais songé à la fuite. Il y a de ces choses qui semblent tellement impossibles qu'on n'a pas même l'idée de les tenter et qu'on les évite d'instinct. Creuser cinquante pieds sous la terre, consacrer à cette opération un travail de trois ans pour arriver, si on réussit, à un précipice donnant à pic sur la mer; se précipiter de cinquante, de soixante, de cent pieds peut-être, pour s'écraser, en tombant, la tête sur quelque rocher, si la balle des sentinelles ne vous a point déjà tué auparavant; être obligé, si l'on échappe à tous ces dangers, de faire en nageant une lieue, c'en était trop pour qu'on ne se résignât point, et nous avons vu que Dantès avait failli pousser cette résignation jusqu'à la mort.

Mais maintenant que le jeune homme avait vu un vieillard se cramponner à la vie avec tant d'énergie et lui donner l'exemple des résolutions désespérées, il se mit à réfléchir et à mesurer son courage. Un autre avait tenté ce qu'il n'avait pas même eu l'idée de faire; un autre, moins jeune, moins fort, moins adroit que lui, s'était procuré, à force d'adresse et de patience, tous les instruments dont il avait besoin pour cette incroyable opération, qu'une mesure mal prise avait pu seule faire échouer: un autre avait fait tout cela, rien n'était donc impossible à Dantès: Faria avait percé cinquante pieds, il en percerait cent, Faria, à cinquante ans, avait mis trois ans à son œuvre; il n'avait que la moitié de l'âge de Faria, lui, il en mettrait six; Faria, abbé, savant, homme d'Église, n'avait pas craint de risquer la traversée du château d'If à l'île de Daume, de Ratonneau ou de Lemaire; lui, Edmond le marin, lui, Dantès le hardi plongeur, qui avait été si souvent chercher une branche de corail au fond de la mer, hésiterait-il donc à faire une lieue en nageant? que fallait-il pour faire une lieue en nageant? une heure? Eh bien, n'était-il donc pas resté des heures entières à la mer sans reprendre pied sur le rivage! Non, non, Dantès n'avait besoin que d'être encouragé par un exemple. Tout ce qu'un autre a fait ou aurait pu faire, Dantès le fera.

Le jeune homme réfléchit un instant.

«J'ai trouvé ce que vous cherchiez», dit-il au vieillard.

Faria tressaillit.

«Vous? dit-il, et en relevant la tête d'un air qui indiquait que si Dantès disait la vérité, le découragement de son compagnon ne serait pas de longue durée; vous, voyons, qu'avez-vous trouvé?

—Le corridor que vous avez percé pour venir de chez vous ici s'étend dans le même sens que la galerie extérieure, n'est-ce pas?

—Oui.

—Il doit n'en être éloigné que d'une quinzaine de pas?

—Tout au plus.

—Eh bien, vers le milieu du corridor nous perçons un chemin formant comme la branche d'une croix. Cette fois, vous prenez mieux vos mesures. Nous débouchons sur la galerie extérieure. Nous tuons la sentinelle et nous nous évadons. Il ne faut, pour que ce plan réussisse, que du courage, vous en avez; que de la vigueur, je n'en manque pas. Je ne parle pas de la patience, vous avez fait vos preuves et je ferai les miennes.

—Un instant, répondit l'abbé; vous n'avez pas su, mon cher compagnon, de quelle espèce est mon courage, et quel emploi je compte faire de ma force. Quand à la patience, je crois avoir été assez patient en recommençant chaque matin la tâche de la nuit, et chaque nuit la tâche du jour. Mais alors écoutez-moi bien, jeune homme, c'est qu'il me semblait que je servais Dieu, en délivrant une de ses créatures qui, étant innocente, n'avait pu être condamnée.

—Eh bien, demanda Dantès, la chose n'en est-elle pas au même point, et vous êtes-vous reconnu coupable depuis que vous m'avez rencontré, dites?

—Non, mais je ne veux pas le devenir. Jusqu'ici je croyais n'avoir affaire qu'aux choses, voilà que vous me proposez d'avoir affaire aux hommes. J'ai pu percer un mur et détruire un escalier, mais je ne percerai pas une poitrine et ne détruirai pas une existence.»

Dantès fit un léger mouvement de surprise.

«Comment, dit-il, pouvant être libre, vous seriez retenu par un semblable scrupule?

—Mais, vous-même, dit Faria, pourquoi n'avez-vous pas un soir assommé votre geôlier avec le pied de votre table, revêtu ses habits et essayé de fuir?

—C'est que l'idée ne m'en est pas venue, dit Dantès.

—C'est que vous avez une telle horreur instinctive pour un pareil crime, une telle horreur que vous n'y avez pas même songé, reprit le vieillard; car dans les choses simples et permises nos appétits naturels nous avertissent que nous ne dévions pas de la ligne de notre droit. Le tigre, qui verse le sang par nature, dont c'est l'état, la destination, n'a besoin que d'une chose, c'est que son odorat l'avertisse qu'il a une proie à sa portée. Aussitôt, il bondit vers cette proie, tombe dessus et la déchire. C'est son instinct, et il y obéit. Mais l'homme, au contraire, répugne au sang; ce ne sont point les lois sociales qui répugnent au meurtre, ce sont les lois naturelles.»

Dantès resta confondu: c'était, en effet, l'explication de ce qui s'était passé à son insu dans son esprit ou plutôt dans son âme, car il y a des pensées qui viennent de la tête, et d'autres qui viennent du cœur.

«Et puis, continua Faria, depuis tantôt douze ans que je suis en prison, j'ai repassé dans mon esprit toutes les évasions célèbres. Je n'ai vu réussir que rarement les évasions. Les évasions heureuses, les évasions couronnées d'un plein succès, sont les évasions méditées avec soin et lentement préparées; c'est ainsi que le duc de Beaufort s'est échappé du château de Vincennes; l'abbé Dubuquoi du Fort-l'Évêque, et Latude de la Bastille. Il y a encore celles que le hasard peut offrir: celles-là sont les meilleures; attendons une occasion, croyez-moi, et si cette occasion se présente, profitons-en.

—Vous avez pu attendre, vous, dit Dantès en soupirant; ce long travail vous faisait une occupation de tous les instants, et quand vous n'aviez pas votre travail pour vous distraire, vous aviez vos espérances pour vous consoler.

—Puis, dit l'abbé, je ne m'occupais point qu'à cela.

—Que faisiez-vous donc?

—J'écrivais ou j'étudiais.

—On vous donne donc du papier, des plumes, de l'encre?

—Non, dit l'abbé, mais je m'en fais.

—Vous vous faites du papier, des plumes et de l'encre? s'écria Dantès.

—Oui.» Dantès regarda cet homme avec admiration; seulement, il avait encore peine à croire ce qu'il disait. Faria s'aperçut de ce léger doute.

«Quand vous viendrez chez moi, lui dit-il, je vous montrerai un ouvrage entier, résultat des pensées, des recherches et des réflexions de toute ma vie, que j'avais médité à l'ombre du Colisée à Rome, au pied de la colonne Saint-Marc à Venise, sur les bords de l'Arno à Florence, et que je ne me doutais guère qu'un jour mes geôliers me laisseraient le loisir d'exécuter entre les quatre murs du château d'If. C'est un Traité sur la possibilité d'une monarchie générale en Italie. Ce fera un grand volume in-quarto.

—Et vous l'avez écrit?

—Sur deux chemises. J'ai inventé une préparation qui rend le linge lisse et uni comme le parchemin.

—Vous êtes donc chimiste.

—Un peu. J'ai connu Lavoisier et je suis lié avec Cabanis.

—Mais, pour un pareil ouvrage, il vous a fallu faire des recherches historiques. Vous aviez donc des livres?

—À Rome, j'avais à peu près cinq mille volumes dans ma bibliothèque. À force de les lire et de les relire, j'ai découvert qu'avec cent cinquante ouvrages bien choisis on a, sinon le résumé complet des connaissances humaines, du moins tout ce qu'il est utile à un homme de savoir. J'ai consacré trois années de ma vie à lire et à relire ces cent cinquante volumes, de sorte que je les savais à peu près par cœur lorsque j'ai été arrêté. Dans ma prison, avec un léger effort de mémoire, je me les suis rappelés tout à fait. Ainsi pourrais-je vous réciter Thucydide, Xénophon, Plutarque, Tite-Live, Tacite, Strada, Jornandès, Dante, Montaigne, Shakespeare, Spinosa, Machiavel et Bossuet. Je ne vous cite que les plus importants.

—Mais vous savez donc plusieurs langues?

—Je parle cinq langues vivantes, l'allemand, le français, l'italien, l'anglais et l'espagnol; à l'aide du grec ancien je comprends le grec moderne; seulement je le parle mal, mais je l'étudie en ce moment.

—Vous l'étudiez? dit Dantès.

—Oui, je me suis fait un vocabulaire des mots que je sais, je les ai arrangés, combinés, tournés et retournés, de façon qu'ils puissent me suffire pour exprimer ma pensée. Je sais à peu près mille mots, c'est tout ce qu'il me faut à la rigueur, quoiqu'il y en ait cent mille, je crois, dans les dictionnaires. Seulement, je ne serai pas éloquent, mais je me ferai comprendre à merveille et cela me suffit.»

De plus en plus émerveillé, Edmond commençait à trouver presque surnaturelles les facultés de cet homme étrange; il voulut le trouver en défaut sur un point quelconque, il continua:

«Mais si l'on ne vous a pas donné de plumes, dit-il avec quoi avez-vous pu écrire ce traité si volumineux?

—Je m'en suis fait d'excellentes, et que l'on préférerait aux plumes ordinaires si la matière était connue, avec les cartilages des têtes de ces énormes merlans que l'on nous sert quelquefois pendant les jours maigres. Aussi vois-je toujours arriver les mercredis, les vendredis et les samedis avec grand plaisir, car ils me donnent l'espérance d'augmenter ma provision de plumes, et mes travaux historiques sont, je l'avoue, ma plus douce occupation. En descendant dans le passé, j'oublie le présent; en marchant libre et indépendant dans l'histoire, je ne me souviens plus que je suis prisonnier.

—Mais de l'encre? dit Dantès, avec quoi vous êtes-vous fait de l'encre?

—Il y avait autrefois une cheminée dans mon cachot, dit Faria; cette cheminée a été bouchée quelque temps avant mon arrivée, sans doute, mais pendant de longues années on y avait fait du feu: tout l'intérieur en est donc tapissé de suie. Je fais dissoudre cette suie dans une portion du vin qu'on me donne tous les dimanches, cela me fournit de l'encre excellente. Pour les notes particulières, et qui ont besoin d'attirer les yeux, je me pique les doigts et j'écris avec mon sang.

—Et quand pourrai-je voir tout cela? demanda Dantès.

—Quand vous voudrez, répondit Faria.

—Oh! tout de suite! s'écria le jeune homme.

—Suivez-moi donc», dit l'abbé.

Et il rentra dans le corridor souterrain où il disparut. Dantès le suivit.

 

Chapter 16. A Learned Italian.

Seizing in his arms the friend so long and ardently desired, Dantes almost carried him towards the window, in order to obtain a better view of his features by the aid of the imperfect light that struggled through the grating.

He was a man of small stature, with hair blanched rather by suffering and sorrow than by age. He had a deep-set, penetrating eye, almost buried beneath the thick gray eyebrow, and a long (and still black) beard reaching down to his breast. His thin face, deeply furrowed by care, and the bold outline of his strongly marked features, betokened a man more accustomed to exercise his mental faculties than his physical strength. Large drops of perspiration were now standing on his brow, while the garments that hung about him were so ragged that one could only guess at the pattern upon which they had originally been fashioned.

The stranger might have numbered sixty or sixty-five years; but a certain briskness and appearance of vigor in his movements made it probable that he was aged more from captivity than the course of time. He received the enthusiastic greeting of his young acquaintance with evident pleasure, as though his chilled affections were rekindled and invigorated by his contact with one so warm and ardent. He thanked him with grateful cordiality for his kindly welcome, although he must at that moment have been suffering bitterly to find another dungeon where he had fondly reckoned on discovering a means of regaining his liberty.

"Let us first see," said he, "whether it is possible to remove the traces of my entrance here—our future tranquillity depends upon our jailers being entirely ignorant of it." Advancing to the opening, he stooped and raised the stone easily in spite of its weight; then, fitting it into its place, he said,—

"You removed this stone very carelessly; but I suppose you had no tools to aid you."

"Why," exclaimed Dantes, with astonishment, "do you possess any?"

"I made myself some; and with the exception of a file, I have all that are necessary,—a chisel, pincers, and lever."

"Oh, how I should like to see these products of your industry and patience."

"Well, in the first place, here is my chisel." So saying, he displayed a sharp strong blade, with a handle made of beechwood.

"And with what did you contrive to make that?" inquired Dantes.

"With one of the clamps of my bedstead; and this very tool has sufficed me to hollow out the road by which I came hither, a distance of about fifty feet."

"Fifty feet!" responded Dantes, almost terrified.

"Do not speak so loud, young man—don't speak so loud. It frequently occurs in a state prison like this, that persons are stationed outside the doors of the cells purposely to overhear the conversation of the prisoners."

"But they believe I am shut up alone here."

"That makes no difference."

"And you say that you dug your way a distance of fifty feet to get here?"

"I do; that is about the distance that separates your chamber from mine; only, unfortunately, I did not curve aright; for want of the necessary geometrical instruments to calculate my scale of proportion, instead of taking an ellipsis of forty feet, I made it fifty. I expected, as I told you, to reach the outer wall, pierce through it, and throw myself into the sea; I have, however, kept along the corridor on which your chamber opens, instead of going beneath it. My labor is all in vain, for I find that the corridor looks into a courtyard filled with soldiers."

"That's true," said Dantes; "but the corridor you speak of only bounds one side of my cell; there are three others—do you know anything of their situation?"

"This one is built against the solid rock, and it would take ten experienced miners, duly furnished with the requisite tools, as many years to perforate it. This adjoins the lower part of the governor's apartments, and were we to work our way through, we should only get into some lock-up cellars, where we must necessarily be recaptured. The fourth and last side of your cell faces on—faces on—stop a minute, now where does it face?"

The wall of which he spoke was the one in which was fixed the loophole by which light was admitted to the chamber. This loophole, which gradually diminished in size as it approached the outside, to an opening through which a child could not have passed, was, for better security, furnished with three iron bars, so as to quiet all apprehensions even in the mind of the most suspicious jailer as to the possibility of a prisoner's escape. As the stranger asked the question, he dragged the table beneath the window.

"Climb up," said he to Dantes. The young man obeyed, mounted on the table, and, divining the wishes of his companion, placed his back securely against the wall and held out both hands. The stranger, whom as yet Dantes knew only by the number of his cell, sprang up with an agility by no means to be expected in a person of his years, and, light and steady on his feet as a cat or a lizard, climbed from the table to the outstretched hands of Dantes, and from them to his shoulders; then, bending double, for the ceiling of the dungeon prevented him from holding himself erect, he managed to slip his head between the upper bars of the window, so as to be able to command a perfect view from top to bottom.

An instant afterwards he hastily drew back his head, saying, "I thought so!" and sliding from the shoulders of Dantes as dextrously as he had ascended, he nimbly leaped from the table to the ground.

"What was it that you thought?" asked the young man anxiously, in his turn descending from the table.

The elder prisoner pondered the matter. "Yes," said he at length, "it is so. This side of your chamber looks out upon a kind of open gallery, where patrols are continually passing, and sentries keep watch day and night."

"Are you quite sure of that?"

"Certain. I saw the soldier's shape and the top of his musket; that made me draw in my head so quickly, for I was fearful he might also see me."

"Well?" inquired Dantes.

"You perceive then the utter impossibility of escaping through your dungeon?"

"Then," pursued the young man eagerly—

"Then," answered the elder prisoner, "the will of God be done!" and as the old man slowly pronounced those words, an air of profound resignation spread itself over his careworn countenance. Dantes gazed on the man who could thus philosophically resign hopes so long and ardently nourished with an astonishment mingled with admiration.

"Tell me, I entreat of you, who and what you are?" said he at length; "never have I met with so remarkable a person as yourself."

"Willingly," answered the stranger; "if, indeed, you feel any curiosity respecting one, now, alas, powerless to aid you in any way."

"Say not so; you can console and support me by the strength of your own powerful mind. Pray let me know who you really are?"

The stranger smiled a melancholy smile. "Then listen," said he. "I am the Abbe Faria, and have been imprisoned as you know in this Chateau d'If since the year 1811; previously to which I had been confined for three years in the fortress of Fenestrelle. In the year 1811 I was transferred to Piedmont in France. It was at this period I learned that the destiny which seemed subservient to every wish formed by Napoleon, had bestowed on him a son, named king of Rome even in his cradle. I was very far then from expecting the change you have just informed me of; namely, that four years afterwards, this colossus of power would be overthrown. Then who reigns in France at this moment—Napoleon II.?"

"No, Louis XVIII."

"The brother of Louis XVII.! How inscrutable are the ways of providence—for what great and mysterious purpose has it pleased heaven to abase the man once so elevated, and raise up him who was so abased?"

Dantes' whole attention was riveted on a man who could thus forget his own misfortunes while occupying himself with the destinies of others.

"Yes, yes," continued he, "'Twill be the same as it was in England. After Charles I., Cromwell; after Cromwell, Charles II., and then James II., and then some son-in-law or relation, some Prince of Orange, a stadtholder who becomes a king. Then new concessions to the people, then a constitution, then liberty. Ah, my friend!" said the abbe, turning towards Dantes, and surveying him with the kindling gaze of a prophet, "you are young, you will see all this come to pass."

"Probably, if ever I get out of prison!"

"True," replied Faria, "we are prisoners; but I forget this sometimes, and there are even moments when my mental vision transports me beyond these walls, and I fancy myself at liberty."

"But wherefore are you here?"

"Because in 1807 I dreamed of the very plan Napoleon tried to realize in 1811; because, like Machiavelli, I desired to alter the political face of Italy, and instead of allowing it to be split up into a quantity of petty principalities, each held by some weak or tyrannical ruler, I sought to form one large, compact, and powerful empire; and, lastly, because I fancied I had found my Caesar Borgia in a crowned simpleton, who feigned to enter into my views only to betray me. It was the plan of Alexander VI. and Clement VII., but it will never succeed now, for they attempted it fruitlessly, and Napoleon was unable to complete his work. Italy seems fated to misfortune." And the old man bowed his head.

Dantes could not understand a man risking his life for such matters. Napoleon certainly he knew something of, inasmuch as he had seen and spoken with him; but of Clement VII. and Alexander VI. he knew nothing.

"Are you not," he asked, "the priest who here in the Chateau d'If is generally thought to be—ill?"

"Mad, you mean, don't you?"

"I did not like to say so," answered Dantes, smiling.

"Well, then," resumed Faria with a bitter smile, "let me answer your question in full, by acknowledging that I am the poor mad prisoner of the Chateau d'If, for many years permitted to amuse the different visitors with what is said to be my insanity; and, in all probability, I should be promoted to the honor of making sport for the children, if such innocent beings could be found in an abode devoted like this to suffering and despair."

Dantes remained for a short time mute and motionless; at length he said,—"Then you abandon all hope of escape?"

"I perceive its utter impossibility; and I consider it impious to attempt that which the Almighty evidently does not approve."

"Nay, be not discouraged. Would it not be expecting too much to hope to succeed at your first attempt? Why not try to find an opening in another direction from that which has so unfortunately failed?"

"Alas, it shows how little notion you can have of all it has cost me to effect a purpose so unexpectedly frustrated, that you talk of beginning over again. In the first place, I was four years making the tools I possess, and have been two years scraping and digging out earth, hard as granite itself; then what toil and fatigue has it not been to remove huge stones I should once have deemed impossible to loosen. Whole days have I passed in these Titanic efforts, considering my labor well repaid if, by night-time I had contrived to carry away a square inch of this hard-bound cement, changed by ages into a substance unyielding as the stones themselves; then to conceal the mass of earth and rubbish I dug up, I was compelled to break through a staircase, and throw the fruits of my labor into the hollow part of it; but the well is now so completely choked up, that I scarcely think it would be possible to add another handful of dust without leading to discovery. Consider also that I fully believed I had accomplished the end and aim of my undertaking, for which I had so exactly husbanded my strength as to make it just hold out to the termination of my enterprise; and now, at the moment when I reckoned upon success, my hopes are forever dashed from me. No, I repeat again, that nothing shall induce me to renew attempts evidently at variance with the Almighty's pleasure."

Dantes held down his head, that the other might not see how joy at the thought of having a companion outweighed the sympathy he felt for the failure of the abbe's plans.

The abbe sank upon Edmond's bed, while Edmond himself remained standing. Escape had never once occurred to him. There are, indeed, some things which appear so impossible that the mind does not dwell on them for an instant. To undermine the ground for fifty feet—to devote three years to a labor which, if successful, would conduct you to a precipice overhanging the sea—to plunge into the waves from the height of fifty, sixty, perhaps a hundred feet, at the risk of being dashed to pieces against the rocks, should you have been fortunate enough to have escaped the fire of the sentinels; and even, supposing all these perils past, then to have to swim for your life a distance of at least three miles ere you could reach the shore—were difficulties so startling and formidable that Dantes had never even dreamed of such a scheme, resigning himself rather to death. But the sight of an old man clinging to life with so desperate a courage, gave a fresh turn to his ideas, and inspired him with new courage. Another, older and less strong than he, had attempted what he had not had sufficient resolution to undertake, and had failed only because of an error in calculation. This same person, with almost incredible patience and perseverance, had contrived to provide himself with tools requisite for so unparalleled an attempt. Another had done all this; why, then, was it impossible to Dantes? Faria had dug his way through fifty feet, Dantes would dig a hundred; Faria, at the age of fifty, had devoted three years to the task; he, who was but half as old, would sacrifice six; Faria, a priest and savant, had not shrunk from the idea of risking his life by trying to swim a distance of three miles to one of the islands—Daume, Rattonneau, or Lemaire; should a hardy sailer, an experienced diver, like himself, shrink from a similar task; should he, who had so often for mere amusement's sake plunged to the bottom of the sea to fetch up the bright coral branch, hesitate to entertain the same project? He could do it in an hour, and how many times had he, for pure pastime, continued in the water for more than twice as long! At once Dantes resolved to follow the brave example of his energetic companion, and to remember that what has once been done may be done again.

After continuing some time in profound meditation, the young man suddenly exclaimed, "I have found what you were in search of!"

Faria started: "Have you, indeed?" cried he, raising his head with quick anxiety; "pray, let me know what it is you have discovered?"

"The corridor through which you have bored your way from the cell you occupy here, extends in the same direction as the outer gallery, does it not?"

"It does."

"And is not above fifteen feet from it?"

"About that."

"Well, then, I will tell you what we must do. We must pierce through the corridor by forming a side opening about the middle, as it were the top part of a cross. This time you will lay your plans more accurately; we shall get out into the gallery you have described; kill the sentinel who guards it, and make our escape. All we require to insure success is courage, and that you possess, and strength, which I am not deficient in; as for patience, you have abundantly proved yours—you shall now see me prove mine."

"One instant, my dear friend," replied the abbe; "it is clear you do not understand the nature of the courage with which I am endowed, and what use I intend making of my strength. As for patience, I consider that I have abundantly exercised that in beginning every morning the task of the night before, and every night renewing the task of the day. But then, young man (and I pray of you to give me your full attention), then I thought I could not be doing anything displeasing to the Almighty in trying to set an innocent being at liberty—one who had committed no offence, and merited not condemnation."

"And have your notions changed?" asked Dantes with much surprise; "do you think yourself more guilty in making the attempt since you have encountered me?"

"No; neither do I wish to incur guilt. Hitherto I have fancied myself merely waging war against circumstances, not men. I have thought it no sin to bore through a wall, or destroy a staircase; but I cannot so easily persuade myself to pierce a heart or take away a life." A slight movement of surprise escaped Dantes.

"Is it possible," said he, "that where your liberty is at stake you can allow any such scruple to deter you from obtaining it?"

"Tell me," replied Faria, "what has hindered you from knocking down your jailer with a piece of wood torn from your bedstead, dressing yourself in his clothes, and endeavoring to escape?"

"Simply the fact that the idea never occurred to me," answered Dantes.

"Because," said the old man, "the natural repugnance to the commission of such a crime prevented you from thinking of it; and so it ever is because in simple and allowable things our natural instincts keep us from deviating from the strict line of duty. The tiger, whose nature teaches him to delight in shedding blood, needs but the sense of smell to show him when his prey is within his reach, and by following this instinct he is enabled to measure the leap necessary to permit him to spring on his victim; but man, on the contrary, loathes the idea of blood—it is not alone that the laws of social life inspire him with a shrinking dread of taking life; his natural construction and physiological formation"—

Dantes was confused and silent at this explanation of the thoughts which had unconsciously been working in his mind, or rather soul; for there are two distinct sorts of ideas, those that proceed from the head and those that emanate from the heart.

"Since my imprisonment," said Faria, "I have thought over all the most celebrated cases of escape on record. They have rarely been successful. Those that have been crowned with full success have been long meditated upon, and carefully arranged; such, for instance, as the escape of the Duc de Beaufort from the Chateau de Vincennes, that of the Abbe Dubuquoi from For l'Eveque; of Latude from the Bastille. Then there are those for which chance sometimes affords opportunity, and those are the best of all. Let us, therefore, wait patiently for some favorable moment, and when it presents itself, profit by it."

"Ah," said Dantes, "you might well endure the tedious delay; you were constantly employed in the task you set yourself, and when weary with toil, you had your hopes to refresh and encourage you."

"I assure you," replied the old man, "I did not turn to that source for recreation or support."

"What did you do then?"

"I wrote or studied."

"Were you then permitted the use of pens, ink, and paper?"

"Oh, no," answered the abbe; "I had none but what I made for myself."

"You made paper, pens and ink?"

"Yes."

Dantes gazed with admiration, but he had some difficulty in believing. Faria saw this.

"When you pay me a visit in my cell, my young friend," said he, "I will show you an entire work, the fruits of the thoughts and reflections of my whole life; many of them meditated over in the shades of the Colosseum at Rome, at the foot of St. Mark's column at Venice, and on the borders of the Arno at Florence, little imagining at the time that they would be arranged in order within the walls of the Chateau d'If. The work I speak of is called 'A Treatise on the Possibility of a General Monarchy in Italy,' and will make one large quarto volume."

"And on what have you written all this?"

"On two of my shirts. I invented a preparation that makes linen as smooth and as easy to write on as parchment."

"You are, then, a chemist?"

"Somewhat; I know Lavoisier, and was the intimate friend of Cabanis."

"But for such a work you must have needed books—had you any?"

"I had nearly five thousand volumes in my library at Rome; but after reading them over many times, I found out that with one hundred and fifty well-chosen books a man possesses, if not a complete summary of all human knowledge, at least all that a man need really know. I devoted three years of my life to reading and studying these one hundred and fifty volumes, till I knew them nearly by heart; so that since I have been in prison, a very slight effort of memory has enabled me to recall their contents as readily as though the pages were open before me. I could recite you the whole of Thucydides, Xenophon, Plutarch, Titus Livius, Tacitus, Strada, Jornandes, Dante, Montaigne, Shakespeare, Spinoza, Machiavelli, and Bossuet. I name only the most important."

"You are, doubtless, acquainted with a variety of languages, so as to have been able to read all these?"

"Yes, I speak five of the modern tongues—that is to say, German, French, Italian, English, and Spanish; by the aid of ancient Greek I learned modern Greek—I don't speak it so well as I could wish, but I am still trying to improve myself."

"Improve yourself!" repeated Dantes; "why, how can you manage to do so?"

"Why, I made a vocabulary of the words I knew; turned, returned, and arranged them, so as to enable me to express my thoughts through their medium. I know nearly one thousand words, which is all that is absolutely necessary, although I believe there are nearly one hundred thousand in the dictionaries. I cannot hope to be very fluent, but I certainly should have no difficulty in explaining my wants and wishes; and that would be quite as much as I should ever require."

Stronger grew the wonder of Dantes, who almost fancied he had to do with one gifted with supernatural powers; still hoping to find some imperfection which might bring him down to a level with human beings, he added, "Then if you were not furnished with pens, how did you manage to write the work you speak of?"

"I made myself some excellent ones, which would be universally preferred to all others if once known. You are aware what huge whitings are served to us on maigre days. Well, I selected the cartilages of the heads of these fishes, and you can scarcely imagine the delight with which I welcomed the arrival of each Wednesday, Friday, and Saturday, as affording me the means of increasing my stock of pens; for I will freely confess that my historical labors have been my greatest solace and relief. While retracing the past, I forget the present; and traversing at will the path of history I cease to remember that I am myself a prisoner."

"But the ink," said Dantes; "of what did you make your ink?"

"There was formerly a fireplace in my dungeon," replied Faria, "but it was closed up long ere I became an occupant of this prison. Still, it must have been many years in use, for it was thickly covered with a coating of soot; this soot I dissolved in a portion of the wine brought to me every Sunday, and I assure you a better ink cannot be desired. For very important notes, for which closer attention is required, I pricked one of my fingers, and wrote with my own blood."

"And when," asked Dantes, "may I see all this?"

"Whenever you please," replied the abbe.

"Oh, then let it be directly!" exclaimed the young man.

"Follow me, then," said the abbe, as he re-entered the subterranean passage, in which he soon disappeared, followed by Dantes.




XVII La chambre de l'abbé.

Après avoir passé en se courbant, mais cependant avec assez de facilité, par le passage souterrain, Dantès arriva à l'extrémité opposée du corridor qui donnait dans la chambre de l'abbé. Là, le passage se rétrécissait et offrait à peine l'espace suffisant pour qu'un homme pût se glisser en rampant. La chambre de l'abbé était dallée; c'était en soulevant une de ces dalles placée dans le coin le plus obscur qu'il avait commencé la laborieuse opération dont Dantès avait vu la fin.

À peine entré et debout, le jeune homme examina cette chambre avec grande attention. Au premier aspect, elle ne présentait rien de particulier.

«Bon, dit l'abbé, il n'est que midi un quart, et nous avons encore quelques heures devant nous.»

Dantès regarda autour de lui, cherchant à quelle horloge l'abbé avait pu lire l'heure d'une façon si précise.

«Regardez ce rayon du jour qui vient par ma fenêtre, dit l'abbé, et regardez sur le mur les lignes que j'ai tracées. Grâce à ces lignes, qui sont combinées avec le double mouvement de la terre et l'ellipse qu'elle décrit autour du soleil, je sais plus exactement l'heure que si j'avais une montre, car une montre se dérange, tandis que le soleil et la terre ne se dérangent jamais.»

Dantès n'avait rien compris à cette explication, il avait toujours cru, en voyant le soleil se lever derrière les montagnes et se coucher dans la Méditerranée que c'était lui qui marchait et non la terre. Ce double mouvement du globe qu'il habitait, et dont cependant il ne s'apercevait pas, lui semblait presque impossible; dans chacune des paroles de son interlocuteur, il voyait des mystères de science aussi admirables à creuser que ces mines d'or et de diamants qu'il avait visitées dans un voyage qu'il avait fait presque enfant encore à Guzarate et à Golconde.

«Voyons, dit-il à l'abbé, j'ai hâte d'examiner vos trésors.»

L'abbé alla vers la cheminée, déplaça avec le ciseau qu'il tenait toujours à la main la pierre qui formait autrefois l'âtre et qui cachait une cavité assez profonde; c'était dans cette cavité qu'étaient renfermés tous les objets dont il avait parlé à Dantès.

«Que voulez-vous voir d'abord? lui demanda-t-il.

—Montrez-moi votre grand ouvrage sur la royauté en Italie.»

Faria tira de l'armoire précieuse trois ou quatre rouleaux de linge tournés sur eux-mêmes, comme des feuilles de papyrus: c'étaient des bandes de toile, larges de quatre pouces à peu près et longues de dix-huit. Ces bandes, numérotées, étaient couvertes d'une écriture que Dantès put lire, car elles étaient écrites dans la langue maternelle de l'abbé, c'est-à-dire en italien, idiome qu'en sa qualité de Provençal Dantès comprenait parfaitement.

«Voyez, lui dit-il, tout est là; il y a huit jours à peu près que j'ai écrit le mot Fin au bas de la soixante-huitième bande. Deux de mes chemises et tout ce que j'avais de mouchoirs y sont passé; si jamais je redeviens libre et qu'il se trouve dans toute l'Italie un imprimeur qui ose m'imprimer, ma réputation est faite.

—Oui, répondit Dantès, je vois bien. Et maintenant, montrez-moi donc, je vous prie, les plumes avec lesquelles a été écrit cet ouvrage.

—Voyez», dit Faria. Et il montra au jeune homme un petit bâton long de six pouces, gros comme le manche d'un pinceau, au bout et autour duquel était lié par un fil un de ces cartilages, encore taché par l'encre, dont l'abbé avait parlé à Dantès; il était allongé en bec et fendu comme une plume ordinaire. Dantès l'examina, cherchant des yeux l'instrument avec lequel il avait pu être taillé d'une façon si correcte.

«Ah! oui, dit Faria, le canif, n'est-ce pas? C'est mon chef-d'œuvre; je l'ai fait, ainsi que le couteau que voici, avec un vieux chandelier de fer.»

Le canif coupait comme un rasoir. Quant au couteau, il avait cet avantage qu'il pouvait servir tout à la fois de couteau et de poignard. Dantès examina ces différents objets avec la même attention que, dans les boutiques de curiosités de Marseille, il avait examiné parfois ces instruments exécutés par des sauvages et rapportés des mers du Sud par les capitaines au long cours.

«Quant à l'encre, dit Faria, vous savez comment je procède; je la fais à mesure que j'en ai besoin.

—Maintenant, je m'étonne d'une chose, dit Dantès, c'est que les jours vous aient suffi pour toute cette besogne.

—J'avais les nuits, répondit Faria.

—Les nuits! êtes-vous donc de la nature des chats et voyez-vous clair pendant la nuit?

—Non; mais Dieu a donné à l'homme l'intelligence pour venir en aide à la pauvreté de ses sens: je me suis procuré de la lumière.

—Comment cela?

—De la viande qu'on m'apporte je sépare la graisse, je la fais fondre et j'en tire une espèce d'huile compacte. Tenez, voilà ma bougie.»

Et l'abbé montra à Dantès une espèce de lampion, pareil à ceux qui servent dans les illuminations publiques.

«Mais du feu?

—Voici deux cailloux et du linge brûlé.

—Mais des allumettes?

—J'ai feint une maladie de peau, et j'ai demandé du souffre, que l'on m'a accordé.»

Dantès posa les objets qu'il tenait sur la table et baissa la tête, écrasé sous la persévérance et la force de cet esprit.

«Ce n'est pas tout, continua Faria; car il ne faut pas mettre tous ses trésors dans une seule cachette; refermons celle-ci.»

Ils posèrent la dalle à sa place; l'abbé sema un peu de poussière dessus, y passa son pied pour faire disparaître toute trace de solution de continuité, s'avança vers son lit et le déplaça.

Derrière le chevet, caché par une pierre qui le refermait avec une herméticité presque parfaite, était un trou, et dans ce trou une échelle de corde longue de vingt-cinq à trente pieds.

Dantès l'examina: elle était d'une solidité à toute épreuve.

«Qui vous a fourni la corde nécessaire à ce merveilleux ouvrage? demanda Dantès.

—D'abord quelques chemises que j'avais, puis les draps de mon lit que, pendant trois ans de captivité à Fenestrelle, j'ai effilés. Quand on m'a transporté au château d'If, j'ai trouvé moyen d'emporter avec moi cet effilé; ici, j'ai continué la besogne.

—Mais ne s'apercevait-on pas que les draps de votre lit n'avaient plus d'ourlet?

—Je les recousais.

—Avec quoi?

—Avec cette aiguille.»

Et l'abbé, ouvrant un lambeau de ses vêtements, montra à Dantès une arête longue, aiguë et encore enfilée, qu'il portait sur lui.

«Oui, continua Faria, j'avais d'abord songé à desceller ces barreaux et à fuir par cette fenêtre, qui est un peu plus large que la vôtre, comme vous voyez, et que j'eusse élargie encore au moment de mon évasion; mais je me suis aperçu que cette fenêtre donnait sur une cour intérieure, et j'ai renoncé à mon projet comme trop chanceux. Cependant, j'ai conservé l'échelle pour une circonstance imprévue, pour une de ces évasions dont je vous parlais, et que le hasard procure.»

Dantès tout en ayant l'air d'examiner l'échelle, pensait cette fois à autre chose; une idée avait traversé son esprit. C'est que cet homme, si intelligent, si ingénieux, si profond, verrait peut-être clair dans l'obscurité de son propre malheur, où jamais lui-même n'avait rien pu distinguer.

«À quoi songez-vous? demanda l'abbé en souriant, et prenant l'absorbement de Dantès pour une admiration portée au plus haut degré.

—Je pense à une chose d'abord, c'est à la somme énorme d'intelligence qu'il vous a fallu dépenser pour arriver au but où vous êtes parvenu; qu'eussiez-vous donc fait libre?

—Rien, peut-être: ce trop-plein de mon cerveau se fût évaporé en futilités. Il faut le malheur pour creuser certaines mines mystérieuses cachées dans l'intelligence humaine; il faut la pression pour faire éclater la poudre. La captivité a réuni sur un seul point toutes mes facultés flottantes çà et là; elles se sont heurtées dans un espace étroit; et, vous le savez, du choc des nuages résulte l'électricité, de l'électricité l'éclair, de l'éclair la lumière.

—Non, je ne sais rien, dit Dantès, abattu par son ignorance; une partie des mots que vous prononcez sont pour moi des mots vides de sens; vous êtes bien heureux d'être si savant, vous!»

L'abbé sourit.

«Vous pensiez à deux choses, disiez-vous tout à l'heure?

—Oui.

—Et vous ne m'avez fait connaître que la première; quelle est la seconde?

—La seconde est que vous m'avez raconté votre vie, et que vous ne connaissez pas la mienne.

—Votre vie, jeune homme, est bien courte pour renfermer des événements de quelque importance.

—Elle renferme un immense malheur, dit Dantès; un malheur que je n'ai pas mérité; et je voudrais, pour ne plus blasphémer Dieu comme je l'ai fait quelquefois, pouvoir m'en prendre aux hommes de mon malheur.

—Alors, vous vous prétendez innocent du fait qu'on vous impute?

—Complètement innocent, sur la tête des deux seules personnes qui me sont chères, sur la tête de mon père et de Mercédès.

—Voyons, dit l'abbé en refermant sa cachette et en repoussant son lit à sa place, racontez-moi donc votre histoire.»

Dantès alors raconta ce qu'il appelait son histoire, et qui se bornait à un voyage dans l'Inde et à deux où trois voyages dans le Levant; enfin, il en arriva à sa dernière traversée, à la mort du capitaine Leclère au paquet remis par lui pour le grand maréchal, à l'entrevue du grand maréchal, à la lettre remise par lui et adressée à un M. Noirtier; enfin à son arrivée à Marseille, à son entrevue avec son père, à ses amours avec Mercédès, au repas de ses fiançailles, à son arrestation, à son interrogatoire, à sa prison provisoire au palais de justice, enfin à sa prison définitive au château d'If. Arrivé là, Dantès ne savait plus rien, pas même le temps qu'il y était resté prisonnier.

Le récit achevé, l'abbé réfléchit profondément.

«Il y a, dit-il au bout d'un instant, un axiome de droit d'une grande profondeur, et qui en revient à ce que je vous disais tout à l'heure, c'est qu'à moins que la pensée mauvaise ne naisse avec une organisation faussée, la nature humaine répugne au crime. Cependant, la civilisation nous a donné des besoins, des vices, des appétits factices qui ont parfois l'influence de nous faire étouffer nos bons instincts et qui nous conduisent au mal. De là cette maxime: Si vous voulez découvrir le coupable, cherchez d'abord celui à qui le crime commis peut être utile! À qui votre disparition pouvait-elle être utile?

—À personne, mon Dieu! j'étais si peu de chose.

—Ne répondez pas ainsi, car la réponse manque à la fois de logique et de philosophie; tout est relatif, mon cher ami, depuis le roi qui gêne son futur successeur, jusqu'à l'employé qui gêne le surnuméraire: si le roi meurt, le successeur hérite une couronne; si l'employé meurt, le surnuméraire hérite douze cents livres d'appointements. Ces douze cents livres d'appointements, c'est sa liste civile à lui; ils lui sont aussi nécessaires pour vivre que les douze millions d'un roi. Chaque individu, depuis le plus bas jusqu'au plus haut degré de l'échelle sociale, groupe autour de lui tout un petit monde d'intérêts, ayant ses tourbillons et ses atomes crochus, comme les mondes de Descartes. Seulement, ces mondes vont toujours s'élargissant à mesure qu'ils montent. C'est une spirale renversée et qui se tient sur la pointe par un jeu d'équilibre. Revenons-en donc à votre monde à vous. Vous alliez être nommé capitaine du Pharaon?

—Oui.

—Vous alliez épouser une belle jeune fille?

—Oui.

—Quelqu'un avait-il intérêt à ce que vous ne devinssiez pas capitaine du Pharaon? Quelqu'un avait-il intérêt à ce que vous n'épousassiez pas Mercédès? Répondez d'abord à la première question, l'ordre est la clef de tous les problèmes. Quelqu'un avait-il intérêt à ce que vous ne devinssiez pas capitaine du Pharaon?

—Non; j'étais fort aimé à bord. Si les matelots avaient pu élire un chef, je suis sûr qu'ils m'eussent élu. Un seul homme avait quelque motif de m'en vouloir: j'avais eu, quelque temps auparavant, une querelle avec lui, et je lui avais proposé un duel qu'il avait refusé.

—Allons donc? Cet homme, comment se nomma-t-il?

—Danglars.

—Qu'était-il à bord?

—Agent comptable.

—Si vous fussiez devenu capitaine, l'eussiez-vous conservé dans son poste?

—Non, si la chose eût dépendu de moi, car j'avais cru remarquer quelques infidélités dans ses comptes.

—Bien. Maintenant quelqu'un a-t-il assisté à votre dernier entretien avec le capitaine Leclère?

—Non, nous étions seuls.

—Quelqu'un a-t-il pu entendre votre conversation?

—Oui, car la porte était ouverte; et même... attendez... oui, oui Danglars est passé juste au moment où le capitaine Leclère me remettait le paquet destiné au grand maréchal.

—Bon, fit l'abbé, nous sommes sur la voie. Avez-vous amené quelqu'un avec vous à terre quand vous avez relâché à l'île d'Elbe?

—Personne.

—On vous a remis une lettre?

—Oui, le grand maréchal.

—Cette lettre, qu'en avez-vous fait?

—Je l'ai mise dans mon portefeuille.

—Vous aviez donc votre portefeuille sur vous? Comment un portefeuille devant contenir une lettre officielle pouvait-il tenir dans la poche d'un marin?

—Vous avez raison, mon portefeuille était à bord.

—Ce n'est donc qu'à bord que vous avez enfermé la lettre dans le portefeuille?

—Oui.

—De Porto-Ferrajo à bord qu'avez-vous fait de cette lettre?

—Je l'ai tenue à la main.

—Quand vous êtes remonté sur le Pharaon, chacun a donc pu voir que vous teniez une lettre?

—Oui.

—Danglars comme les autres?

—Danglars comme les autres.

—Maintenant, écoutez bien; réunissez tous vos souvenirs: vous rappelez-vous dans quels termes était rédigée la dénonciation?

—Oh! oui, je l'ai relue trois fois, et chaque parole en est restée dans ma mémoire.

—Répétez-la-moi.»

Dantès se recueillit un instant.

«La voici, dit-il, textuellement:

»M. le procureur du roi est prévenu par un ami du trône et de la religion que le nommé Edmond Dantès, second du navire le Pharaon, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples et à Porto-Ferrajo, a été chargé par Murat d'un paquet pour l'usurpateur, et par l'usurpateur d'une lettre pour le comité bonapartiste de Paris.

»On aura la preuve de son crime en l'arrêtant, car on retrouvera cette lettre sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à bord du Pharaon.»

L'abbé haussa les épaules.

«C'est clair comme le jour, dit-il, il faut que vous ayez eu le cœur bien naïf et bien bon pour n'avoir pas deviné la chose tout d'abord.

—Vous croyez? s'écria Dantès. Ah! ce serait bien infâme!

—Quelle était l'écriture ordinaire de Danglars?

—Une belle cursive.

—Quelle était l'écriture de la lettre anonyme.

—Une écriture renversée.»

L'abbé sourit.

«Contrefaite, n'est-ce pas?

—Bien hardie pour être contrefaite.

—Attendez», dit-il.

Il prit sa plume, ou plutôt ce qu'il appelait ainsi, la trempa dans l'encre et écrivit de la main gauche, sur un linge préparé à cet effet, les deux ou trois premières lignes de la dénonciation.

Dantès recula et regarda presque avec terreur l'abbé.

«Oh! c'est étonnant, s'écria-t-il, comme cette écriture ressemblait à celle-ci.

—C'est que la dénonciation avait été écrite de la main gauche. J'ai observé une chose, continua l'abbé.

—Laquelle?

—C'est que toutes les écritures tracées de la main droite sont variées, c'est que toutes les écritures tracées de la main gauche se ressemblent.

—Vous avez donc tout vu, tout observé?

—Continuons.

—Oh! oui, oui.

—Passons à la seconde question.

—J'écoute.

—Quelqu'un avait il intérêt à ce que vous n'épousassiez pas Mercédès?

—Oui! un jeune homme qui l'aimait.

—Son nom?

—Fernand.

—C'est un nom espagnol?

—Il était Catalan.

—Croyez-vous que celui-ci était capable d'écrire la lettre?

—Non! celui-ci m'eût donné un coup de couteau. Voilà tout.

—Oui, c'est dans la nature espagnole: un assassinat, oui, une lâcheté, non.

—D'ailleurs, continua Dantès, il ignorait tous les détails consignés dans la dénonciation.

—Vous ne les aviez donnés à personne? Pas même à votre maîtresse?

—Pas même à ma fiancée.

—C'est Danglars.

—Oh! maintenant j'en suis sûr.

—Attendez.... Danglars connaissait-il Fernand?

—Non... si.... Je me rappelle....

—Quoi?

—La surveille de mon mariage je les ai vu attablés ensemble sous la tonnelle du père Pamphile. Danglars était amical et railleur, Fernand était pâle et troublé.

—Ils étaient seuls?

—Non, ils avaient avec eux un troisième compagnon, bien connu de moi, qui sans doute leur avait fait faire connaissance, un tailleur nommé Caderousse; mais celui-ci était déjà ivre. Attendez... attendez.... Comment ne me suis-je pas rappelé cela? Près de la table où ils buvaient étaient un encrier, du papier, des plumes. (Dantès porta la main à son front). Oh! les infâmes! les infâmes!

—Voulez-vous encore savoir autre chose? dit l'abbé en riant.

—Oui, oui, puisque vous approfondissez, tout, puisque vous voyez clair en toutes choses, je veux savoir pourquoi je n'ai été interrogé qu'une fois, pourquoi on ne m'a pas donné des juges, et comment je suis condamné sans arrêt.

—Oh! ceci dit l'abbé, c'est un peu plus grave; la justice a des allures sombres et mystérieuses qu'il est difficile de pénétrer. Ce que nous avons fait jusqu'ici pour vos deux amis était un jeu d'enfant; il va falloir, sur ce sujet, me donner les indications les plus précises.

—Voyons, interrogez-moi, car en vérité vous voyez plus clair dans ma vie que moi-même.

—Qui vous a interrogé? est-ce le procureur du roi, le substitut, le juge d'instruction?

—C'était le substitut.

—Jeune, ou vieux?

—Jeune: vingt-sept ou vingt-huit ans.

—Bien! pas corrompu encore, mais ambitieux déjà, dit l'abbé. Quelles furent ses manières avec vous?

—Douces plutôt que sévères.

—Lui avez-vous tout raconté?

—Tout.

—Et ses manières ont-elles changé dans le courant de l'interrogatoire?

—Un instant, elles ont été altérées, lorsqu'il eut lu la lettre qui me compromettait; il parut comme accablé de mon malheur.

—De votre malheur?

—Oui.

—Et vous êtes bien sûr que c'était votre malheur qu'il plaignait?

—Il m'a donné une grande preuve de sa sympathie, du moins.

—Laquelle?

—Il a brûlé la seule pièce qui pouvait me compromettre.

—Laquelle? la dénonciation?

—Non, la lettre.

—Vous en êtes sûr?

—Cela s'est passé devant moi.

—C'est autre chose; cet homme pourrait être un plus profond scélérat que vous ne croyez.

—Vous me faites frissonner, sur mon honneur! dit Dantès, le monde est-il donc peuplé de tigres et de crocodiles?

—Oui; seulement, les tigres et les crocodiles à deux pieds sont plus dangereux que les autres.

—Continuons, continuons.

—Volontiers; il a brûlé la lettre, dites-vous?

—Oui, en me disant: «Vous voyez, il n'existe que cette preuve-là contre vous, et je l'anéantis.»

—Cette conduite est trop sublime pour être naturelle.

—Vous croyez?

—J'en suis sûr. À qui cette lettre était-elle adressée?

—À M. Noirtier, rue Coq-Héron, no 13, à Paris.

—Pouvez-vous présumer que votre substitut eût quelque intérêt à ce que cette lettre disparût?

—Peut-être; car il m'a fait promettre deux ou trois fois, dans mon intérêt, disait-il, de ne parler à personne de cette lettre, et il m'a fait jurer de ne pas prononcer le nom qui était inscrit sur l'adresse.

—Noirtier? répéta l'abbé... Noirtier? j'ai connu un Noirtier à la cour de l'ancienne reine d'Étrurie, un Noirtier qui avait été girondin sous la révolution. Comment s'appelait votre substitut, à vous?

—De Villefort.»

L'abbé éclata de rire.

Dantès le regarda avec stupéfaction.

«Qu'avez-vous? dit-il.

—Voyez-vous ce rayon du jour? demanda l'abbé.

—Oui.

—Eh bien, tout est plus clair pour moi maintenant que ce rayon transparent et lumineux. Pauvre enfant, pauvre jeune homme! et ce magistrat a été bon pour vous.

—Oui.

—Ce digne substitut a brûlé, anéanti la lettre?

—Oui.

—Cet honnête pourvoyeur du bourreau vous a fait jurer de ne jamais prononcer de nom de Noirtier?

—Oui.

—Ce Noirtier, pauvre aveugle que vous êtes, savez-vous ce que c'était que ce Noirtier? «Ce Noirtier, c'était son père!»

La foudre, tombée aux pieds de Dantès et lui creusant un abîme au fond duquel s'ouvrait l'enfer, lui eût produit un effet moins prompt, moins électrique, moins écrasant, que ces paroles inattendues; il se leva, saisissant sa tête à deux mains comme pour l'empêcher d'éclater.

«Son père! son père! s'écria-t-il.

—Oui, son père, qui s'appelle Noirtier de Villefort», reprit l'abbé.

Alors une lumière fulgurante traversa le cerveau du prisonnier, tout ce qui lui était demeuré obscur fut à l'instant même éclairé d'un jour éclatant. Ces tergiversations de Villefort pendant l'interrogatoire, cette lettre détruite, ce serment exigé, cette voix presque suppliante du magistrat qui, au lieu de menacer, semblait implorer, tout lui revint à la mémoire; il jeta un cri, chancela un instant comme un homme ivre; puis, s'élançant par l'ouverture qui conduisait de la cellule de l'abbé à la sienne:

«Oh! dit-il, il faut que je sois seul pour penser à tout cela.»

Et, en arrivant dans son cachot, il tomba sur son lit, où le porte-clefs le retrouva le soir, assis, les yeux fixes, les traits contractés, mais immobile et muet comme une statue.

Pendant ces heures de méditation, qui s'étaient écoulées comme des secondes, il avait pris une terrible résolution et fait un formidable serment.

Une voix tira Dantès de cette rêverie, c'était celle de l'abbé Faria, qui, ayant reçu à son tour la visite de son geôlier, venait inviter Dantès à souper avec lui. Sa qualité de fou reconnu, et surtout de fou divertissant, valait au vieux prisonnier quelques privilèges, comme celui d'avoir du pain un peu plus blanc et un petit flacon de vin le dimanche. Or, on était justement arrivé au dimanche, et l'abbé venait inviter son jeune compagnon à partager son pain et son vin.

Dantès le suivit: toutes les lignes de son visage s'étaient remises et avaient repris leur place accoutumée, mais avec une raideur et une fermeté, si l'on peut le dire, qui accusaient une résolution prise. L'abbé le regarda fixement.

«Je suis fâché de vous avoir aidé dans vos recherches et de vous avoir dit ce que je vous ai dit, fit-il.

—Pourquoi cela? demanda Dantès.

—Parce que je vous ai infiltré dans le cœur un sentiment qui n'y était point: la vengeance.»

Dantès sourit.

«Parlons d'autre chose», dit-il.

L'abbé le regarda encore un instant et hocha tristement la tête; puis, comme l'en avait prié Dantès, il parla d'autre chose.

Le vieux prisonnier était un de ces hommes dont la conversation, comme celle des gens qui ont beaucoup souffert, contient des enseignements nombreux et renferme un intérêt soutenu; mais elle n'était pas égoïste, et ce malheureux ne parlait jamais de ses malheurs.

Dantès écoutait chacune de ses paroles avec admiration: les unes correspondaient à des idées qu'il avait déjà et à des connaissances qui étaient du ressort de son état de marin, les autres touchaient à des choses inconnues, et, comme ces aurores boréales qui éclairent les navigateurs dans les latitudes australes, montraient au jeune homme des paysages et des horizons nouveaux, illuminés de lueurs fantastiques. Dantès comprit le bonheur qu'il y aurait pour une organisation intelligente à suivre cet esprit élevé sur les hauteurs morales, philosophiques ou sociales sur lesquelles il avait l'habitude de se jouer.

«Vous devriez m'apprendre un peu de ce que vous savez, dit Dantès, ne fût-ce que pour ne pas vous ennuyer avec moi. Il me semble maintenant que vous devez préférer la solitude à un compagnon sans éducation et sans portée comme moi. Si vous consentez à ce que je vous demande, je m'engage à ne plus vous parler de fuir.»

L'abbé sourit.

«Hélas! mon enfant, dit-il, la science humaine est bien bornée, et quand je vous aurai appris les mathématiques, la physique, l'histoire et les trois ou quatre langues vivantes que je parle, vous saurez ce que je sais: or, toute cette science, je serai deux ans à peine à la verser de mon esprit dans le vôtre.

—Deux ans! dit Dantès, vous croyez que je pourrais apprendre toutes ces choses en deux ans?

—Dans leur application, non; dans leurs principes, oui: apprendre n'est pas savoir; il y a les sachants et les savants: c'est la mémoire qui fait les uns, c'est la philosophie qui fait les autres.

—Mais ne peut-on apprendre la philosophie?

—La philosophie ne s'apprend pas; la philosophie est la réunion des sciences acquises au génie qui les applique: la philosophie, c'est le nuage éclatant sur lequel le Christ a posé le pied pour remonter au ciel.

—Voyons, dit Dantès, que m'apprenez-vous d'abord? J'ai hâte de commencer, j'ai soif de science.

—Tout!» dit l'abbé.

En effet, dès le soir, les deux prisonniers arrêtèrent un plan d'éducation qui commença de s'exécuter le lendemain. Dantès avait une mémoire prodigieuses une facilité de conception extrême: la disposition mathématique de son esprit le rendait apte à tout comprendre par le calcul, tandis que la poésie du marin corrigeait tout ce que pouvait avoir de trop matériel la démonstration réduite à la sécheresse des chiffres ou à la rectitude des lignes; il savait déjà, d'ailleurs, l'italien et un peu de romaïque, qu'il avait appris dans ses voyages d'Orient. Avec ces deux langues, il comprit bientôt le mécanisme de toutes les autres, et, au bout de six mois, il commençait à parler l'espagnol, l'anglais et l'allemand. Comme il l'avait dit à l'abbé Faria, soit que la distraction que lui donnait l'étude lui tînt lieu de liberté, soit qu'il fût, comme nous l'avons vu déjà, rigide observateur de sa parole, il ne parlait plus de fuir, et les journées s'écoulaient pour lui rapides et instructives. Au bout d'un an, c'était un autre homme.

Quant à l'abbé Faria, Dantès remarqua que, malgré la distraction que sa présence avait apportée à sa captivité, il s'assombrissait tous les jours. Une pensée incessante et éternelle paraissait assiéger son esprit; il tombait dans de profondes rêveries, soupirait involontairement, se levait tout à coup, croisait les bras et se promenait sombre autour de sa prison.

Un jour, il s'arrêta tout à coup au milieu d'un de ces cercles cent fois répétés qu'il décrivait autour de sa chambre, et s'écria:

«Ah! s'il n'y avait pas de sentinelle!

—Il n'y aura de sentinelle qu'autant que vous le voudrez bien, reprit Dantès qui avait suivi sa pensée à travers la boîte de son cerveau comme à travers un cristal.

—Ah! je vous l'ai dit, reprit l'abbé, je répugne à un meurtre.

—Et cependant ce meurtre, s'il est commis, le sera par l'instinct de notre conservation, par un sentiment de défense personnelle.

—N'importe, je ne saurais.

—Vous y pensez, cependant?

—Sans cesse, sans cesse, murmura l'abbé.

—Et vous avez trouvé un moyen, n'est-ce pas? dit vivement Dantès.

—Oui, s'il arrivait qu'on pût mettre sur la galerie une sentinelle aveugle et sourde.

—Elle sera aveugle, elle sera sourde, répondit le jeune homme avec un accent de résolution qui épouvanta l'abbé.

—Non, non! s'écria-t-il; impossible.»

Dantès voulut le retenir sur ce sujet, mais l'abbé secoua la tête et refusa de répondre davantage.

Trois mois s'écoulèrent.

«Êtes-vous fort?» demanda un jour l'abbé à Dantès.

Dantès, sans répondre, prit le ciseau, le tordit comme un fer à cheval et le redressa.

«Vous engageriez-vous à ne tuer la sentinelle qu'à la dernière extrémité?

—Oui, sur l'honneur.

—Alors, dit l'abbé, nous pourrons exécuter notre dessein.

—Et combien nous faudra-t-il de temps pour l'exécuter?

—Un an, au moins.

—Mais nous pourrions nous mettre au travail?

—Tout de suite.

—Oh! voyez donc, nous avons perdu un an, s'écria Dantès.

—Trouvez-vous que nous l'ayons perdu? dit l'abbé.

—Oh! pardon, pardon, s'écria Edmond rougissant.

—Chut! dit l'abbé, l'homme n'est jamais qu'un homme; et vous êtes encore un des meilleurs que j'aie connus. Tenez, voici mon plan.»

L'abbé montra alors à Dantès un dessin qu'il avait tracé: c'était le plan de sa chambre, de celle de Dantès et du corridor qui joignait l'une à l'autre. Au milieu de cette galerie, il établissait un boyau pareil à celui qu'on pratique dans les mines. Ce boyau menait les deux prisonniers sous la galerie où se promenait la sentinelle; une fois arrivés là, ils pratiquaient une large excavation, descellaient une des dalles qui formaient le plancher de la galerie; la dalle, à un moment donné, s'enfonçait sous le poids du soldat, qui disparaissait englouti dans l'excavation; Dantès se précipitait sur lui au moment où, tout étourdi de sa chute, il ne pouvait se défendre, le liait, le bâillonnait, et tous deux alors, passant par une des fenêtres de cette galerie, descendaient le long de la muraille extérieure à l'aide de l'échelle de corde et se sauvaient.

Dantès battit des mains et ses yeux étincelèrent de joie; ce plan était si simple qu'il devait réussir.

Le même jour, les mineurs se mirent à l'ouvrage avec d'autant plus d'ardeur que ce travail succédait à un long repos, et ne faisait, selon toute probabilité que continuer la pensée intime et secrète de chacun d'eux.

Rien ne les interrompait que l'heure à laquelle chacun d'eux était forcé de rentrer chez soi pour recevoir la visite du geôlier. Ils avaient, au reste, pris l'habitude de distinguer, au bruit imperceptible des pas, le moment où cet homme descendait, et jamais ni l'un ni l'autre ne fut pris à l'improviste. La terre qu'ils extrayaient de la nouvelle galerie, et qui eût fini par combler l'ancien corridor, était jetée petit à petit, et avec des précautions inouïes, par l'une ou l'autre des deux fenêtres du cachot de Dantès ou du cachot de Faria: on la pulvérisait avec soin, et le vent de la nuit l'emportait au loin sans qu'elle laissât de traces.

Plus d'un an se passa à ce travail exécuté avec un ciseau, un couteau et un levier de bois pour tous instruments; pendant cette année, et tout en travaillant, Faria continuait d'instruire Dantès, lui parlant tantôt une langue, tantôt une autre, lui apprenant l'histoire des nations et des grands hommes qui laissent de temps en temps derrière eux une de ces traces lumineuses qu'on appelle la gloire. L'abbé, homme du monde et du grand monde, avait en outre, dans ses manières, une sorte de majesté mélancolique dont Dantès, grâce à l'esprit d'assimilation dont la nature l'avait doué, sut extraire cette politesse élégante qui lui manquait et ces façons aristocratiques que l'on n'acquiert d'habitude que par le frottement des classes élevées ou la société des hommes supérieurs.

Au bout de quinze mois, le trou était achevé; l'excavation était faite sous la galerie; on entendait passer et repasser la sentinelle, et les deux ouvriers, qui étaient forcés d'attendre une nuit obscure et sans lune pour rendre leur évasion plus certaine encore, n'avaient plus qu'une crainte: c'était de voir le sol trop hâtif s'effondrer de lui-même sous les pieds du soldat. On obvia à cet inconvénient en plaçant une espèce de petite poutre, qu'on avait trouvée dans les fondations comme un support. Dantès était occupé à la placer, lorsqu'il entendit tout à coup l'abbé Faria, resté dans la chambre du jeune homme, où il s'occupait de son côté à aiguiser une cheville destinée à maintenir l'échelle de corde, qui l'appelait avec un accent de détresse. Dantès rentra vivement, et aperçut l'abbé, debout au milieu de la chambre, pâle, la sueur au front et les mains crispées.

«Oh! mon Dieu! s'écria Dantès, qu'y a-t-il, et qu'avez-vous donc?

—Vite, vite! dit l'abbé, écoutez-moi.»

Dantès regarda le visage livide de Faria, ses yeux cernés d'un cercle bleuâtre, ses lèvres blanches, ses cheveux hérissés; et, d'épouvante, il laissa tomber à terre le ciseau qu'il tenait à la main.

«Mais qu'y a-t-il donc? s'écria Edmond.

—Je suis perdu! dit l'abbé écoutez-moi. Un mal terrible, mortel peut-être, va me saisir; l'accès arrive, je le sens: déjà j'en fus atteint l'année qui précéda mon incarcération. À ce mal il n'est qu'un remède, je vais vous le dire: courez vite chez moi, levez le pied du lit; ce pied est creux, vous y trouverez un petit flacon à moitié plein d'une liqueur rouge, apportez-le; ou plutôt, non, non, je pourrais être surpris ici; aidez-moi à rentrer chez moi pendant que j'ai encore quelques forces. Qui sait ce qui va arriver le temps que durera l'accès?

Dantès, sans perdre la tête, bien que le malheur qui le frappait fût immense, descendit dans le corridor, traînant son malheureux compagnon après lui, et le conduisant, avec une peine infinie, jusqu'à l'extrémité opposée, se retrouva dans la chambre de l'abbé qu'il déposa sur son lit.

«Merci, dit l'abbé, frissonnant de tous ses membres comme s'il sortait d'une eau glacée. Voici le mal qui vient, je vais tomber en catalepsie; peut-être ne ferai-je pas un mouvement, peut-être ne jetterai-je pas une plainte; mais peut-être aussi j'écumerai, je me raidirai, je crierai; tâchez que l'on n'entende pas mes cris, c'est l'important, car alors peut-être me changerait-on de chambre, et nous serions séparés à tout jamais. Quand vous me verrez immobile, froid et mort, pour ainsi dire, seulement à cet instant, entendez-vous bien, desserrez-moi les dents avec le couteau, faites couler dans ma bouche huit à dix gouttes de cette liqueur, et peut-être reviendrai-je.

—Peut-être? s'écria douloureusement Dantès.

—À moi! à moi! s'écria l'abbé, je me... je me m...»

L'accès fut si subit et si violent que le malheureux prisonnier ne put même achever le mot commencé; un nuage passa sur son front, rapide et sombre comme les tempêtes de la mer; la crise dilata ses yeux, tordit sa bouche, empourpra ses joues; il s'agita, écuma, rugit; mais ainsi qu'il l'avait recommandé lui-même, Dantès étouffa ses cris sous sa couverture. Cela dura deux heures. Alors, plus inerte qu'une masse, plus pâle et plus froid que le marbre, plus brisé qu'un roseau foulé aux pieds, il tomba, se raidit encore dans une dernière convulsion et devint livide. Edmond attendit que cette mort apparente eût envahi le corps et glacé jusqu'au cœur; alors il prit le couteau, introduisit la lame entre les dents, desserra avec une peine infinie les mâchoires crispées, compta l'une après l'autre dix gouttes de la liqueur rouge, et attendit. Une heure s'écoula sans que le vieillard fît le moindre mouvement. Dantès craignait d'avoir attendu trop tard, et le regardait, les deux mains enfoncées dans ses cheveux. Enfin une légère coloration parut sur ses joues; ses yeux, constamment restés ouverts et atones, reprirent leur regard, un faible soupir s'échappa de sa bouche, il fit un mouvement.

«Sauvé! sauvé!» s'écria Dantès.

Le malade ne pouvait point parler encore, mais il étendit avec une anxiété visible la main vers la porte. Dantès écouta, et entendit les pas du geôlier: il allait être sept heures et Dantès n'avait pas eu le loisir de mesurer le temps.

Le jeune homme bondit vers l'ouverture, s'y enfonça, replaça la dalle au-dessus de sa tête, et rentra chez lui.

Un instant après, sa porte s'ouvrit à son tour, et le geôlier, comme d'habitude, trouva le prisonnier assis sur son lit.

À peine eut-il le dos tourné, à peine le bruit des pas se fut-il perdu dans le corridor, que Dantès, dévoré d'inquiétude, reprit sans songer à manger, le chemin qu'il venait de faire, et, soulevant la dalle avec sa tête, et rentra dans la chambre de l'abbé.

Celui-ci avait repris connaissance, mais il était toujours étendu, inerte et sans force, sur son lit.

«Je ne comptais plus vous revoir, dit-il à Dantès.

—Pourquoi cela? demanda le jeune homme; comptiez-vous donc mourir?

—Non; mais tout est prêt pour votre fuite, et je comptais que vous fuiriez.»

La rougeur de l'indignation colora les joues de Dantès.

«Sans vous! s'écria-t-il; m'avez-vous véritablement cru capable de cela?

—À présent, je vois que je m'étais trompé, dit le malade. Ah! je suis bien faible, bien brisé, bien anéanti.

—Courage, vos forces reviendront», dit Dantès, s'asseyant près du lit de Faria et lui prenant les mains. L'abbé secoua la tête.

«La dernière fois, dit-il, l'accès dura une demi-heure, après quoi j'eus faim et me relevai seul; aujourd'hui, je ne puis remuer ni ma jambe ni mon bras droit; ma tête est embarrassée, ce qui prouve un épanchement au cerveau. La troisième fois, j'en resterai paralysé entièrement ou je mourrai sur le coup.

—Non, non, rassurez-vous, vous ne mourrez pas; ce troisième accès, s'il vous prend, vous trouvera libre. Nous vous sauverons comme cette fois, et mieux que cette fois, car nous aurons tous les secours nécessaires.

—Mon ami, dit le vieillard, ne vous abusez pas, la crise qui vient de se passer m'a condamné à une prison perpétuelle: pour fuir, il faut pouvoir marcher.

—Eh bien, nous attendrons huit jours, un mois, deux mois, s'il le faut; dans cet intervalle, vos forces reviendront; tout est préparé pour notre fuite, et nous avons la liberté d'en choisir l'heure et le moment. Le jour où vous vous sentirez assez de forces pour nager, eh bien, ce jour-là, nous mettrons notre projet à exécution.

—Je ne nagerai plus, dit Faria, ce bras est paralysé, non pas pour un jour, mais à jamais. Soulevez-le vous-même, et voyez ce qu'il pèse.»

Le jeune homme souleva le bras, qui retomba insensible. Il poussa un soupir.

«Vous êtes convaincu, maintenant, n'est-ce pas, Edmond? dit Faria; croyez-moi, je sais ce que je dis: depuis la première attaque que j'aie eue de ce mal, je n'ai pas cessé d'y réfléchir. Je l'attendais, car c'est un héritage de famille; mon père est mort à la troisième crise, mon aïeul aussi. Le médecin qui m'a composé cette liqueur, et qui n'est autre que le fameux Cabanis, m'a prédit le même sort.

—Le médecin se trompe, s'écria Dantès; quant à votre paralysie, elle ne me gêne pas, je vous prendrai sur mes épaules et je nagerai en vous soutenant.

—Enfant, dit l'abbé, vous êtes marin, vous êtes nageur, vous devez par conséquent savoir qu'un homme chargé d'un fardeau pareil ne ferait pas cinquante brasses dans la mer. Cessez de vous laisser abuser par des chimères dont votre excellent cœur n'est pas même la dupe: je resterai donc ici jusqu'à ce que sonne l'heure de ma délivrance, qui ne peut plus être maintenant que celle de la mort. Quant à vous, fuyez, partez! Vous êtes jeune, adroit et fort, ne vous inquiétez pas de moi, je vous rends votre parole.

—C'est bien, dit Dantès. Eh bien, alors, moi aussi, je resterai.»

Puis, se levant et étendant une main solennelle sur le vieillard:

«Par le sang du Christ, je jure de ne vous quitter qu'à votre mort!»

Faria considéra ce jeune homme si noble, si simple, si élevé, et lut sur ses traits, animés par l'expression du dévouement le plus pur, la sincérité de son affection et la loyauté de son serment.

«Allons dit le malade, j'accepte, merci.»

Puis, lui tendant la main:

«Vous serez peut-être récompensé de ce dévouement si désintéressé, lui dit-il; mais comme je ne puis et que vous ne voulez pas partir, il importe que nous bouchions le souterrain fait sous la galerie: le soldat peut découvrir en marchant la sonorité de l'endroit miné, appeler l'attention d'un inspecteur, et alors nous serions découverts et séparés. Allez faire cette besogne, dans laquelle je ne puis plus malheureusement vous aider; employez-y toute la nuit, s'il le faut, et ne revenez que demain matin après la visite du geôlier, j'aurai quelque chose d'important à vous dire.»

Dantès prit la main de l'abbé, qui le rassura par un sourire, et sortit avec cette obéissance et ce respect qu'il avait voués à son vieil ami.

 

Chapter 17. The Abbe's Chamber.

After having passed with tolerable ease through the subterranean passage, which, however, did not admit of their holding themselves erect, the two friends reached the further end of the corridor, into which the abbe's cell opened; from that point the passage became much narrower, and barely permitted one to creep through on hands and knees. The floor of the abbe's cell was paved, and it had been by raising one of the stones in the most obscure corner that Faria had to been able to commence the laborious task of which Dantes had witnessed the completion.

As he entered the chamber of his friend, Dantes cast around one eager and searching glance in quest of the expected marvels, but nothing more than common met his view.

"It is well," said the abbe; "we have some hours before us—it is now just a quarter past twelve o'clock." Instinctively Dantes turned round to observe by what watch or clock the abbe had been able so accurately to specify the hour.

"Look at this ray of light which enters by my window," said the abbe, "and then observe the lines traced on the wall. Well, by means of these lines, which are in accordance with the double motion of the earth, and the ellipse it describes round the sun, I am enabled to ascertain the precise hour with more minuteness than if I possessed a watch; for that might be broken or deranged in its movements, while the sun and earth never vary in their appointed paths."

This last explanation was wholly lost upon Dantes, who had always imagined, from seeing the sun rise from behind the mountains and set in the Mediterranean, that it moved, and not the earth. A double movement of the globe he inhabited, and of which he could feel nothing, appeared to him perfectly impossible. Each word that fell from his companion's lips seemed fraught with the mysteries of science, as worthy of digging out as the gold and diamonds in the mines of Guzerat and Golconda, which he could just recollect having visited during a voyage made in his earliest youth.

"Come," said he to the abbe, "I am anxious to see your treasures."

The abbe smiled, and, proceeding to the disused fireplace, raised, by the help of his chisel, a long stone, which had doubtless been the hearth, beneath which was a cavity of considerable depth, serving as a safe depository of the articles mentioned to Dantes.

"What do you wish to see first?" asked the abbe.

"Oh, your great work on the monarchy of Italy!"

Faria then drew forth from his hiding-place three or four rolls of linen, laid one over the other, like folds of papyrus. These rolls consisted of slips of cloth about four inches wide and eighteen long; they were all carefully numbered and closely covered with writing, so legible that Dantes could easily read it, as well as make out the sense—it being in Italian, a language he, as a Provencal, perfectly understood.

"There," said he, "there is the work complete. I wrote the word finis at the end of the sixty-eighth strip about a week ago. I have torn up two of my shirts, and as many handkerchiefs as I was master of, to complete the precious pages. Should I ever get out of prison and find in all Italy a printer courageous enough to publish what I have composed, my literary reputation is forever secured."

"I see," answered Dantes. "Now let me behold the curious pens with which you have written your work."

"Look!" said Faria, showing to the young man a slender stick about six inches long, and much resembling the size of the handle of a fine painting-brush, to the end of which was tied, by a piece of thread, one of those cartilages of which the abbe had before spoken to Dantes; it was pointed, and divided at the nib like an ordinary pen. Dantes examined it with intense admiration, then looked around to see the instrument with which it had been shaped so correctly into form.

"Ah, yes," said Faria; "the penknife. That's my masterpiece. I made it, as well as this larger knife, out of an old iron candlestick." The penknife was sharp and keen as a razor; as for the other knife, it would serve a double purpose, and with it one could cut and thrust.

Dantes examined the various articles shown to him with the same attention that he had bestowed on the curiosities and strange tools exhibited in the shops at Marseilles as the works of the savages in the South Seas from whence they had been brought by the different trading vessels.

"As for the ink," said Faria, "I told you how I managed to obtain that—and I only just make it from time to time, as I require it."

"One thing still puzzles me," observed Dantes, "and that is how you managed to do all this by daylight?"

"I worked at night also," replied Faria.

"Night!—why, for heaven's sake, are your eyes like cats', that you can see to work in the dark?"

"Indeed they are not; but God has supplied man with the intelligence that enables him to overcome the limitations of natural conditions. I furnished myself with a light."

"You did? Pray tell me how."

"I separated the fat from the meat served to me, melted it, and so made oil—here is my lamp." So saying, the abbe exhibited a sort of torch very similar to those used in public illuminations.

"But light?"

"Here are two flints and a piece of burnt linen."

"And matches?"

"I pretended that I had a disorder of the skin, and asked for a little sulphur, which was readily supplied." Dantes laid the different things he had been looking at on the table, and stood with his head drooping on his breast, as though overwhelmed by the perseverance and strength of Faria's mind.

"You have not seen all yet," continued Faria, "for I did not think it wise to trust all my treasures in the same hiding-place. Let us shut this one up." They put the stone back in its place; the abbe sprinkled a little dust over it to conceal the traces of its having been removed, rubbed his foot well on it to make it assume the same appearance as the other, and then, going towards his bed, he removed it from the spot it stood in. Behind the head of the bed, and concealed by a stone fitting in so closely as to defy all suspicion, was a hollow space, and in this space a ladder of cords between twenty-five and thirty feet in length. Dantes closely and eagerly examined it; he found it firm, solid, and compact enough to bear any weight.

"Who supplied you with the materials for making this wonderful work?"

"I tore up several of my shirts, and ripped out the seams in the sheets of my bed, during my three years' imprisonment at Fenestrelle; and when I was removed to the Chateau d'If, I managed to bring the ravellings with me, so that I have been able to finish my work here."

"And was it not discovered that your sheets were unhemmed?"

"Oh, no, for when I had taken out the thread I required, I hemmed the edges over again."

"With what?"

"With this needle," said the abbe, as, opening his ragged vestments, he showed Dantes a long, sharp fish-bone, with a small perforated eye for the thread, a small portion of which still remained in it. "I once thought," continued Faria, "of removing these iron bars, and letting myself down from the window, which, as you see, is somewhat wider than yours, although I should have enlarged it still more preparatory to my flight; however, I discovered that I should merely have dropped into a sort of inner court, and I therefore renounced the project altogether as too full of risk and danger. Nevertheless, I carefully preserved my ladder against one of those unforeseen opportunities of which I spoke just now, and which sudden chance frequently brings about." While affecting to be deeply engaged in examining the ladder, the mind of Dantes was, in fact, busily occupied by the idea that a person so intelligent, ingenious, and clear-sighted as the abbe might probably be able to solve the dark mystery of his own misfortunes, where he himself could see nothing.

"What are you thinking of?" asked the abbe smilingly, imputing the deep abstraction in which his visitor was plunged to the excess of his awe and wonder.

"I was reflecting, in the first place," replied Dantes, "upon the enormous degree of intelligence and ability you must have employed to reach the high perfection to which you have attained. What would you not have accomplished if you had been free?"

"Possibly nothing at all; the overflow of my brain would probably, in a state of freedom, have evaporated in a thousand follies; misfortune is needed to bring to light the treasures of the human intellect. Compression is needed to explode gunpowder. Captivity has brought my mental faculties to a focus; and you are well aware that from the collision of clouds electricity is produced—from electricity, lightning, from lightning, illumination."

"No," replied Dantes. "I know nothing. Some of your words are to me quite empty of meaning. You must be blessed indeed to possess the knowledge you have."

The abbe smiled. "Well," said he, "but you had another subject for your thoughts; did you not say so just now?"

"I did!"

"You have told me as yet but one of them—let me hear the other."

"It was this,—that while you had related to me all the particulars of your past life, you were perfectly unacquainted with mine."

"Your life, my young friend, has not been of sufficient length to admit of your having passed through any very important events."

"It has been long enough to inflict on me a great and undeserved misfortune. I would fain fix the source of it on man that I may no longer vent reproaches upon heaven."

"Then you profess ignorance of the crime with which you are charged?"

"I do, indeed; and this I swear by the two beings most dear to me upon earth,—my father and Mercedes."

"Come," said the abbe, closing his hiding-place, and pushing the bed back to its original situation, "let me hear your story."

Dantes obeyed, and commenced what he called his history, but which consisted only of the account of a voyage to India, and two or three voyages to the Levant until he arrived at the recital of his last cruise, with the death of Captain Leclere, and the receipt of a packet to be delivered by himself to the grand marshal; his interview with that personage, and his receiving, in place of the packet brought, a letter addressed to a Monsieur Noirtier—his arrival at Marseilles, and interview with his father—his affection for Mercedes, and their nuptual feast—his arrest and subsequent examination, his temporary detention at the Palais de Justice, and his final imprisonment in the Chateau d'If. From this point everything was a blank to Dantes—he knew nothing more, not even the length of time he had been imprisoned. His recital finished, the abbe reflected long and earnestly.

"There is," said he, at the end of his meditations, "a clever maxim, which bears upon what I was saying to you some little while ago, and that is, that unless wicked ideas take root in a naturally depraved mind, human nature, in a right and wholesome state, revolts at crime. Still, from an artificial civilization have originated wants, vices, and false tastes, which occasionally become so powerful as to stifle within us all good feelings, and ultimately to lead us into guilt and wickedness. From this view of things, then, comes the axiom that if you visit to discover the author of any bad action, seek first to discover the person to whom the perpetration of that bad action could be in any way advantageous. Now, to apply it in your case,—to whom could your disappearance have been serviceable?"

"To no one, by heaven! I was a very insignificant person."

"Do not speak thus, for your reply evinces neither logic nor philosophy; everything is relative, my dear young friend, from the king who stands in the way of his successor, to the employee who keeps his rival out of a place. Now, in the event of the king's death, his successor inherits a crown,—when the employee dies, the supernumerary steps into his shoes, and receives his salary of twelve thousand livres. Well, these twelve thousand livres are his civil list, and are as essential to him as the twelve millions of a king. Every one, from the highest to the lowest degree, has his place on the social ladder, and is beset by stormy passions and conflicting interests, as in Descartes' theory of pressure and impulsion. But these forces increase as we go higher, so that we have a spiral which in defiance of reason rests upon the apex and not on the base. Now let us return to your particular world. You say you were on the point of being made captain of the Pharaon?"

"Yes."

"And about to become the husband of a young and lovely girl?"

"Yes."

"Now, could any one have had any interest in preventing the accomplishment of these two things? But let us first settle the question as to its being the interest of any one to hinder you from being captain of the Pharaon. What say you?"

"I cannot believe such was the case. I was generally liked on board, and had the sailors possessed the right of selecting a captain themselves, I feel convinced their choice would have fallen on me. There was only one person among the crew who had any feeling of ill-will towards me. I had quarelled with him some time previously, and had even challenged him to fight me; but he refused."

"Now we are getting on. And what was this man's name?"

"Danglars."

"What rank did he hold on board?"

"He was supercargo."

"And had you been captain, should you have retained him in his employment?"

"Not if the choice had remained with me, for I had frequently observed inaccuracies in his accounts."

"Good again! Now then, tell me, was any person present during your last conversation with Captain Leclere?"

"No; we were quite alone."

"Could your conversation have been overheard by any one?"

"It might, for the cabin door was open—and—stay; now I recollect,—Danglars himself passed by just as Captain Leclere was giving me the packet for the grand marshal."

"That's better," cried the abbe; "now we are on the right scent. Did you take anybody with you when you put into the port of Elba?"

"Nobody."

"Somebody there received your packet, and gave you a letter in place of it, I think?"

"Yes; the grand marshal did."

"And what did you do with that letter?"

"Put it into my portfolio."

"You had your portfolio with you, then? Now, how could a sailor find room in his pocket for a portfolio large enough to contain an official letter?"

"You are right; it was left on board."

"Then it was not till your return to the ship that you put the letter in the portfolio?"

"No."

"And what did you do with this same letter while returning from Porto-Ferrajo to the vessel?"

"I carried it in my hand."

"So that when you went on board the Pharaon, everybody could see that you held a letter in your hand?"

"Yes."

"Danglars, as well as the rest?"

"Danglars, as well as others."

"Now, listen to me, and try to recall every circumstance attending your arrest. Do you recollect the words in which the information against you was formulated?"

"Oh yes, I read it over three times, and the words sank deeply into my memory."

"Repeat it to me."

Dantes paused a moment, then said, "This is it, word for word: 'The king's attorney is informed by a friend to the throne and religion, that one Edmond Dantes, mate on board the Pharaon, this day arrived from Smyrna, after having touched at Naples and Porto-Ferrajo, has been intrusted by Murat with a packet for the usurper; again, by the usurper, with a letter for the Bonapartist Club in Paris. This proof of his guilt may be procured by his immediate arrest, as the letter will be found either about his person, at his father's residence, or in his cabin on board the Pharaon.'" The abbe shrugged his shoulders. "The thing is clear as day," said he; "and you must have had a very confiding nature, as well as a good heart, not to have suspected the origin of the whole affair."

"Do you really think so? Ah, that would indeed be infamous."

"How did Danglars usually write?"

"In a handsome, running hand."

"And how was the anonymous letter written?"

"Backhanded." Again the abbe smiled. "Disguised."

"It was very boldly written, if disguised."

"Stop a bit," said the abbe, taking up what he called his pen, and, after dipping it into the ink, he wrote on a piece of prepared linen, with his left hand, the first two or three words of the accusation. Dantes drew back, and gazed on the abbe with a sensation almost amounting to terror.

"How very astonishing!" cried he at length. "Why your writing exactly resembles that of the accusation."

"Simply because that accusation had been written with the left hand; and I have noticed that"—

"What?"

"That while the writing of different persons done with the right hand varies, that performed with the left hand is invariably uniform."

"You have evidently seen and observed everything."

"Let us proceed."

"Oh, yes, yes!"

"Now as regards the second question."

"I am listening."

"Was there any person whose interest it was to prevent your marriage with Mercedes?"

"Yes; a young man who loved her."

"And his name was"—

"Fernand."

"That is a Spanish name, I think?"

"He was a Catalan."

"You imagine him capable of writing the letter?"

"Oh, no; he would more likely have got rid of me by sticking a knife into me."

"That is in strict accordance with the Spanish character; an assassination they will unhesitatingly commit, but an act of cowardice, never."

"Besides," said Dantes, "the various circumstances mentioned in the letter were wholly unknown to him."

"You had never spoken of them yourself to any one?"

"To no one."

"Not even to your mistress?"

"No, not even to my betrothed."

"Then it is Danglars."

"I feel quite sure of it now."

"Wait a little. Pray, was Danglars acquainted with Fernand?"

"No—yes, he was. Now I recollect"—

"What?"

"To have seen them both sitting at table together under an arbor at Pere Pamphile's the evening before the day fixed for my wedding. They were in earnest conversation. Danglars was joking in a friendly way, but Fernand looked pale and agitated."

"Were they alone?"

"There was a third person with them whom I knew perfectly well, and who had, in all probability made their acquaintance; he was a tailor named Caderousse, but he was very drunk. Stay!—stay!—How strange that it should not have occurred to me before! Now I remember quite well, that on the table round which they were sitting were pens, ink, and paper. Oh, the heartless, treacherous scoundrels!" exclaimed Dantes, pressing his hand to his throbbing brows.

"Is there anything else I can assist you in discovering, besides the villany of your friends?" inquired the abbe with a laugh.

"Yes, yes," replied Dantes eagerly; "I would beg of you, who see so completely to the depths of things, and to whom the greatest mystery seems but an easy riddle, to explain to me how it was that I underwent no second examination, was never brought to trial, and, above all, was condemned without ever having had sentence passed on me?"

"That is altogether a different and more serious matter," responded the abbe. "The ways of justice are frequently too dark and mysterious to be easily penetrated. All we have hitherto done in the matter has been child's play. If you wish me to enter upon the more difficult part of the business, you must assist me by the most minute information on every point."

"Pray ask me whatever questions you please; for, in good truth, you see more clearly into my life than I do myself."

"In the first place, then, who examined you,—the king's attorney, his deputy, or a magistrate?"

"The deputy."

"Was he young or old?"

"About six or seven and twenty years of age, I should say."

"So," answered the abbe. "Old enough to be ambitions, but too young to be corrupt. And how did he treat you?"

"With more of mildness than severity."

"Did you tell him your whole story?"

"I did."

"And did his conduct change at all in the course of your examination?"

"He did appear much disturbed when he read the letter that had brought me into this scrape. He seemed quite overcome by my misfortune."

"By your misfortune?"

"Yes."

"Then you feel quite sure that it was your misfortune he deplored?"

"He gave me one great proof of his sympathy, at any rate."

"And that?"

"He burnt the sole evidence that could at all have criminated me."

"What? the accusation?"

"No; the letter."

"Are you sure?"

"I saw it done."

"That alters the case. This man might, after all, be a greater scoundrel than you have thought possible."

"Upon my word," said Dantes, "you make me shudder. Is the world filled with tigers and crocodiles?"

"Yes; and remember that two-legged tigers and crocodiles are more dangerous than the others."

"Never mind; let us go on."

"With all my heart! You tell me he burned the letter?"

"He did; saying at the same time, 'You see I thus destroy the only proof existing against you.'"

"This action is somewhat too sublime to be natural."

"You think so?"

"I am sure of it. To whom was this letter addressed?"

"To M. Noirtier, No. 13 Coq-Heron, Paris."

"Now can you conceive of any interest that your heroic deputy could possibly have had in the destruction of that letter?"

"Why, it is not altogether impossible he might have had, for he made me promise several times never to speak of that letter to any one, assuring me he so advised me for my own interest; and, more than this, he insisted on my taking a solemn oath never to utter the name mentioned in the address."

"Noirtier!" repeated the abbe; "Noirtier!—I knew a person of that name at the court of the Queen of Etruria,—a Noirtier, who had been a Girondin during the Revolution! What was your deputy called?"

"De Villefort!" The abbe burst into a fit of laughter, while Dantes gazed on him in utter astonishment.

"What ails you?" said he at length.

"Do you see that ray of sunlight?"

"I do."

"Well, the whole thing is more clear to me than that sunbeam is to you. Poor fellow! poor young man! And you tell me this magistrate expressed great sympathy and commiseration for you?"

"He did."

"And the worthy man destroyed your compromising letter?"

"Yes."

"And then made you swear never to utter the name of Noirtier?"

"Yes."

"Why, you poor short-sighted simpleton, can you not guess who this Noirtier was, whose very name he was so careful to keep concealed? Noirtier was his father."

Had a thunderbolt fallen at the feet of Dantes, or hell opened its yawning gulf before him, he could not have been more completely transfixed with horror than he was at the sound of these unexpected words. Starting up, he clasped his hands around his head as though to prevent his very brain from bursting, and exclaimed, "His father! his father!"

"Yes, his father," replied the abbe; "his right name was Noirtier de Villefort." At this instant a bright light shot through the mind of Dantes, and cleared up all that had been dark and obscure before. The change that had come over Villefort during the examination, the destruction of the letter, the exacted promise, the almost supplicating tones of the magistrate, who seemed rather to implore mercy than to pronounce punishment,—all returned with a stunning force to his memory. He cried out, and staggered against the wall like a drunken man, then he hurried to the opening that led from the abbe's cell to his own, and said, "I must be alone, to think over all this."

When he regained his dungeon, he threw himself on his bed, where the turnkey found him in the evening visit, sitting with fixed gaze and contracted features, dumb and motionless as a statue. During these hours of profound meditation, which to him had seemed only minutes, he had formed a fearful resolution, and bound himself to its fulfilment by a solemn oath.

Dantes was at length roused from his revery by the voice of Faria, who, having also been visited by his jailer, had come to invite his fellow-sufferer to share his supper. The reputation of being out of his mind, though harmlessly and even amusingly so, had procured for the abbe unusual privileges. He was supplied with bread of a finer, whiter quality than the usual prison fare, and even regaled each Sunday with a small quantity of wine. Now this was a Sunday, and the abbe had come to ask his young companion to share the luxuries with him. Dantes followed; his features were no longer contracted, and now wore their usual expression, but there was that in his whole appearance that bespoke one who had come to a fixed and desperate resolve. Faria bent on him his penetrating eye: "I regret now," said he, "having helped you in your late inquiries, or having given you the information I did."

"Why so?" inquired Dantes.

"Because it has instilled a new passion in your heart—that of vengeance."

Dantes smiled. "Let us talk of something else," said he.

Again the abbe looked at him, then mournfully shook his head; but in accordance with Dantes' request, he began to speak of other matters. The elder prisoner was one of those persons whose conversation, like that of all who have experienced many trials, contained many useful and important hints as well as sound information; but it was never egotistical, for the unfortunate man never alluded to his own sorrows. Dantes listened with admiring attention to all he said; some of his remarks corresponded with what he already knew, or applied to the sort of knowledge his nautical life had enabled him to acquire. A part of the good abbe's words, however, were wholly incomprehensible to him; but, like the aurora which guides the navigator in northern latitudes, opened new vistas to the inquiring mind of the listener, and gave fantastic glimpses of new horizons, enabling him justly to estimate the delight an intellectual mind would have in following one so richly gifted as Faria along the heights of truth, where he was so much at home.

"You must teach me a small part of what you know," said Dantes, "if only to prevent your growing weary of me. I can well believe that so learned a person as yourself would prefer absolute solitude to being tormented with the company of one as ignorant and uninformed as myself. If you will only agree to my request, I promise you never to mention another word about escaping." The abbe smiled. "Alas, my boy," said he, "human knowledge is confined within very narrow limits; and when I have taught you mathematics, physics, history, and the three or four modern languages with which I am acquainted, you will know as much as I do myself. Now, it will scarcely require two years for me to communicate to you the stock of learning I possess."

"Two years!" exclaimed Dantes; "do you really believe I can acquire all these things in so short a time?"

"Not their application, certainly, but their principles you may; to learn is not to know; there are the learners and the learned. Memory makes the one, philosophy the other."

"But cannot one learn philosophy?"

"Philosophy cannot be taught; it is the application of the sciences to truth; it is like the golden cloud in which the Messiah went up into heaven."

"Well, then," said Dantes, "What shall you teach me first? I am in a hurry to begin. I want to learn."

"Everything," said the abbe. And that very evening the prisoners sketched a plan of education, to be entered upon the following day. Dantes possessed a prodigious memory, combined with an astonishing quickness and readiness of conception; the mathematical turn of his mind rendered him apt at all kinds of calculation, while his naturally poetical feelings threw a light and pleasing veil over the dry reality of arithmetical computation, or the rigid severity of geometry. He already knew Italian, and had also picked up a little of the Romaic dialect during voyages to the East; and by the aid of these two languages he easily comprehended the construction of all the others, so that at the end of six months he began to speak Spanish, English, and German. In strict accordance with the promise made to the abbe, Dantes spoke no more of escape. Perhaps the delight his studies afforded him left no room for such thoughts; perhaps the recollection that he had pledged his word (on which his sense of honor was keen) kept him from referring in any way to the possibilities of flight. Days, even months, passed by unheeded in one rapid and instructive course. At the end of a year Dantes was a new man. Dantes observed, however, that Faria, in spite of the relief his society afforded, daily grew sadder; one thought seemed incessantly to harass and distract his mind. Sometimes he would fall into long reveries, sigh heavily and involuntarily, then suddenly rise, and, with folded arms, begin pacing the confined space of his dungeon. One day he stopped all at once, and exclaimed, "Ah, if there were no sentinel!"

"There shall not be one a minute longer than you please," said Dantes, who had followed the working of his thoughts as accurately as though his brain were enclosed in crystal so clear as to display its minutest operations.

"I have already told you," answered the abbe, "that I loathe the idea of shedding blood."

"And yet the murder, if you choose to call it so, would be simply a measure of self-preservation."

"No matter! I could never agree to it."

"Still, you have thought of it?"

"Incessantly, alas!" cried the abbe.

"And you have discovered a means of regaining our freedom, have you not?" asked Dantes eagerly.

"I have; if it were only possible to place a deaf and blind sentinel in the gallery beyond us."

"He shall be both blind and deaf," replied the young man, with an air of determination that made his companion shudder.

"No, no," cried the abbe; "impossible!" Dantes endeavored to renew the subject; the abbe shook his head in token of disapproval, and refused to make any further response. Three months passed away.

"Are you strong?" the abbe asked one day of Dantes. The young man, in reply, took up the chisel, bent it into the form of a horseshoe, and then as readily straightened it.

"And will you engage not to do any harm to the sentry, except as a last resort?"

"I promise on my honor."

"Then," said the abbe, "we may hope to put our design into execution."

"And how long shall we be in accomplishing the necessary work?"

"At least a year."

"And shall we begin at once?"

"At once."

"We have lost a year to no purpose!" cried Dantes.

"Do you consider the last twelve months to have been wasted?" asked the abbe.

"Forgive me!" cried Edmond, blushing deeply.

"Tut, tut!" answered the abbe, "man is but man after all, and you are about the best specimen of the genus I have ever known. Come, let me show you my plan." The abbe then showed Dantes the sketch he had made for their escape. It consisted of a plan of his own cell and that of Dantes, with the passage which united them. In this passage he proposed to drive a level as they do in mines; this level would bring the two prisoners immediately beneath the gallery where the sentry kept watch; once there, a large excavation would be made, and one of the flag-stones with which the gallery was paved be so completely loosened that at the desired moment it would give way beneath the feet of the soldier, who, stunned by his fall, would be immediately bound and gagged by Dantes before he had power to offer any resistance. The prisoners were then to make their way through one of the gallery windows, and to let themselves down from the outer walls by means of the abbe's ladder of cords. Dantes' eyes sparkled with joy, and he rubbed his hands with delight at the idea of a plan so simple, yet apparently so certain to succeed.

That very day the miners began their labors, with a vigor and alacrity proportionate to their long rest from fatigue and their hopes of ultimate success. Nothing interrupted the progress of the work except the necessity that each was under of returning to his cell in anticipation of the turnkey's visits. They had learned to distinguish the almost imperceptible sound of his footsteps as he descended towards their dungeons, and happily, never failed of being prepared for his coming. The fresh earth excavated during their present work, and which would have entirely blocked up the old passage, was thrown, by degrees and with the utmost precaution, out of the window in either Faria's or Dantes' cell, the rubbish being first pulverized so finely that the night wind carried it far away without permitting the smallest trace to remain. More than a year had been consumed in this undertaking, the only tools for which had been a chisel, a knife, and a wooden lever; Faria still continuing to instruct Dantes by conversing with him, sometimes in one language, sometimes in another; at others, relating to him the history of nations and great men who from time to time have risen to fame and trodden the path of glory.

The abbe was a man of the world, and had, moreover, mixed in the first society of the day; he wore an air of melancholy dignity which Dantes, thanks to the imitative powers bestowed on him by nature, easily acquired, as well as that outward polish and politeness he had before been wanting in, and which is seldom possessed except by those who have been placed in constant intercourse with persons of high birth and breeding. At the end of fifteen months the level was finished, and the excavation completed beneath the gallery, and the two workmen could distinctly hear the measured tread of the sentinel as he paced to and fro over their heads.

Compelled, as they were, to await a night sufficiently dark to favor their flight, they were obliged to defer their final attempt till that auspicious moment should arrive; their greatest dread now was lest the stone through which the sentry was doomed to fall should give way before its right time, and this they had in some measure provided against by propping it up with a small beam which they had discovered in the walls through which they had worked their way. Dantes was occupied in arranging this piece of wood when he heard Faria, who had remained in Edmond's cell for the purpose of cutting a peg to secure their rope-ladder, call to him in a tone indicative of great suffering. Dantes hastened to his dungeon, where he found him standing in the middle of the room, pale as death, his forehead streaming with perspiration, and his hands clinched tightly together.

"Gracious heavens!" exclaimed Dantes, "what is the matter? what has happened?"

"Quick! quick!" returned the abbe, "listen to what I have to say." Dantes looked in fear and wonder at the livid countenance of Faria, whose eyes, already dull and sunken, were surrounded by purple circles, while his lips were white as those of a corpse, and his very hair seemed to stand on end.

"Tell me, I beseech you, what ails you?" cried Dantes, letting his chisel fall to the floor.

"Alas," faltered out the abbe, "all is over with me. I am seized with a terrible, perhaps mortal illness; I can feel that the paroxysm is fast approaching. I had a similar attack the year previous to my imprisonment. This malady admits but of one remedy; I will tell you what that is. Go into my cell as quickly as you can; draw out one of the feet that support the bed; you will find it has been hollowed out for the purpose of containing a small phial you will see there half-filled with a red-looking fluid. Bring it to me—or rather—no, no!—I may be found here, therefore help me back to my room while I have the strength to drag myself along. Who knows what may happen, or how long the attack may last?"

In spite of the magnitude of the misfortune which thus suddenly frustrated his hopes, Dantes did not lose his presence of mind, but descended into the passage, dragging his unfortunate companion with him; then, half-carrying, half-supporting him, he managed to reach the abbe's chamber, when he immediately laid the sufferer on his bed.

"Thanks," said the poor abbe, shivering as though his veins were filled with ice. "I am about to be seized with a fit of catalepsy; when it comes to its height I shall probably lie still and motionless as though dead, uttering neither sigh nor groan. On the other hand, the symptoms may be much more violent, and cause me to fall into fearful convulsions, foam at the mouth, and cry out loudly. Take care my cries are not heard, for if they are it is more than probable I should be removed to another part of the prison, and we be separated forever. When I become quite motionless, cold, and rigid as a corpse, then, and not before,—be careful about this,—force open my teeth with the knife, pour from eight to ten drops of the liquor contained in the phial down my throat, and I may perhaps revive."

"Perhaps!" exclaimed Dantes in grief-stricken tones.

"Help! help!" cried the abbe, "I—I—die—I"—

So sudden and violent was the fit that the unfortunate prisoner was unable to complete the sentence; a violent convulsion shook his whole frame, his eyes started from their sockets, his mouth was drawn on one side, his cheeks became purple, he struggled, foamed, dashed himself about, and uttered the most dreadful cries, which, however, Dantes prevented from being heard by covering his head with the blanket. The fit lasted two hours; then, more helpless than an infant, and colder and paler than marble, more crushed and broken than a reed trampled under foot, he fell back, doubled up in one last convulsion, and became as rigid as a corpse.

Edmond waited till life seemed extinct in the body of his friend, then, taking up the knife, he with difficulty forced open the closely fixed jaws, carefully administered the appointed number of drops, and anxiously awaited the result. An hour passed away and the old man gave no sign of returning animation. Dantes began to fear he had delayed too long ere he administered the remedy, and, thrusting his hands into his hair, continued gazing on the lifeless features of his friend. At length a slight color tinged the livid cheeks, consciousness returned to the dull, open eyeballs, a faint sigh issued from the lips, and the sufferer made a feeble effort to move.

"He is saved! he is saved!" cried Dantes in a paroxysm of delight.

The sick man was not yet able to speak, but he pointed with evident anxiety towards the door. Dantes listened, and plainly distinguished the approaching steps of the jailer. It was therefore near seven o'clock; but Edmond's anxiety had put all thoughts of time out of his head. The young man sprang to the entrance, darted through it, carefully drawing the stone over the opening, and hurried to his cell. He had scarcely done so before the door opened, and the jailer saw the prisoner seated as usual on the side of his bed. Almost before the key had turned in the lock, and before the departing steps of the jailer had died away in the long corridor he had to traverse, Dantes, whose restless anxiety concerning his friend left him no desire to touch the food brought him, hurried back to the abbe's chamber, and raising the stone by pressing his head against it, was soon beside the sick man's couch. Faria had now fully regained his consciousness, but he still lay helpless and exhausted.

"I did not expect to see you again," said he feebly, to Dantes.

"And why not?" asked the young man. "Did you fancy yourself dying?"

"No, I had no such idea; but, knowing that all was ready for flight, I thought you might have made your escape." The deep glow of indignation suffused the cheeks of Dantes.

"Without you? Did you really think me capable of that?"

"At least," said the abbe, "I now see how wrong such an opinion would have been. Alas, alas! I am fearfully exhausted and debilitated by this attack."

"Be of good cheer," replied Dantes; "your strength will return." And as he spoke he seated himself near the bed beside Faria, and took his hands. The abbe shook his head.

"The last attack I had," said he, "lasted but half an hour, and after it I was hungry, and got up without help; now I can move neither my right arm nor leg, and my head seems uncomfortable, which shows that there has been a suffusion of blood on the brain. The third attack will either carry me off, or leave me paralyzed for life."

"No, no," cried Dantes; "you are mistaken—you will not die! And your third attack (if, indeed, you should have another) will find you at liberty. We shall save you another time, as we have done this, only with a better chance of success, because we shall be able to command every requisite assistance."

"My good Edmond," answered the abbe, "be not deceived. The attack which has just passed away, condemns me forever to the walls of a prison. None can fly from a dungeon who cannot walk."

"Well, we will wait,—a week, a month, two months, if need be,—and meanwhile your strength will return. Everything is in readiness for our flight, and we can select any time we choose. As soon as you feel able to swim we will go."

"I shall never swim again," replied Faria. "This arm is paralyzed; not for a time, but forever. Lift it, and judge if I am mistaken." The young man raised the arm, which fell back by its own weight, perfectly inanimate and helpless. A sigh escaped him.

"You are convinced now, Edmond, are you not?" asked the abbe. "Depend upon it, I know what I say. Since the first attack I experienced of this malady, I have continually reflected on it. Indeed, I expected it, for it is a family inheritance; both my father and grandfather died of it in a third attack. The physician who prepared for me the remedy I have twice successfully taken, was no other than the celebrated Cabanis, and he predicted a similar end for me."

"The physician may be mistaken!" exclaimed Dantes. "And as for your poor arm, what difference will that make? I can take you on my shoulders, and swim for both of us."

"My son," said the abbe, "you, who are a sailor and a swimmer, must know as well as I do that a man so loaded would sink before he had done fifty strokes. Cease, then, to allow yourself to be duped by vain hopes, that even your own excellent heart refuses to believe in. Here I shall remain till the hour of my deliverance arrives, and that, in all human probability, will be the hour of my death. As for you, who are young and active, delay not on my account, but fly—go—I give you back your promise."

"It is well," said Dantes. "Then I shall also remain." Then, rising and extending his hand with an air of solemnity over the old man's head, he slowly added, "By the blood of Christ I swear never to leave you while you live."

Faria gazed fondly on his noble-minded, single-hearted, high-principled young friend, and read in his countenance ample confirmation of the sincerity of his devotion and the loyalty of his purpose.

"Thanks," murmured the invalid, extending one hand. "I accept. You may one of these days reap the reward of your disinterested devotion. But as I cannot, and you will not, quit this place, it becomes necessary to fill up the excavation beneath the soldier's gallery; he might, by chance, hear the hollow sound of his footsteps, and call the attention of his officer to the circumstance. That would bring about a discovery which would inevitably lead to our being separated. Go, then, and set about this work, in which, unhappily, I can offer you no assistance; keep at it all night, if necessary, and do not return here to-morrow till after the jailer his visited me. I shall have something of the greatest importance to communicate to you."

Dantes took the hand of the abbe in his, and affectionately pressed it. Faria smiled encouragingly on him, and the young man retired to his task, in the spirit of obedience and respect which he had sworn to show towards his aged friend.




XVIII Le trésor.

Lorsque Dantès rentra le lendemain matin dans la chambre de son compagnon de captivité, il trouva Faria assis, le visage calme.

Sous le rayon qui glissait à travers l'étroite fenêtre de sa cellule, il tenait ouvert dans sa main gauche, la seule, on se le rappelle, dont l'usage lui fût resté, un morceau de papier, auquel l'habitude d'être roulé en un mince volume avait imprimé la forme d'un cylindre rebelle à s'étendre.

Il montra sans rien dire le papier à Dantès.

«Qu'est-ce cela? demanda celui-ci.

—Regardez bien, dit l'abbé en souriant.

—Je regarde de tous mes yeux, dit Dantès, et je ne vois rien qu'un papier à demi brûlé, et sur lequel sont tracés des caractères gothiques avec une encre singulière.

—Ce papier, mon ami, dit Faria, est, je puis vous tout avouer maintenant, puisque je vous ai éprouvé, ce papier, c'est mon trésor, dont à compter d'aujourd'hui la moitié vous appartient.»

Une sueur froide passa sur le front de Dantès. Jusqu'à ce jour, et pendant quel espace de temps! il avait évité de parler avec Faria de ce trésor, source de l'accusation de folie qui pesait sur le pauvre abbé; avec sa délicatesse instinctive, Edmond avait préféré ne pas toucher cette corde douloureusement vibrante; et, de son côté, Faria s'était tu. Il avait pris le silence du vieillard pour un retour à la raison; aujourd'hui, ces quelques mots, échappés à Faria après une crise si pénible, semblaient annoncer une grave rechute d'aliénation mentale.

«Votre trésor?» balbutia Dantès.

Faria sourit.

«Oui, dit-il; en tout point vous êtes un noble cœur, Edmond, et je comprends, à votre pâleur et à votre frisson, ce qui se passe en vous en ce moment. Non, soyez tranquille, je ne suis pas fou. Ce trésor existe, Dantès, et s'il ne m'a pas été donné de le posséder, vous le posséderez, vous: personne n'a voulu m'écouter ni me croire parce qu'on me jugeait fou; mais vous, qui devez savoir que je ne le suis pas, écoutez-moi, et vous me croirez après si vous voulez.

—Hélas! murmura Edmond en lui-même, le voilà retombé! ce malheur me manquait.»

Puis tout haut:

«Mon ami, dit-il à Faria, votre accès vous a peut-être fatigué, ne voulez-vous pas prendre un peu de repos? Demain, si vous le désirez, j'entendrai votre histoire, mais aujourd'hui je veux vous soigner, voilà tout. D'ailleurs, continua-t-il en souriant, un trésor, est-ce bien pressé pour nous?

—Fort pressé, Edmond! répondit le vieillard. Qui sait si demain, après-demain peut-être, n'arrivera pas le troisième accès? Songez que tout serait fini alors! Oui, c'est vrai, souvent j'ai pensé avec un amer plaisir à ces richesses, qui feraient la fortune de dix familles, perdues pour ces hommes qui me persécutaient: cette idée me servait de vengeance, et je la savourais lentement dans la nuit de mon cachot et dans le désespoir de ma captivité. Mais à présent que j'ai pardonné au monde pour l'amour de vous, maintenant que je vous vois jeune et plein d'avenir, maintenant que je songe à tout ce qui peut résulter pour vous de bonheur à la suite d'une pareille révélation, je frémis du retard, et je tremble de ne pas assurer à un propriétaire si digne que vous l'êtes la possession de tant de richesses enfouies.»

Edmond détourna la tête en soupirant.

«Vous persistez dans votre incrédulité, Edmond, poursuivit Faria, ma voix ne vous a point convaincu? Je vois qu'il vous faut des preuves. Eh bien, lisez ce papier que je n'ai montré à personne.

—Demain, mon ami, dit Edmond répugnant à se prêter à la folie du vieillard; je croyais qu'il était convenu que nous ne parlerions de cela que demain.

—Nous n'en parlerons que demain, mais lisez ce papier aujourd'hui.

—Ne l'irritons point», pensa Edmond.

Et, prenant ce papier, dont la moitié manquait, consumée qu'elle avait été sans doute par quelque accident, il lut.

Ce trésor qui peut monter à deux
d'écus romains dans l'angle le plus él
de la seconde ouverture, lequel
déclare lui appartenir en toute pro
tier
25 avril 149

«Eh bien, dit Faria quand le jeune homme eut fini sa lecture.

—Mais répondit Dantès, je ne vois là que des lignes tronquées, des mots sans suite; les caractères sont interrompus par l'action du feu et restent inintelligibles.

—Pour vous, mon ami, qui les lisez pour la première fois, mais pas pour moi qui ai pâli dessus pendant bien des nuits, qui ai reconstruit chaque phrase, complété chaque pensée.

—Et vous croyez avoir trouvé ce sens suspendu?

—J'en suis sûr, vous en jugerez vous-même; mais d'abord écoutez l'histoire de ce papier.

—Silence! s'écria Dantès.... Des pas!... On approche... je pars.... Adieu!»

Et Dantès, heureux d'échapper à l'histoire et à l'explication qui n'eussent pas manqué de lui confirmer le malheur de son ami, se glissa comme une couleuvre par l'étroit couloir, tandis que Faria rendu à une sorte d'activité par la terreur, repoussait du pied la dalle qu'il recouvrait d'une natte afin de cacher aux yeux la solution de continuité qu'il n'avait pas eu le temps de faire disparaître.

C'était le gouverneur qui, ayant appris par le geôlier l'accident de Faria, venait s'assurer par lui-même de sa gravité.

Faria le reçut assis, évita tout geste compromettant, et parvint à cacher au gouverneur la paralysie qui avait déjà frappé de mort la moitié de sa personne. Sa crainte était que le gouverneur, touché de pitié pour lui, ne le voulût mettre dans une prison plus saine et ne le séparât ainsi de son jeune compagnon; mais il n'en fut heureusement pas ainsi, et le gouverneur se retira convaincu que son pauvre fou, pour lequel il ressentait au fond du cœur une certaine affection, n'était atteint que d'une indisposition légère.

Pendant ce temps, Edmond, assis sur son lit et la tête dans ses mains, essayait de rassembler ses pensées; tout était si raisonné, si grand et si logique dans Faria depuis qu'il le connaissait, qu'il ne pouvait comprendre cette suprême sagesse sur tous les points alliée à la déraison sur un seul: était-ce Faria qui se trompait sur son trésor, était-ce tout le monde qui se trompait sur Faria?

Dantès resta chez lui toute la journée, n'osant retourner chez son ami. Il essayait de reculer ainsi le moment où il acquerrait la certitude que l'abbé était fou. Cette conviction devait être effroyable pour lui.

Mais vers le soir, après l'heure de la visite ordinaire, Faria, ne voyant pas revenir le jeune homme, essaya de franchir l'espace qui le séparait de lui. Edmond frissonna en entendant les efforts douloureux que faisait le vieillard pour se traîner: sa jambe était inerte, et il ne pouvait plus s'aider de son bras. Edmond fut obligé de l'attirer à lui, car il n'eût jamais pu sortir seul par l'étroite ouverture qui donnait dans la chambre de Dantès.

«Me voici impitoyablement acharné à votre poursuite, dit-il avec un sourire rayonnant de bienveillance. Vous aviez cru pouvoir échapper à ma magnificence, mais il n'en sera rien. Écoutez donc.»

Edmond vit qu'il ne pouvait reculer; il fit asseoir le vieillard sur son lit, et se plaça près de lui sur son escabeau.

«Vous savez, dit l'abbé, que j'étais le secrétaire, le familier, l'ami du cardinal Spada, le dernier des princes de ce nom. Je dois à ce digne seigneur tout ce que j'ai goûté de bonheur en cette vie. Il n'était pas riche bien que les richesses de sa famille fussent proverbiales et que j'aie entendu dire souvent: Riche comme un Spada. Mais lui, comme le bruit public, vivait sur cette réputation d'opulence. Son palais fut mon paradis. J'instruisis ses neveux, qui sont morts, et lorsqu'il fut seul au monde, je lui rendis, par un dévouement absolu à ses volontés, tout ce qu'il avait fait pour moi depuis dix ans.

«La maison du cardinal n'eut bientôt plus de secrets pour moi; j'avais vu souvent Monseigneur travailler à compulser des livres antiques et fouiller avidement dans la poussière des manuscrits de famille. Un jour que je lui reprochais ses inutiles veilles et l'espèce d'abattement qui les suivait, il me regarda en souriant amèrement et m'ouvrit un livre qui est l'histoire de la ville de Rome. Là, au vingtième chapitre de la Vie du pape Alexandre VI, il y avait les lignes suivantes, que je n'ai pu jamais oublier:

«Les grandes guerres de la Romagne étaient terminées. César Borgia, qui avait achevé sa conquête, avait besoin d'argent pour acheter l'Italie tout entière. Le pape avait également besoin d'argent pour en finir avec Louis XII, roi de France, encore terrible malgré ses derniers revers. Il s'agissait donc de faire une bonne spéculation, ce qui devenait difficile dans cette pauvre Italie épuisée.

«Sa Sainteté eut une idée. Elle résolut de faire deux cardinaux.

«En choisissant deux des grands personnages de Rome, deux riches surtout, voici ce qui revenait au Saint-Père de la spéculation: d'abord il avait à vendre les grandes charges et les emplois magnifiques dont ces deux cardinaux étaient en possession; en outre, il pouvait compter sur un prix très brillant de la vente de ces deux chapeaux.

«Il restait une troisième part de spéculation, qui va apparaître bientôt.

«Le pape et César Borgia trouvèrent d'abord les deux cardinaux futurs: c'était Jean Rospigliosi, qui tenait à lui seul quatre des plus hautes dignités du Saint-Siège, puis César Spada, l'un des plus nobles et des plus riches Romains. L'un et l'autre sentaient le prix d'une pareille faveur du pape. Ils étaient ambitieux. Ceux-là trouvés, César trouva bientôt des acquéreurs pour leurs charges.

«Il résulta que Rospigliosi et Spada payèrent pour être cardinaux, et que huit autres payèrent pour être ce qu'étaient auparavant les deux cardinaux de création nouvelle. Il entra huit cent mille écus dans les coffres des spéculateurs.

«Passons à la dernière partie de la spéculation, il est temps. Le pape ayant comblé de caresses Rospigliosi et Spada, leur ayant conféré les insignes du cardinalat, sûr qu'ils avaient dû, pour acquitter la dette non fictive de leur reconnaissance, rapprocher et réaliser leur fortune pour se fixer à Rome, le pape et César Borgia invitèrent à dîner ces deux cardinaux.

«Ce fut le sujet d'une contestation entre le Saint-Père et son fils: César pensait qu'on pouvait user de l'un de ces moyens qu'il tenait toujours à la disposition de ses amis intimes, savoir: d'abord, de la fameuse clef avec laquelle on priait certaines gens d'aller ouvrir certaine armoire. Cette clef était garnie d'une petite pointe de fer, négligence de l'ouvrier. Lorsqu'on forçait pour ouvrir l'armoire, dont la serrure était difficile, on se piquait avec cette petite pointe, et l'on en mourait le lendemain. Il y avait aussi la bague à tête de lion, que César passait à son doigt lorsqu'il donnait de certaines poignées de main. Le lion mordait l'épiderme de ces mains favorisées, et la morsure était mortelle au bout de vingt-quatre heures.

«César proposa donc à son père, soit d'envoyer les cardinaux ouvrir l'armoire, soit de leur donner à chacun une cordiale poignée de main, mais Alexandre VI lui répondit:

«—Ne regardons pas à un dîner quand il s'agit de ces excellents cardinaux Spada et Rospigliosi. Quelque chose me dit que nous regagnerons cet argent-là. D'ailleurs, vous oubliez, César, qu'une indigestion se déclare tout de suite, tandis qu'une piqûre ou une morsure n'aboutissent qu'après un jour ou deux.

«César se rendit à ce raisonnement. Voilà pourquoi les cardinaux furent invités à ce dîner.

«On dressa le couvert dans la vigne que possédait le pape près de Saint-Pierre-ès-Liens, charmante habitation que les cardinaux connaissaient bien de réputation.

«Rospigliosi, tout étourdi de sa dignité nouvelle, apprêta son estomac et sa meilleure mine. Spada, homme prudent et qui aimait uniquement son neveu, jeune capitaine de la plus belle espérance, prit du papier, une plume, et fit son testament.

«Il fit dire ensuite à ce neveu de l'attendre aux environs de la vigne, mais il paraît que le serviteur ne le trouva pas.

«Spada connaissait la coutume des invitations. Depuis que le christianisme, éminemment civilisateur, avait apporté ses progrès dans Rome, ce n'était plus un centurion qui arrivait de la part du tyran vous dire: «César veut que tu meures»; mais c'était un légat a latere, qui venait, la bouche souriante, vous dire de la part du pape: «Sa Sainteté veut que vous dîniez avec elle.»

«Spada partit vers les deux heures pour la vigne de Saint-Pierre-ès-Liens; le pape l'y attendait. La première figure qui frappa les yeux de Spada fut celle de son neveu tout paré, tout gracieux, auquel César Borgia prodiguait les caresses. Spada pâlit; et César, qui lui décocha un regard plein d'ironie, laissa voir qu'il avait tout prévu, que le piège était bien dressé.

«On dîna. Spada n'avait pu que demander à son neveu: «Avez-vous reçu mon message?» Le neveu répondit que non et comprit parfaitement la valeur de cette question: il était trop tard, car il venait de boire un verre d'excellent vin mis à part pour lui par le sommelier du pape. Spada vit au même moment approcher une autre bouteille dont on lui offrit libéralement. Une heure après, un médecin les déclarait tous deux empoisonnés par des morilles vénéneuses, Spada mourait sur le seuil de la vigne, le neveu expirait à sa porte en faisant un signe que sa femme ne comprit pas.

«Aussitôt César et le pape s'empressèrent d'envahir l'héritage, sous prétexte de rechercher les papiers des défunts. Mais l'héritage consistait en ceci: un morceau de papier sur lequel Spada avait écrit:

«Je lègue à mon neveu bien-aimé mes coffres, mes livres, parmi lesquels mon beau bréviaire à coins d'or, désirant qu'il garde ce souvenir de son oncle affectionné.

«Les héritiers cherchèrent partout, admirèrent le bréviaire, firent main basse sur les meubles et s'étonnèrent que Spada, l'homme riche, fût effectivement le plus misérable des oncles; de trésors, aucun: si ce n'est des trésors de science renfermés dans la bibliothèque et les laboratoires.

«Ce fut tout. César et son père cherchèrent, fouillèrent et espionnèrent, on ne trouva rien, ou du moins très peu de chose: pour un millier d'écus, peut-être, d'orfèvrerie, et pour autant à peu près d'argent monnayé; mais le neveu avait eu le temps de dire en rentrant à sa femme:

«Cherchez parmi les papiers de mon oncle, il y a un testament réel.

«On chercha plus activement encore peut-être que n'avaient fait les augustes héritiers. Ce fut en vain: il resta deux palais et une vigne derrière le Palatin. Mais à cette époque les biens immobiliers avaient une valeur médiocre; les deux palais et la vigne restèrent à la famille, comme indignes de la rapacité du pape et de son fils.

«Les mois et les années s'écoulèrent. Alexandre VI mourut empoisonné, vous savez par quelle méprise; César, empoisonné en même temps que lui, en fut quitte pour changer de peau comme un serpent, et revêtir une nouvelle enveloppe où le poison avait laissé des taches pareilles à celles que l'on voit sur la fourrure du tigre; enfin, forcé de quitter Rome, il alla se faire tuer obscurément dans une escarmouche nocturne et presque oubliée par l'histoire.

«Après la mort du pape, après l'exil de son fils, on s'attendait généralement à voir reprendre à la famille le train princier qu'elle menait du temps du cardinal Spada; mais il n'en fut pas ainsi. Les Spada restèrent dans une aisance douteuse, un mystère éternel pesa sur cette sombre affaire, et le bruit public fut que César, meilleur politique que son père, avait enlevé au pape la fortune des deux cardinaux; je dis des deux, parce que le cardinal Rospigliosi, qui n'avait pris aucune précaution, fut dépouillé complètement.

«Jusqu'à présent, interrompit Faria en souriant, cela ne vous semble pas trop insensé, n'est-ce pas?

—Ô mon ami, dit Dantès, il me semble que je lis, au contraire, une chronique pleine d'intérêt. Continuez, je vous prie.

—Je continue:

«La famille s'accoutuma à cette obscurité. Les années s'écoulèrent; parmi les descendants les uns furent soldats, les autres diplomates; ceux-ci gens d'Église, ceux-là banquiers; les uns s'enrichirent, les autres achevèrent de se ruiner. J'arrive au dernier de la famille, à celui-là dont je fus le secrétaire, au comte de Spada.

«Je l'avais bien souvent entendu se plaindre de la disproportion de sa fortune avec son rang, aussi lui avais-je donné le conseil de placer le peu de biens qui lui restait en rentes viagères; il suivit ce conseil, et doubla ainsi son revenu.

«Le fameux bréviaire était resté dans la famille, et c'était le comte de Spada qui le possédait: on l'avait conservé de père en fils, car la clause bizarre du seul testament qu'on eût retrouvé en avait fait une véritable relique gardée avec une superstitieuse vénération dans la famille; c'était un livre enluminé des plus belles figures gothiques, et si pesant d'or, qu'un domestique le portait toujours devant le cardinal dans les jours de grande solennité.

«À la vue des papiers de toutes sortes, titres, contrats, parchemins, qu'on gardait dans les archives de la famille et qui tous venaient du cardinal empoisonné, je me mis à mon tour, comme vingt serviteurs, vingt intendants, vingt secrétaires qui m'avaient précédé, à compulser les liasses formidables: malgré l'activité et la religion de mes recherches, je ne retrouvai absolument rien. Cependant j'avais lu, j'avais même écrit une histoire exacte et presque éphéméridique de la famille des Borgia, dans le seul but de m'assurer si un supplément de fortune était survenu à ces princes à la mort de mon cardinal César Spada, et je n'y avais remarqué que l'addition des biens du cardinal Rospigliosi, son compagnon d'infortune.

«J'étais donc à peu près sûr que l'héritage n'avait profité ni aux Borgia ni à la famille, mais était resté sans maître, comme ces trésors des contes arabes qui dorment au sein de la terre sous les regards d'un génie. Je fouillai, je comptai, je supputai mille et mille fois les revenus et les dépenses de la famille depuis trois cents ans: tout fut inutile, je restai dans mon ignorance, et le comte de Spada dans sa misère.

«Mon patron mourut. De sa rente en viager il avait excepté ses papiers de famille, sa bibliothèque, composée de cinq mille volumes, et son fameux bréviaire. Il me légua tout cela, avec un millier d'écus romains qu'il possédait en argent comptant, à la condition que je ferais dire des messes anniversaires et que je dresserais un arbre généalogique et une histoire de sa maison, ce que je fis fort exactement....

«Tranquillisez-vous, mon cher Edmond, nous approchons de la fin.

«En 1807, un mois avant mon arrestation et quinze jours après la mort du comte de Spada, le 25 du mois de décembre, vous allez comprendre tout à l'heure comment la date de ce jour mémorable est restée dans mon souvenir, je relisais pour la millième fois ces papiers que je coordonnais, car, le palais appartenant désormais à un étranger, j'allais quitter Rome pour aller m'établir à Florence, en emportant une douzaine de mille livres que je possédais, ma bibliothèque et mon fameux bréviaire, lorsque, fatigué de cette étude assidue, mal disposé par un dîner assez lourd quel j'avais fait, je laissai tomber ma tête sur mes deux mains et m'endormis: il était trois heures de l'après-midi.

«Je me réveillai comme la pendule sonnait six heures.

«Je levai la tête, j'étais dans l'obscurité la plus profonde. Je sonnai pour qu'on m'apportât de la lumière, personne ne vint; je résolus alors de me servir moi-même. C'était d'ailleurs une habitude de philosophe qu'il allait me falloir prendre. Je pris d'une main une bougie toute préparée, et de l'autre je cherchai, à défaut des allumettes absentes de leur boîte, un papier que je comptais allumer à un dernier reste de flamme au-dessus du foyer; mais, craignant dans l'obscurité de prendre un papier précieux à la place d'un papier inutile, j'hésitais, lorsque je me rappelai avoir vu, dans le fameux bréviaire qui était posé sur la table à côté de moi, un vieux papier tout jaune par le haut, qui avait l'air de servir de signet, et qui avait traversé les siècles maintenu à sa place par la vénération des héritiers. Je cherchai, en tâtonnant, cette feuille inutile, je la trouvai, je la tordis, et, la présentant à la flamme mourante, je l'allumai.

«Mais, sous mes doigts, comme par magie, à mesure que le feu montait, je vis des caractères jaunâtres sortir du papier blanc et apparaître sur la feuille; alors la terreur me prit: je serrai dans mes mains le papier, j'étouffai le feu, j'allumai directement la bougie au foyer, je rouvris avec une indicible émotion la lettre froissée, et je reconnus qu'une encre mystérieuse et sympathique avait tracé ces lettres apparentes seulement au contact de la vive chaleur. Un peu plus du tiers du papier avait été consumé par la flamme: c'est ce papier que vous avez lu ce matin; relisez-le, Dantès; puis quand vous l'aurez relu, je vous compléterai, moi, les phrases interrompues et le sens incomplet.»

Et Faria, interrompant, offrit le papier à Dantès qui, cette fois, relut avidement les mots suivants tracés avec une encre rousse, pareille à la rouille:

Cejourd'hui 25 avril 1498, ay
Alexandre VI, et craignant que, non
il ne veuille hériter de moi et ne me ré
et Bentivoglio, morts empoisonnés,
mon légataire universel, que j'ai enf
pour l'avoir visité avec moi, c'est-à-dire dans
île de Monte-Cristo, tout ce que je pos
reries, diamants, bijoux; que seul
peut monter à peu près à deux mil
trouvera ayant levé la vingtième roch
crique de l'Est en droite ligne. Deux ouvertu
dans ces grottes: le trésor est dans l'angle le plus é
lequel trésor je lui lègue et cède en tou
seul héritier.
25 avril 1498
CES

«Maintenant, reprit l'abbé, lisez cet autre papier.» Et il présenta à Dantès une seconde feuille avec d'autres fragments de lignes. Dantès prit et lut:

ant été invité à dîner par Sa Sainteté
content de m'avoir fait payer le chapeau,
serve le sort des cardinaux Crapara
je déclare à mon neveu Guido Spada,
oui dans un endroit qu'il connaît
les grottes de la petite
sédais de lingots, d'or monnayé, de pier
je connais l'existence de ce trésor, qui
lions d'écus romains, et qu'il
e, à partir de la petite
res ont été pratiquées
loigné de la deuxième,
te propriété comme à mon
AR † SPADA

Faria le suivait d'un œil ardent.

«Et maintenant, dit-il, lorsqu'il eut vu que Dantès en était arrivé à la dernière ligne, rapprochez les deux fragments, et jugez vous-même.»

Dantès obéit; les deux fragments rapprochés donnaient l'ensemble suivant:

«Cejourd'hui 25 avril 1498, ay... ant été invité à dîner par Sa Sainteté Alexandre VI, et craignant que, non... content de m'avoir fait payer le chapeau, il ne veuille hériter de moi et ne me ré... serve le sort des cardinaux Crapara et Bentivoglio, morts empoisonnés,... je déclare à mon neveu Guido Spada, mon légataire universel, que j'ai en... foui dans un endroit qu'il connaît pour l'avoir visité avec moi, c'est-à-dire dans... les grottes de la petite île de Monte-Cristo, tout ce que je pos... sédais de lingots, d'or monnayé, pierreries, diamants bijoux; que seul... je connais l'existence de ce trésor qui peut monter à peu près à deux mil... lions d'écus romains, et qu'il trouvera ayant levé la vingtième roch... e à partir de la petite crique de l'Est en droite ligne. Deux ouvertu... res ont été pratiquées dans ces grottes: le trésor est dans l'angle le plus é... loigné de la deuxième, lequel trésor je lui lègue et cède en tou... te propriété, comme à mon seul héritier.

«25 avril 1498

«CESAR.... SPADA.»

«Eh bien, comprenez-vous enfin? dit Faria.

—C'était la déclaration du cardinal Spada et le testament que l'on cherchait depuis si longtemps? dit Edmond encore incrédule.

—Oui, mille fois oui.

—Qui l'a reconstruite ainsi?

—Moi, qui, à l'aide du fragment restant, ai deviné le reste en mesurant la longueur des lignes par celle du papier et en pénétrant dans le sens caché au moyen du sens visible, comme on se guide dans un souterrain par un reste de lumière qui vient d'en haut.

—Et qu'avez-vous fait quand vous avez cru avoir acquis cette conviction?

—J'ai voulu partir et je suis parti à l'instant même, emportant avec moi le commencement de mon grand travail sur l'unité d'un royaume d'Italie; mais depuis longtemps la police impériale, qui, dans ce temps, au contraire de ce que Napoléon a voulu depuis, quand un fils lui fut né, voulait la division des provinces, avait les yeux sur moi: mon départ précipité, dont elle était loin de deviner la cause, éveilla ses soupçons, et au moment où je m'embarquais à Piombino je fus arrêté.

«Maintenant, continua Faria en regardant Dantès avec une expression presque paternelle, maintenant, mon ami, vous en savez autant que moi: si nous nous sauvons jamais ensemble, la moitié de mon trésor est à vous; et si je meurs ici et que vous vous sauviez seul, il vous appartient en totalité.

—Mais, demanda Dantès hésitant, ce trésor n'a-t-il pas dans ce monde quelque plus légitime possesseur que nous?

—Mais non, rassurez-vous, la famille est éteinte complètement; le dernier comte de Spada, d'ailleurs, m'a fait son héritier; en me léguant ce bréviaire symbolique il m'a légué ce qu'il contenait; non, non, tranquillisez-vous: si nous mettons la main sur cette fortune, nous pourrons en jouir sans remords.

—Et vous dites que ce trésor renferme....

—Deux millions d'écus romains, treize millions à peu près de notre monnaie.

—Impossible! dit Dantès effrayé par l'énormité de la somme.

—Impossible! et pourquoi? reprit le vieillard. La famille Spada était une des plus vieilles et des plus puissantes familles du quinzième siècle. D'ailleurs, dans ces temps où toute spéculation et toute industrie étaient absentes, ces agglomérations d'or et de bijoux ne sont pas rares, il y a encore aujourd'hui des familles romaines qui meurent de faim près d'un million en diamants et en pierreries transmis par majorat, et auquel elles ne peuvent toucher.»

Edmond croyait rêver: il flottait entre l'incrédulité et la joie.

«Je n'ai gardé si longtemps le secret avec vous, continua Faria, d'abord que pour vous éprouver, et ensuite pour vous surprendre; si nous nous fussions évadés avant mon accès de catalepsie, je vous conduisais à Monte-Cristo; maintenant, ajouta-t-il avec un soupir, c'est vous qui m'y conduirez. Eh bien, Dantès, vous ne me remerciez pas?

—Ce trésor vous appartient, mon ami, dit Dantès, il appartient à vous seul, et je n'y ai aucun droit: je ne suis point votre parent.

—Vous êtes mon fils, Dantès! s'écria le vieillard, vous êtes l'enfant de ma captivité; mon état me condamnait au célibat: Dieu vous a envoyé à moi pour consoler à la fois l'homme qui ne pouvait être père et le prisonnier qui ne pouvait être libre.»

Et Faria tendit le bras qui lui restait au jeune homme qui se jeta à son cou en pleurant.

 

Chapter 18. The Treasure.

When Dantes returned next morning to the chamber of his companion in captivity, he found Faria seated and looking composed. In the ray of light which entered by the narrow window of his cell, he held open in his left hand, of which alone, it will be recollected, he retained the use, a sheet of paper, which, from being constantly rolled into a small compass, had the form of a cylinder, and was not easily kept open. He did not speak, but showed the paper to Dantes.

"What is that?" he inquired.

"Look at it," said the abbe with a smile.

"I have looked at it with all possible attention," said Dantes, "and I only see a half-burnt paper, on which are traces of Gothic characters inscribed with a peculiar kind of ink."

"This paper, my friend," said Faria, "I may now avow to you, since I have the proof of your fidelity—this paper is my treasure, of which, from this day forth, one-half belongs to you."

The sweat started forth on Dantes brow. Until this day and for how long a time!—he had refrained from talking of the treasure, which had brought upon the abbe the accusation of madness. With his instinctive delicacy Edmond had preferred avoiding any touch on this painful chord, and Faria had been equally silent. He had taken the silence of the old man for a return to reason; and now these few words uttered by Faria, after so painful a crisis, seemed to indicate a serious relapse into mental alienation.

"Your treasure?" stammered Dantes. Faria smiled.

"Yes," said he. "You have, indeed, a noble nature, Edmond, and I see by your paleness and agitation what is passing in your heart at this moment. No, be assured, I am not mad. This treasure exists, Dantes, and if I have not been allowed to possess it, you will. Yes—you. No one would listen or believe me, because everyone thought me mad; but you, who must know that I am not, listen to me, and believe me so afterwards if you will."

"Alas," murmured Edmond to himself, "this is a terrible relapse! There was only this blow wanting." Then he said aloud, "My dear friend, your attack has, perhaps, fatigued you; had you not better repose awhile? To-morrow, if you will, I will hear your narrative; but to-day I wish to nurse you carefully. Besides," he said, "a treasure is not a thing we need hurry about."

"On the contrary, it is a matter of the utmost importance, Edmond!" replied the old man. "Who knows if to-morrow, or the next day after, the third attack may not come on? and then must not all be over? Yes, indeed, I have often thought with a bitter joy that these riches, which would make the wealth of a dozen families, will be forever lost to those men who persecute me. This idea was one of vengeance to me, and I tasted it slowly in the night of my dungeon and the despair of my captivity. But now I have forgiven the world for the love of you; now that I see you, young and with a promising future,—now that I think of all that may result to you in the good fortune of such a disclosure, I shudder at any delay, and tremble lest I should not assure to one as worthy as yourself the possession of so vast an amount of hidden wealth." Edmond turned away his head with a sigh.

"You persist in your incredulity, Edmond," continued Faria. "My words have not convinced you. I see you require proofs. Well, then, read this paper, which I have never shown to any one."

"To-morrow, my dear friend," said Edmond, desirous of not yielding to the old man's madness. "I thought it was understood that we should not talk of that until to-morrow."

"Then we will not talk of it until to-morrow; but read this paper to-day."

"I will not irritate him," thought Edmond, and taking the paper, of which half was wanting,—having been burnt, no doubt, by some accident,—he read:—

"This treasure, which may amount to two... of Roman crowns in the most distant a... of the second opening wh... declare to belong to him alo... heir. "25th April, 149-"

"Well!" said Faria, when the young man had finished reading it.

"Why," replied Dantes, "I see nothing but broken lines and unconnected words, which are rendered illegible by fire."

"Yes, to you, my friend, who read them for the first time; but not for me, who have grown pale over them by many nights' study, and have reconstructed every phrase, completed every thought."

"And do you believe you have discovered the hidden meaning?"

"I am sure I have, and you shall judge for yourself; but first listen to the history of this paper."

"Silence!" exclaimed Dantes. "Steps approach—I go—adieu."

And Dantes, happy to escape the history and explanation which would be sure to confirm his belief in his friend's mental instability, glided like a snake along the narrow passage; while Faria, restored by his alarm to a certain amount of activity, pushed the stone into place with his foot, and covered it with a mat in order the more effectually to avoid discovery.

It was the governor, who, hearing of Faria's illness from the jailer, had come in person to see him.

Faria sat up to receive him, avoiding all gestures in order that he might conceal from the governor the paralysis that had already half stricken him with death. His fear was lest the governor, touched with pity, might order him to be removed to better quarters, and thus separate him from his young companion. But fortunately this was not the case, and the governor left him, convinced that the poor madman, for whom in his heart he felt a kind of affection, was only troubled with a slight indisposition.

During this time, Edmond, seated on his bed with his head in his hands, tried to collect his scattered thoughts. Faria, since their first acquaintance, had been on all points so rational and logical, so wonderfully sagacious, in fact, that he could not understand how so much wisdom on all points could be allied with madness. Was Faria deceived as to his treasure, or was all the world deceived as to Faria?

Dantes remained in his cell all day, not daring to return to his friend, thinking thus to defer the moment when he should be convinced, once for all, that the abbe was mad—such a conviction would be so terrible!

But, towards the evening after the hour for the customary visit had gone by, Faria, not seeing the young man appear, tried to move and get over the distance which separated them. Edmond shuddered when he heard the painful efforts which the old man made to drag himself along; his leg was inert, and he could no longer make use of one arm. Edmond was obliged to assist him, for otherwise he would not have been able to enter by the small aperture which led to Dantes' chamber.

"Here I am, pursuing you remorselessly," he said with a benignant smile. "You thought to escape my munificence, but it is in vain. Listen to me."

Edmond saw there was no escape, and placing the old man on his bed, he seated himself on the stool beside him.

"You know," said the abbe, "that I was the secretary and intimate friend of Cardinal Spada, the last of the princes of that name. I owe to this worthy lord all the happiness I ever knew. He was not rich, although the wealth of his family had passed into a proverb, and I heard the phrase very often, 'As rich as a Spada.' But he, like public rumor, lived on this reputation for wealth; his palace was my paradise. I was tutor to his nephews, who are dead; and when he was alone in the world, I tried by absolute devotion to his will, to make up to him all he had done for me during ten years of unremitting kindness. The cardinal's house had no secrets for me. I had often seen my noble patron annotating ancient volumes, and eagerly searching amongst dusty family manuscripts. One day when I was reproaching him for his unavailing searches, and deploring the prostration of mind that followed them, he looked at me, and, smiling bitterly, opened a volume relating to the History of the City of Rome. There, in the twentieth chapter of the Life of Pope Alexander VI., were the following lines, which I can never forget:—

"'The great wars of Romagna had ended; Caesar Borgia, who had completed his conquest, had need of money to purchase all Italy. The pope had also need of money to bring matters to an end with Louis XII. King of France, who was formidable still in spite of his recent reverses; and it was necessary, therefore, to have recourse to some profitable scheme, which was a matter of great difficulty in the impoverished condition of exhausted Italy. His holiness had an idea. He determined to make two cardinals.'

"By choosing two of the greatest personages of Rome, especially rich men—this was the return the holy father looked for. In the first place, he could sell the great appointments and splendid offices which the cardinals already held; and then he had the two hats to sell besides. There was a third point in view, which will appear hereafter. The pope and Caesar Borgia first found the two future cardinals; they were Giovanni Rospigliosi, who held four of the highest dignities of the Holy See, and Caesar Spada, one of the noblest and richest of the Roman nobility; both felt the high honor of such a favor from the pope. They were ambitious, and Caesar Borgia soon found purchasers for their appointments. The result was, that Rospigliosi and Spada paid for being cardinals, and eight other persons paid for the offices the cardinals held before their elevation, and thus eight hundred thousand crowns entered into the coffers of the speculators.

"It is time now to proceed to the last part of the speculation. The pope heaped attentions upon Rospigliosi and Spada, conferred upon them the insignia of the cardinalate, and induced them to arrange their affairs and take up their residence at Rome. Then the pope and Caesar Borgia invited the two cardinals to dinner. This was a matter of dispute between the holy father and his son. Caesar thought they could make use of one of the means which he always had ready for his friends, that is to say, in the first place, the famous key which was given to certain persons with the request that they go and open a designated cupboard. This key was furnished with a small iron point,—a negligence on the part of the locksmith. When this was pressed to effect the opening of the cupboard, of which the lock was difficult, the person was pricked by this small point, and died next day. Then there was the ring with the lion's head, which Caesar wore when he wanted to greet his friends with a clasp of the hand. The lion bit the hand thus favored, and at the end of twenty-four hours, the bite was mortal. Caesar proposed to his father, that they should either ask the cardinals to open the cupboard, or shake hands with them; but Alexander VI., replied: 'Now as to the worthy cardinals, Spada and Rospigliosi, let us ask both of them to dinner, something tells me that we shall get that money back. Besides, you forget, Caesar, an indigestion declares itself immediately, while a prick or a bite occasions a delay of a day or two.' Caesar gave way before such cogent reasoning, and the cardinals were consequently invited to dinner.

"The table was laid in a vineyard belonging to the pope, near San Pierdarena, a charming retreat which the cardinals knew very well by report. Rospigliosi, quite set up with his new dignities, went with a good appetite and his most ingratiating manner. Spada, a prudent man, and greatly attached to his only nephew, a young captain of the highest promise, took paper and pen, and made his will. He then sent word to his nephew to wait for him near the vineyard; but it appeared the servant did not find him.

"Spada knew what these invitations meant; since Christianity, so eminently civilizing, had made progress in Rome, it was no longer a centurion who came from the tyrant with a message, 'Caesar wills that you die.' but it was a legate a latere, who came with a smile on his lips to say from the pope, 'His holiness requests you to dine with him.'

"Spada set out about two o'clock to San Pierdarena. The pope awaited him. The first sight that attracted the eyes of Spada was that of his nephew, in full costume, and Caesar Borgia paying him most marked attentions. Spada turned pale, as Caesar looked at him with an ironical air, which proved that he had anticipated all, and that the snare was well spread. They began dinner and Spada was only able to inquire of his nephew if he had received his message. The nephew replied no; perfectly comprehending the meaning of the question. It was too late, for he had already drunk a glass of excellent wine, placed for him expressly by the pope's butler. Spada at the same moment saw another bottle approach him, which he was pressed to taste. An hour afterwards a physician declared they were both poisoned through eating mushrooms. Spada died on the threshold of the vineyard; the nephew expired at his own door, making signs which his wife could not comprehend.

"Then Caesar and the pope hastened to lay hands on the heritage, under presence of seeking for the papers of the dead man. But the inheritance consisted in this only, a scrap of paper on which Spada had written:—'I bequeath to my beloved nephew my coffers, my books, and, amongst others, my breviary with the gold corners, which I beg he will preserve in remembrance of his affectionate uncle.'

"The heirs sought everywhere, admired the breviary, laid hands on the furniture, and were greatly astonished that Spada, the rich man, was really the most miserable of uncles—no treasures—unless they were those of science, contained in the library and laboratories. That was all. Caesar and his father searched, examined, scrutinized, but found nothing, or at least very little; not exceeding a few thousand crowns in plate, and about the same in ready money; but the nephew had time to say to his wife before he expired: 'Look well among my uncle's papers; there is a will.'

"They sought even more thoroughly than the august heirs had done, but it was fruitless. There were two palaces and a vineyard behind the Palatine Hill; but in these days landed property had not much value, and the two palaces and the vineyard remained to the family since they were beneath the rapacity of the pope and his son. Months and years rolled on. Alexander VI. died, poisoned,—you know by what mistake. Caesar, poisoned at the same time, escaped by shedding his skin like a snake; but the new skin was spotted by the poison till it looked like a tiger's. Then, compelled to quit Rome, he went and got himself obscurely killed in a night skirmish, scarcely noticed in history. After the pope's death and his son's exile, it was supposed that the Spada family would resume the splendid position they had held before the cardinal's time; but this was not the case. The Spadas remained in doubtful ease, a mystery hung over this dark affair, and the public rumor was, that Caesar, a better politician than his father, had carried off from the pope the fortune of the two cardinals. I say the two, because Cardinal Rospigliosi, who had not taken any precaution, was completely despoiled.

"Up to this point," said Faria, interrupting the thread of his narrative, "this seems to you very meaningless, no doubt, eh?"

"Oh, my friend," cried Dantes, "on the contrary, it seems as if I were reading a most interesting narrative; go on, I beg of you."

"I will."

"The family began to get accustomed to their obscurity. Years rolled on, and amongst the descendants some were soldiers, others diplomatists; some churchmen, some bankers; some grew rich, and some were ruined. I come now to the last of the family, whose secretary I was—the Count of Spada. I had often heard him complain of the disproportion of his rank with his fortune; and I advised him to invest all he had in an annuity. He did so, and thus doubled his income. The celebrated breviary remained in the family, and was in the count's possession. It had been handed down from father to son; for the singular clause of the only will that had been found, had caused it to be regarded as a genuine relic, preserved in the family with superstitious veneration. It was an illuminated book, with beautiful Gothic characters, and so weighty with gold, that a servant always carried it before the cardinal on days of great solemnity.

"At the sight of papers of all sorts,—titles, contracts, parchments, which were kept in the archives of the family, all descending from the poisoned cardinal, I in my turn examined the immense bundles of documents, like twenty servitors, stewards, secretaries before me; but in spite of the most exhaustive researches, I found—nothing. Yet I had read, I had even written a precise history of the Borgia family, for the sole purpose of assuring myself whether any increase of fortune had occurred to them on the death of the Cardinal Caesar Spada; but could only trace the acquisition of the property of the Cardinal Rospigliosi, his companion in misfortune.

"I was then almost assured that the inheritance had neither profited the Borgias nor the family, but had remained unpossessed like the treasures of the Arabian Nights, which slept in the bosom of the earth under the eyes of the genie. I searched, ransacked, counted, calculated a thousand and a thousand times the income and expenditure of the family for three hundred years. It was useless. I remained in my ignorance, and the Count of Spada in his poverty. My patron died. He had reserved from his annuity his family papers, his library, composed of five thousand volumes, and his famous breviary. All these he bequeathed to me, with a thousand Roman crowns, which he had in ready money, on condition that I would have anniversary masses said for the repose of his soul, and that I would draw up a genealogical tree and history of his house. All this I did scrupulously. Be easy, my dear Edmond, we are near the conclusion.

"In 1807, a month before I was arrested, and a fortnight after the death of the Count of Spada, on the 25th of December (you will see presently how the date became fixed in my memory), I was reading, for the thousandth time, the papers I was arranging, for the palace was sold to a stranger, and I was going to leave Rome and settle at Florence, intending to take with me twelve thousand francs I possessed, my library, and the famous breviary, when, tired with my constant labor at the same thing, and overcome by a heavy dinner I had eaten, my head dropped on my hands, and I fell asleep about three o'clock in the afternoon. I awoke as the clock was striking six. I raised my head; I was in utter darkness. I rang for a light, but as no one came, I determined to find one for myself. It was indeed but anticipating the simple manners which I should soon be under the necessity of adopting. I took a wax-candle in one hand, and with the other groped about for a piece of paper (my match-box being empty), with which I proposed to get a light from the small flame still playing on the embers. Fearing, however, to make use of any valuable piece of paper, I hesitated for a moment, then recollected that I had seen in the famous breviary, which was on the table beside me, an old paper quite yellow with age, and which had served as a marker for centuries, kept there by the request of the heirs. I felt for it, found it, twisted it up together, and putting it into the expiring flame, set light to it.

"But beneath my fingers, as if by magic, in proportion as the fire ascended, I saw yellowish characters appear on the paper. I grasped it in my hand, put out the flame as quickly as I could, lighted my taper in the fire itself, and opened the crumpled paper with inexpressible emotion, recognizing, when I had done so, that these characters had been traced in mysterious and sympathetic ink, only appearing when exposed to the fire; nearly one-third of the paper had been consumed by the flame. It was that paper you read this morning; read it again, Dantes, and then I will complete for you the incomplete words and unconnected sense."

Faria, with an air of triumph, offered the paper to Dantes, who this time read the following words, traced with an ink of a reddish color resembling rust:—

     "This 25th day of April, 1498, be...

     Alexander VI., and fearing that not...

     he may desire to become my heir, and re...

     and Bentivoglio, who were poisoned,...

     my sole heir, that I have bu...

     and has visited with me, that is, in...

     Island of Monte Cristo, all I poss...

     jewels, diamonds, gems; that I alone...

     may amount to nearly two mil...

     will find on raising the twentieth ro...

     creek to the east in a right line. Two open...

     in these caves; the treasure is in the furthest a...

     which treasure I bequeath and leave en...

     as my sole heir.

     "25th April, 1498.

     "Caes...

"And now," said the abbe, "read this other paper;" and he presented to Dantes a second leaf with fragments of lines written on it, which Edmond read as follows:—

           "...ing invited to dine by his Holiness

        ...content with making me pay for my hat,

   ...serves for me the fate of Cardinals Caprara

           ...I declare to my nephew, Guido Spada

                      ...ried in a place he knows

                        ...the caves of the small

                 ...essed of ingots, gold, money,

 ...know of the existence of this treasure, which

           ...lions of Roman crowns, and which he

                             ...ck from the small

                           ...ings have been made

                           ...ngle in the second;

                                   ...tire to him

                                    ...ar Spada."

Faria followed him with an excited look, "and now," he said, when he saw that Dantes had read the last line, "put the two fragments together, and judge for yourself." Dantes obeyed, and the conjointed pieces gave the following:—

"This 25th day of April, 1498, be...ing invited to dine by his Holiness Alexander VI., and fearing that not...content with making me pay for my hat, he may desire to become my heir, and re...serves for me the fate of Cardinals Caprara and Bentivoglio, who were poisoned...I declare to my nephew, Guido Spada, my sole heir, that I have bu...ried in a place he knows and has visited with me, that is, in...the caves of the small Island of Monte Cristo all I poss...ssed of ingots, gold, money, jewels, diamonds, gems; that I alone...know of the existence of this treasure, which may amount to nearly two mil...lions of Roman crowns, and which he will find on raising the twentieth ro...ck from the small creek to the east in a right line. Two open...ings have been made in these caves; the treasure is in the furthest a...ngle in the second; which treasure I bequeath and leave en...tire to him as my sole heir. "25th April, 1498. "Caes...ar Spada."

"Well, do you comprehend now?" inquired Faria.

"It is the declaration of Cardinal Spada, and the will so long sought for," replied Edmond, still incredulous.

"Yes; a thousand times, yes!"

"And who completed it as it now is?"

"I did. Aided by the remaining fragment, I guessed the rest; measuring the length of the lines by those of the paper, and divining the hidden meaning by means of what was in part revealed, as we are guided in a cavern by the small ray of light above us."

"And what did you do when you arrived at this conclusion?"

"I resolved to set out, and did set out at that very instant, carrying with me the beginning of my great work, the unity of the Italian kingdom; but for some time the imperial police (who at this period, quite contrary to what Napoleon desired so soon as he had a son born to him, wished for a partition of provinces) had their eyes on me; and my hasty departure, the cause of which they were unable to guess, having aroused their suspicions, I was arrested at the very moment I was leaving Piombino.

"Now," continued Faria, addressing Dantes with an almost paternal expression, "now, my dear fellow, you know as much as I do myself. If we ever escape together, half this treasure is yours; if I die here, and you escape alone, the whole belongs to you."

"But," inquired Dantes hesitating, "has this treasure no more legitimate possessor in the world than ourselves?"

"No, no, be easy on that score; the family is extinct. The last Count of Spada, moreover, made me his heir, bequeathing to me this symbolic breviary, he bequeathed to me all it contained; no, no, make your mind satisfied on that point. If we lay hands on this fortune, we may enjoy it without remorse."

"And you say this treasure amounts to"—

"Two millions of Roman crowns; nearly thirteen millions of our money." [*]

     * $2,600,000 in 1894.

"Impossible!" said Dantes, staggered at the enormous amount.

"Impossible? and why?" asked the old man. "The Spada family was one of the oldest and most powerful families of the fifteenth century; and in those times, when other opportunities for investment were wanting, such accumulations of gold and jewels were by no means rare; there are at this day Roman families perishing of hunger, though possessed of nearly a million in diamonds and jewels, handed down by entail, and which they cannot touch." Edmond thought he was in a dream—he wavered between incredulity and joy.

"I have only kept this secret so long from you," continued Faria, "that I might test your character, and then surprise you. Had we escaped before my attack of catalepsy, I should have conducted you to Monte Cristo; now," he added, with a sigh, "it is you who will conduct me thither. Well, Dantes, you do not thank me?"

"This treasure belongs to you, my dear friend," replied Dantes, "and to you only. I have no right to it. I am no relation of yours."

"You are my son, Dantes," exclaimed the old man. "You are the child of my captivity. My profession condemns me to celibacy. God has sent you to me to console, at one and the same time, the man who could not be a father, and the prisoner who could not get free." And Faria extended the arm of which alone the use remained to him to the young man who threw himself upon his neck and wept.




XIX Le troisième accès.

Maintenant que ce trésor, qui avait été si longtemps l'objet des méditations de l'abbé, pouvait assurer le bonheur à venir de celui que Faria aimait véritablement comme son fils, il avait encore doublé de valeur à ses yeux; tous les jours il s'appesantissait sur la quantité de ce trésor, expliquant à Dantès tout ce qu'avec treize ou quatorze millions de fortune un homme dans nos temps modernes pouvait faire de bien à ses amis; et alors le visage de Dantès se rembrunissait, car le serment de vengeance qu'il avait fait se représentait à sa pensée, et il songeait lui, combien dans nos temps modernes aussi un homme avec treize ou quatorze millions de fortune pouvait faire de mal à ses ennemis.

L'abbé ne connaissait pas l'île de Monte-Cristo mais Dantès la connaissait: il avait souvent passé devant cette île, située à vingt-cinq milles de la Pianosa, entre la Corse et l'île d'Elbe, et une fois même il y avait relâché. Cette île était, avait toujours été et est encore complètement déserte; c'est un rocher de forme presque conique, qui semble avoir été poussé par quelque cataclysme volcanique du fond de l'abîme à la surface de la mer.

Dantès faisait le plan de l'île à Faria, et Faria donnait des conseils à Dantès sur les moyens à employer pour retrouver le trésor.

Mais Dantès était loin d'être aussi enthousiaste et surtout aussi confiant que le vieillard. Certes, il était bien certain maintenant que Faria n'était pas fou, et la façon dont il était arrivé à la découverte qui avait fait croire à sa folie redoublait encore son admiration pour lui; mais aussi il ne pouvait croire que ce dépôt en supposant qu'il eût existé, existât encore, et, quand il ne regardait pas le trésor comme chimérique, il le regardait du moins comme absent.

Cependant, comme si le destin eût voulu ôter aux prisonniers leur dernière espérance et leur faire comprendre qu'ils étaient condamnés à une prison perpétuelle, un nouveau malheur les atteignit: la galerie du bord de la mer, qui depuis longtemps menaçait ruine, avait été reconstruite; on avait réparé les assises et bouché avec d'énormes quartiers de roc le trou déjà à demi comblé par Dantès. Sans cette précaution, qui avait été suggérée, on se le rappelle, au jeune homme par l'abbé, leur malheur était bien plus grand encore, car on découvrait leur tentative d'évasion, et on les séparait indubitablement: une nouvelle porte, plus forte, plus inexorable que les autres, s'était donc encore refermée sur eux.

«Vous voyez bien, disait le jeune homme avec une douce tristesse à Faria, que Dieu veut m'ôter jusqu'au mérite de ce que vous appelez mon dévouement pour vous. Je vous ai promis de rester éternellement avec vous, et je ne suis plus libre maintenant de ne pas tenir ma promesse; je n'aurai pas plus le trésor que vous, et nous ne sortirons d'ici ni l'un ni l'autre. Au reste, mon véritable trésor, voyez-vous, mon ami, n'est pas celui qui m'attendait sous les sombres roches de Monte-Cristo, c'est votre présence, c'est notre cohabitation de cinq ou six heures par jour, malgré nos geôliers; ce sont ces rayons d'intelligence que vous avez versés dans mon cerveau, ces langues que vous avez implantées dans ma mémoire et qui y poussent avec toutes leurs ramifications philologiques. Ces sciences diverses que vous m'avez rendues si faciles par la profondeur de la connaissance que vous en avez et la netteté des principes où vous les avez réduites, voilà mon trésor, ami, voilà en quoi vous m'avez fait riche et heureux. Croyez-moi et consolez-vous, cela vaut mieux pour moi que des tonnes d'or et des caisses de diamants, ne fussent-elles pas problématiques, comme ces nuages que l'on voit le matin flotter sur la mer, que l'on prend pour des terres fermes, et qui s'évaporent, se volatilisent et s'évanouissent à mesure qu'on s'en approche. Vous avoir près de moi le plus longtemps possible, écouter votre voix éloquente orner mon esprit, retremper mon âme, faire toute mon organisation capable de grandes et terribles choses si jamais je suis libre, les emplir si bien que le désespoir auquel j'étais prêt à me laisser aller quand je vous ai connu n'y trouve plus de place, voilà ma fortune, à moi: celle-là n'est point chimérique; je vous la dois bien véritable, et tous les souverains de la terre, fussent-ils des César Borgia, ne viendraient pas à bout de me l'enlever.»

Ainsi, ce furent pour les deux infortunés, sinon d'heureux jours, du moins des jours assez promptement écoulés que les jours qui suivirent. Faria, qui pendant de si longues années avait gardé le silence sur le trésor, en reparlait maintenant à toute occasion. Comme il l'avait prévu, il était resté paralysé du bras droit et de la jambe gauche, et avait à peu près perdu tout espoir d'en jouir lui-même; mais il rêvait toujours pour son jeune compagnon une délivrance ou une évasion, et il en jouissait pour lui. De peur que la lettre ne fût un jour égarée ou perdue, il avait forcé Dantès de l'apprendre par cœur, et Dantès la savait depuis le premier jusqu'au dernier mot. Alors il avait détruit la seconde partie, certain qu'on pouvait retrouver et saisir la première sans en deviner le véritable sens. Quelquefois, des heures entières se passèrent pour Faria à donner des instructions à Dantès, instructions qui devaient lui servir au jour de sa liberté. Alors, une fois libre, du jour, de l'heure, du moment où il serait libre, il ne devait plus avoir qu'une seule et unique pensée, gagner Monte-Cristo par un moyen quelconque, y rester seul sous un prétexte qui ne donnât point de soupçons, et, une fois là, une fois seul, tâcher de retrouver les grottes merveilleuses et fouiller l'endroit indiqué. L'endroit indiqué, on se le rappelle, c'est l'angle le plus éloigné de la seconde ouverture.

En attendant, les heures passaient, sinon rapides, du moins supportables. Faria, comme nous l'avons dit, sans avoir retrouvé l'usage de sa main et de son pied, avait reconquis toute la netteté de son intelligence, et avait peu à peu, outre les connaissances morales que nous avons détaillées, appris à son jeune compagnon ce métier patient et sublime du prisonnier, qui de rien sait faire quelque chose. Ils s'occupaient donc éternellement, Faria de peur de se voir vieillir, Dantès de peur de se rappeler son passé presque éteint, et qui ne flottait plus au plus profond de sa mémoire que comme une lumière lointaine égarée dans la nuit; tout allait ainsi, comme dans ces existences où le malheur n'a rien dérangé et qui s'écoulent machinales et calmes sous l'œil de la Providence.

Mais, sous ce calme superficiel, il y avait dans le cœur du jeune homme, et dans celui du vieillard peut-être, bien des élans retenus, bien des soupirs étouffés, qui se faisaient jour lorsque Faria était resté seul et qu'Edmond était rentré chez lui.

Une nuit, Edmond se réveilla en sursaut, croyant s'être entendu appeler.

Il ouvrit les yeux et essaya de percer les épaisseurs de l'obscurité.

Son nom, ou plutôt une voix plaintive qui essayait d'articuler son nom, arriva jusqu'à lui.

Il se leva sur son lit, la sueur de l'angoisse au front, et écouta. Plus de doute, la plainte venait du cachot de son compagnon.

«Grand Dieu! murmura Dantès; serait-ce...?»

Et il déplaça son lit, tira la pierre, s'élança dans le corridor et parvint à l'extrémité opposée; la dalle était levée.

À la lueur de cette lampe informe et vacillante dont nous avons parlé, Edmond vit le vieillard pâle, debout encore et se cramponnant au bois de son lit. Ses traits étaient bouleversés par ces horribles symptômes qu'il connaissait déjà et qui l'avaient tant épouvanté lorsqu'ils étaient apparus pour la première fois.

«Eh bien, mon ami dit Faria résigné, vous comprenez, n'est-ce pas? et je n'ai besoin de vous rien apprendre!»

Edmond poussa un cri douloureux, et perdant complètement la tête, il s'élança vers la porte en criant:

«Au secours! au secours!»

Faria eut encore la force de l'arrêter par le bras.

«Silence! dit-il, ou vous êtes perdu. Ne songeons plus qu'à vous mon ami, à vous rendre votre captivité supportable ou votre fuite possible. Il vous faudrait des années pour refaire seul tout ce que j'ai fait ici, et qui serait détruit à l'instant même par la connaissance que nos surveillants auraient de notre intelligence. D'ailleurs, soyez tranquille, mon ami, le cachot que je vais quitter ne restera pas longtemps vide: un autre malheureux viendra prendre ma place. À cet autre, vous apparaîtrez comme un ange sauveur. Celui-là sera peut-être jeune, fort et patient comme vous, celui-là pourra vous aider dans votre fuite, tandis que je l'empêchais. Vous n'aurez plus une moitié de cadavre liée à vous pour vous paralyser tous vos mouvements. Décidément, Dieu fait enfin quelque chose pour vous: il vous rend plus qu'il ne vous ôte, et il est bien temps que je meure.»

Edmond ne put que joindre les mains et s'écrier:

«Oh! mon ami, mon ami, taisez-vous!»

Puis reprenant sa force un instant ébranlée par ce coup imprévu et son courage plié par les paroles du vieillard:

«Oh! dit-il, je vous ai déjà sauvé une fois, je vous sauverai bien une seconde!»

Et il souleva le pied du lit et en tira le flacon encore au tiers plein de la liqueur rouge.

«Tenez, dit-il; il en reste encore, de ce breuvage sauveur. Vite, vite, dites-moi ce qu'il faut que je fasse cette fois; y a-til des instructions nouvelles? Parlez, mon ami, j'écoute.

—Il n'y a pas d'espoir, répondit Faria en secouant la tête; mais n'importe; Dieu veut que l'homme qu'il a créé, et dans le cœur duquel il a si profondément enraciné l'amour de la vie, fasse tout ce qu'il pourra pour conserver cette existence si pénible parfois, si chère toujours.

—Oh! oui, oui, s'écria Dantès, et je vous sauverai, vous dis-je!

—Eh bien, essayez donc! le froid me gagne; je sens le sang qui afflue à mon cerveau; cet horrible tremblement qui fait claquer mes dents et semble disjoindre mes os commence à secouer tout mon corps; dans cinq minutes le mal éclatera, dans un quart d'heure il ne restera plus de moi qu'un cadavre.

—Oh! s'écria Dantès le cœur navré de douleur.

—Vous ferez comme la première fois, seulement vous n'attendrez pas si longtemps. Tous les ressorts de la vie sont bien usés à cette heure, et la mort, continua-t-il en montrant son bras et sa jambe paralysés, n'aura plus que la moitié de la besogne à faire. Si après m'avoir versé douze gouttes dans la bouche, au lieu de dix, vous voyez que je ne reviens pas, alors vous verserez le reste. Maintenant, portez-moi sur mon lit, car je ne puis plus me tenir debout.»

Edmond prit le vieillard dans ses bras et le déposa sur le lit.

«Maintenant ami, dit Faria, seule consolation de ma vie misérable, vous que le ciel m'a donné un peu tard, mais enfin qu'il m'a donné, présent inappréciable et dont je le remercie; au moment de me séparer de vous pour jamais, je vous souhaite tout le bonheur, toute la prospérité que vous méritez: mon fils je vous bénis!»

Le jeune homme se jeta à genoux, appuyant sa tête contre le lit du vieillard.

«Mais surtout, écoutez bien ce que je vous dis à ce moment suprême: le trésor des Spada existe; Dieu permet qu'il n'y ait plus pour moi ni distance ni obstacle. Je le vois au fond de la seconde grotte; mes yeux percent les profondeurs de la terre et sont éblouis de tant de richesses. Si vous parvenez à fuir, rappelez-vous que le pauvre abbé que tout le monde croyait fou ne l'était pas. Courez à Monte-Cristo, profitez de notre fortune, profitez-en, vous avez assez souffert.»

Une secousse violente interrompit le vieillard; Dantès releva la tête, il vit les yeux qui s'injectaient de rouge: on eût dit qu'une vague de sang venait de monter de sa poitrine à son front.

«Adieu! adieu! murmura le vieillard en pressant convulsivement la main du jeune homme, adieu!

—Oh! pas encore, pas encore! s'écria celui-ci; ne nous abandonnez pas, ô mon Dieu! secourez-le... à l'aide... à moi....

—Silence! silence! murmura le moribond, qu'on ne nous sépare pas si vous me sauvez!

—Vous avez raison. Oh! oui, oui, soyez tranquille, je vous sauverai! D'ailleurs, quoique vous souffriez beaucoup, vous paraissez souffrir moins que la première fois.

—Oh! détrompez-vous! je souffre moins, parce qu'il y a en moi moins de force pour souffrir. À votre âge on a foi dans la vie, c'est le privilège de la jeunesse de croire et d'espérer, mais les vieillards voient plus clairement la mort. Oh! la voilà... elle vient... c'est fini... ma vue se perd... ma raison s'enfuit.... Votre main, Dantès!... adieu!... adieu!»

Et se relevant par un dernier effort dans lequel il rassembla toutes ses facultés.

«Monte-Cristo! dit-il, n'oubliez pas Monte-Cristo!»

Et il retomba sur son lit. La crise fut terrible: des membres tordus, des paupières gonflées, une écume sanglante, un corps sans mouvement, voilà ce qui resta sur ce lit de douleur à la place de l'être intelligent qui s'y était couché un instant auparavant.

Dantès prit la lampe, la posa au chevet du lit sur une pierre qui faisait saillie et d'où sa lueur tremblante éclairait d'un reflet étrange et fantastique ce visage décomposé et ce corps inerte et raidi.

Les yeux fixés, il attendit intrépidement le moment d'administrer le remède sauveur.

Lorsqu'il crut le moment arrivé, il prit le couteau, desserra les dents, qui offrirent moins de résistance que la première fois, compta l'une après l'autre dix gouttes et attendit; la fiole contenait le double encore à peu près de ce qu'il avait versé.

Il attendit dix minutes, un quart d'heure, une demi-heure, rien ne bougea. Tremblant, les cheveux roidis, le front glacé de sueur, il comptait les secondes par les battements de son cœur.

Alors il pensa qu'il était temps d'essayer la dernière épreuve: il approcha la fiole des lèvres violettes de Faria, et, sans avoir besoin de desserrer les mâchoires restées ouvertes, il versa toute la liqueur qu'elle contenait.

Le remède produisit un effet galvanique, un violent tremblement secoua les membres du vieillard, ses yeux se rouvrirent effrayants à voir, il poussa un soupir qui ressemblait à un cri, puis tout ce corps frissonnant rentra peu à peu dans son immobilité.

Les yeux seuls restèrent ouverts.

Une demi-heure, une heure, une heure et demie s'écoulèrent. Pendant cette heure et demie d'angoisse, Edmond, penché sur son ami, la main appliquée à son cœur, sentit successivement ce corps se refroidir et ce cœur éteindre son battement de plus en plus sourd et profond.

Enfin rien ne survécut; le dernier frémissement du cœur cessa, la face devint livide, les yeux restèrent ouverts, mais le regard se ternit.

Il était six heures du matin, le jour commençait à paraître, et son rayon blafard, envahissant le cachot, faisait pâlir la lumière mourante de la lampe. Des reflets étranges passaient sur le visage du cadavre, lui donnant de temps en temps des apparences de vie. Tant que dura cette lutte du jour et de la nuit, Dantès put douter encore; mais dès que le jour eut vaincu, il comprit qu'il était seul avec un cadavre.

Alors une terreur profonde et invincible s'empara de lui; il n'osa plus presser cette main qui pendait hors du lit, il n'osa plus arrêter ses yeux sur ces yeux fixes et blancs qu'il essaya plusieurs fois mais inutilement de fermer, et qui se rouvraient toujours. Il éteignit la lampe, la cacha soigneusement et s'enfuit, replaçant de son mieux la dalle au-dessus de sa tête.

D'ailleurs, il était temps, le geôlier allait venir.

Cette fois, il commença sa visite par Dantès; en sortant de son cachot, il allait passer dans celui de Faria, auquel il portait à déjeuner et du linge.

Rien d'ailleurs n'indiquait chez cet homme qu'il eût connaissance de l'accident arrivé. Il sortit.

Dantès fut alors pris d'une indicible impatience de savoir ce qui allait se passer dans le cachot de son malheureux ami; il rentra donc dans la galerie souterraine et arriva à temps pour entendre les exclamations du porte-clefs, qui appelait à l'aide.

Bientôt les autres porte-clefs entrèrent; puis on entendit ce pas lourd et régulier habituel aux soldats, même hors de leur service. Derrière les soldats arriva le gouverneur.

Edmond entendit le bruit du lit sur lequel on agitait le cadavre; il entendit la voix du gouverneur, qui ordonnait de lui jeter de l'eau au visage, et qui voyant que, malgré cette immersion, le prisonnier ne revenait pas, envoya chercher le médecin.

Le gouverneur sortit; et quelques paroles de compassion parvinrent aux oreilles de Dantès, mêlées à des rires de moquerie.

«Allons, allons, disait l'un, le fou a été rejoindre ses trésors, bon voyage!

—Il n'aura pas, avec tous ses millions, de quoi payer son linceul, disait l'autre.

—Oh! reprit une troisième voix, les linceuls du château d'If ne coûtent pas cher.

—Peut-être, dit un des premiers interlocuteurs, comme c'est un homme d'Église, on fera quelques frais en sa faveur.

—Alors il aura les honneurs du sac.»

Edmond écoutait, ne perdait pas une parole, mais ne comprenait pas grand-chose à tout cela. Bientôt les voix s'éteignirent, et il lui sembla que les assistants quittaient la chambre. Cependant il n'osa y rentrer: on pouvait avoir laissé quelque porte-clefs pour garder le mort.

Il resta donc muet, immobile et retenant sa respiration.

Au bout d'une heure, à peu près, le silence s'anima d'un faible bruit, qui alla croissant.

C'était le gouverneur qui revenait, suivi du médecin et de plusieurs officiers.

Il se fit un moment de silence: il était évident que le médecin s'approchait du lit et examinait le cadavre.

Bientôt les questions commencèrent.

Le médecin analysa le mal auquel le prisonnier avait succombé et déclara qu'il était mort.

Questions et réponses se faisaient avec une nonchalance qui indignait Dantès; il lui semblait que tout le monde devait ressentir pour le pauvre abbé une partie de l'affection qu'il lui portait.

«Je suis fâché de ce que vous m'annoncez là, dit le gouverneur, répondant à cette certitude manifestée par le médecin que le vieillard était bien réellement mort; c'était un prisonnier doux, inoffensif, réjouissant avec sa folie et surtout facile à surveiller.

—Oh! reprit le porte-clefs, on aurait pu ne pas le surveiller du tout, il serait bien resté cinquante ans ici, j'en réponds, celui-là, sans essayer de faire une seule tentative d'évasion.

—Cependant, reprit le gouverneur, je crois qu'il serait urgent, malgré votre conviction, non pas que je doute de votre science, mais pour ma propre responsabilité, de nous assurer si le prisonnier est bien réellement mort.

Il se fit un instant de silence absolu pendant lequel Dantès, toujours aux écoutes, estima que le médecin examinait et palpait une seconde fois le cadavre.

«Vous pouvez être tranquille, dit alors le médecin, il est mort, c'est moi qui vous en réponds.

—Vous savez, monsieur, reprit le gouverneur en insistant, que nous ne nous contentons pas, dans les cas pareils à celui-ci, d'un simple examen; malgré toutes les apparences, veuillez donc achever la besogne en remplissant les formalités prescrites par la loi.

—Que l'on fasse chauffer les fers, dit le médecin; mais en vérité, c'est une précaution bien inutile.»

Cet ordre de chauffer les fers fit frissonner Dantès.

On entendit des pas empressés, le grincement de la porte, quelques allées et venues intérieures, et, quelques instants après, un guichetier rentra en disant:

«Voici le brasier avec un fer.»

Il se fit alors un silence d'un instant, puis on entendit le frémissement des chairs qui brûlaient, et dont l'odeur épaisse et nauséabonde perça le mur même derrière lequel Dantès écoutait avec horreur. À cette odeur de chair humaine carbonisée, la sueur jaillit du front du jeune homme et il crut qu'il allait s'évanouir.

«Vous voyez, monsieur, qu'il est bien mort, dit le médecin; cette brûlure au talon est décisive: le pauvre fou est guéri de sa folie et délivré de sa captivité.

—Ne s'appelait-il pas Faria? demanda un des officiers qui accompagnaient le gouverneur.

—Oui, monsieur, et, à ce qu'il prétendait, c'était un vieux nom; d'ailleurs, il était fort savant et assez raisonnable même sur tous les points qui ne touchaient pas à son trésor; mais sur celui-là, il faut l'avouer, il était intraitable.

—C'est l'affection que nous appelons la monomanie, dit le médecin.

—Vous n'aviez jamais eu à vous plaindre de lui? demanda le gouverneur au geôlier chargé d'apporter les vivres de l'abbé.

—Jamais, monsieur le gouverneur, répondit le geôlier, jamais, au grand jamais! au contraire: autrefois même il m'amusait fort en me racontant des histoires; un jour que ma femme était malade il m'a même donné une recette qui l'a guérie.

—Ah! ah! fit le médecin, j'ignorais que j'eusse affaire à un collègue; j'espère, monsieur le gouverneur, ajouta-t-il en riant, que vous le traiterez en conséquence.

—Oui, oui, soyez tranquille, il sera décemment enseveli dans le sac le plus neuf qu'on pourra trouver; êtes-vous content?

—Devons-nous accomplir cette dernière formalité devant vous, monsieur? demanda un guichetier.

—Sans doute, mais qu'on se hâte, je ne puis rester dans cette chambre toute la journée.»

De nouvelles allées et venues se firent entendre; un instant après, un bruit de toile froissée parvint aux oreilles de Dantès, le lit cria sur ses ressorts, un pas alourdi comme celui d'un homme qui soulève un fardeau s'appesantit sur la dalle, puis le lit cria de nouveau sous le poids qu'on lui rendait.

«À ce soir, dit le gouverneur.

—Y aura-t-il une messe? demanda un des officiers.

—Impossible, répondit le gouverneur; le chapelain du château est venue me demander hier un congé pour faire un petit voyage de huit jours à Hyères, je lui ai répondu de tous mes prisonniers pendant tout ce temps-là; le pauvre abbé n'avait qu'à ne pas tant se presser, et il aurait eu son requiem.

—Bah! bah! Hyères dit le médecin avec l'impiété familière aux gens de sa profession, il est homme d'Église: Dieu aura égard à l'état, et ne donnera pas à l'enfer le méchant plaisir de lui envoyer un prêtre.»

Un éclat de rire suivit cette mauvaise plaisanterie. Pendant ce temps, l'opération de l'ensevelissement se poursuivait.

«À ce soir! dit le gouverneur lorsqu'elle fut finie.

—À quelle heure? demanda le guichetier.

—Mais vers dix ou onze heures.

—Veillera-t-on le mort?

—Pour quoi faire? On fermera le cachot comme s'il était vivant, voilà tout.»

Alors les pas s'éloignèrent, les voix allèrent s'affaiblissant, le bruit de la porte avec sa serrure criarde et ses verrous grinçants se fit entendre, un silence plus morne que celui de la solitude, le silence de la mort, envahit tout, jusqu'à l'âme glacée du jeune homme.

Alors il souleva lentement la dalle avec sa tête, et jeta un regard investigateur dans la chambre. La chambre était vide: Dantès sortit de la galerie.

 

Chapter 19. The Third Attack.

Now that this treasure, which had so long been the object of the abbe's meditations, could insure the future happiness of him whom Faria really loved as a son, it had doubled its value in his eyes, and every day he expatiated on the amount, explaining to Dantes all the good which, with thirteen or fourteen millions of francs, a man could do in these days to his friends; and then Dantes' countenance became gloomy, for the oath of vengeance he had taken recurred to his memory, and he reflected how much ill, in these times, a man with thirteen or fourteen millions could do to his enemies.

The abbe did not know the Island of Monte Cristo; but Dantes knew it, and had often passed it, situated twenty-five miles from Pianosa, between Corsica and the Island of Elba, and had once touched there. This island was, always had been, and still is, completely deserted. It is a rock of almost conical form, which looks as though it had been thrust up by volcanic force from the depth to the surface of the ocean. Dantes drew a plan of the island for Faria, and Faria gave Dantes advice as to the means he should employ to recover the treasure. But Dantes was far from being as enthusiastic and confident as the old man. It was past a question now that Faria was not a lunatic, and the way in which he had achieved the discovery, which had given rise to the suspicion of his madness, increased Edmond's admiration of him; but at the same time Dantes could not believe that the deposit, supposing it had ever existed, still existed; and though he considered the treasure as by no means chimerical, he yet believed it was no longer there.

However, as if fate resolved on depriving the prisoners of their last chance, and making them understand that they were condemned to perpetual imprisonment, a new misfortune befell them; the gallery on the sea side, which had long been in ruins, was rebuilt. They had repaired it completely, and stopped up with vast masses of stone the hole Dantes had partly filled in. But for this precaution, which, it will be remembered, the abbe had made to Edmond, the misfortune would have been still greater, for their attempt to escape would have been detected, and they would undoubtedly have been separated. Thus a new, a stronger, and more inexorable barrier was interposed to cut off the realization of their hopes.

"You see," said the young man, with an air of sorrowful resignation, to Faria, "that God deems it right to take from me any claim to merit for what you call my devotion to you. I have promised to remain forever with you, and now I could not break my promise if I would. The treasure will be no more mine than yours, and neither of us will quit this prison. But my real treasure is not that, my dear friend, which awaits me beneath the sombre rocks of Monte Cristo, it is your presence, our living together five or six hours a day, in spite of our jailers; it is the rays of intelligence you have elicited from my brain, the languages you have implanted in my memory, and which have taken root there with all their philological ramifications. These different sciences that you have made so easy to me by the depth of the knowledge you possess of them, and the clearness of the principles to which you have reduced them—this is my treasure, my beloved friend, and with this you have made me rich and happy. Believe me, and take comfort, this is better for me than tons of gold and cases of diamonds, even were they not as problematical as the clouds we see in the morning floating over the sea, which we take for terra firma, and which evaporate and vanish as we draw near to them. To have you as long as possible near me, to hear your eloquent speech,—which embellishes my mind, strengthens my soul, and makes my whole frame capable of great and terrible things, if I should ever be free,—so fills my whole existence, that the despair to which I was just on the point of yielding when I knew you, has no longer any hold over me; and this—this is my fortune—not chimerical, but actual. I owe you my real good, my present happiness; and all the sovereigns of the earth, even Caesar Borgia himself, could not deprive me of this."

Thus, if not actually happy, yet the days these two unfortunates passed together went quickly. Faria, who for so long a time had kept silence as to the treasure, now perpetually talked of it. As he had prophesied would be the case, he remained paralyzed in the right arm and the left leg, and had given up all hope of ever enjoying it himself. But he was continually thinking over some means of escape for his young companion, and anticipating the pleasure he would enjoy. For fear the letter might be some day lost or stolen, he compelled Dantes to learn it by heart; and Dantes knew it from the first to the last word. Then he destroyed the second portion, assured that if the first were seized, no one would be able to discover its real meaning. Whole hours sometimes passed while Faria was giving instructions to Dantes,—instructions which were to serve him when he was at liberty. Then, once free, from the day and hour and moment when he was so, he could have but one only thought, which was, to gain Monte Cristo by some means, and remain there alone under some pretext which would arouse no suspicions; and once there, to endeavor to find the wonderful caverns, and search in the appointed spot,—the appointed spot, be it remembered, being the farthest angle in the second opening.

In the meanwhile the hours passed, if not rapidly, at least tolerably. Faria, as we have said, without having recovered the use of his hand and foot, had regained all the clearness of his understanding, and had gradually, besides the moral instructions we have detailed, taught his youthful companion the patient and sublime duty of a prisoner, who learns to make something from nothing. They were thus perpetually employed,—Faria, that he might not see himself grow old; Dantes, for fear of recalling the almost extinct past which now only floated in his memory like a distant light wandering in the night. So life went on for them as it does for those who are not victims of misfortune and whose activities glide along mechanically and tranquilly beneath the eye of providence.

But beneath this superficial calm there were in the heart of the young man, and perhaps in that of the old man, many repressed desires, many stifled sighs, which found vent when Faria was left alone, and when Edmond returned to his cell. One night Edmond awoke suddenly, believing that he heard some one calling him. He opened his eyes upon utter darkness. His name, or rather a plaintive voice which essayed to pronounce his name, reached him. He sat up in bed and a cold sweat broke out upon his brow. Undoubtedly the call came from Faria's dungeon. "Alas," murmured Edmond; "can it be?"

He moved his bed, drew up the stone, rushed into the passage, and reached the opposite extremity; the secret entrance was open. By the light of the wretched and wavering lamp, of which we have spoken, Dantes saw the old man, pale, but yet erect, clinging to the bedstead. His features were writhing with those horrible symptoms which he already knew, and which had so seriously alarmed him when he saw them for the first time.

"Alas, my dear friend," said Faria in a resigned tone, "you understand, do you not, and I need not attempt to explain to you?"

Edmond uttered a cry of agony, and, quite out of his senses, rushed towards the door, exclaiming, "Help, help!" Faria had just sufficient strength to restrain him.

"Silence," he said, "or you are lost. We must now only think of you, my dear friend, and so act as to render your captivity supportable or your flight possible. It would require years to do again what I have done here, and the results would be instantly destroyed if our jailers knew we had communicated with each other. Besides, be assured, my dear Edmond, the dungeon I am about to leave will not long remain empty; some other unfortunate being will soon take my place, and to him you will appear like an angel of salvation. Perhaps he will be young, strong, and enduring, like yourself, and will aid you in your escape, while I have been but a hindrance. You will no longer have half a dead body tied to you as a drag to all your movements. At length providence has done something for you; he restores to you more than he takes away, and it was time I should die."

Edmond could only clasp his hands and exclaim, "Oh, my friend, my friend, speak not thus!" and then resuming all his presence of mind, which had for a moment staggered under this blow, and his strength, which had failed at the words of the old man, he said, "Oh, I have saved you once, and I will save you a second time!" And raising the foot of the bed, he drew out the phial, still a third filled with the red liquor.

"See," he exclaimed, "there remains still some of the magic draught. Quick, quick! tell me what I must do this time; are there any fresh instructions? Speak, my friend; I listen."

"There is not a hope," replied Faria, shaking his head, "but no matter; God wills it that man whom he has created, and in whose heart he has so profoundly rooted the love of life, should do all in his power to preserve that existence, which, however painful it may be, is yet always so dear."

"Oh, yes, yes!" exclaimed Dantes; "and I tell you that I will save you yet."

"Well, then, try. The cold gains upon me. I feel the blood flowing towards my brain. These horrible chills, which make my teeth chatter and seem to dislocate my bones, begin to pervade my whole frame; in five minutes the malady will reach its height, and in a quarter of an hour there will be nothing left of me but a corpse."

"Oh!" exclaimed Dantes, his heart wrung with anguish.

"Do as you did before, only do not wait so long, all the springs of life are now exhausted in me, and death," he continued, looking at his paralyzed arm and leg, "has but half its work to do. If, after having made me swallow twelve drops instead of ten, you see that I do not recover, then pour the rest down my throat. Now lift me on my bed, for I can no longer support myself."

Edmond took the old man in his arms, and laid him on the bed.

"And now, my dear friend," said Faria, "sole consolation of my wretched existence,—you whom heaven gave me somewhat late, but still gave me, a priceless gift, and for which I am most grateful,—at the moment of separating from you forever, I wish you all the happiness and all the prosperity you so well deserve. My son, I bless thee!" The young man cast himself on his knees, leaning his head against the old man's bed.

"Listen, now, to what I say in this my dying moment. The treasure of the Spadas exists. God grants me the boon of vision unrestricted by time or space. I see it in the depths of the inner cavern. My eyes pierce the inmost recesses of the earth, and are dazzled at the sight of so much riches. If you do escape, remember that the poor abbe, whom all the world called mad, was not so. Hasten to Monte Cristo—avail yourself of the fortune—for you have indeed suffered long enough." A violent convulsion attacked the old man. Dantes raised his head and saw Faria's eyes injected with blood. It seemed as if a flow of blood had ascended from the chest to the head.

"Adieu, adieu!" murmured the old man, clasping Edmond's hand convulsively—"adieu!"

"Oh, no,—no, not yet," he cried; "do not forsake me! Oh, succor him! Help—help—help!"

"Hush—hush!" murmured the dying man, "that they may not separate us if you save me!"

"You are right. Oh, yes, yes; be assured I shall save you! Besides, although you suffer much, you do not seem to be in such agony as you were before."

"Do not mistake. I suffer less because there is in me less strength to endure. At your age we have faith in life; it is the privilege of youth to believe and hope, but old men see death more clearly. Oh, 'tis here—'tis here—'tis over—my sight is gone—my senses fail! Your hand, Dantes! Adieu—adieu!" And raising himself by a final effort, in which he summoned all his faculties, he said,—"Monte Cristo, forget not Monte Cristo!" And he fell back on the bed. The crisis was terrible, and a rigid form with twisted limbs, swollen eyelids, and lips flecked with bloody foam, lay on the bed of torture, in place of the intellectual being who so lately rested there.

Dantes took the lamp, placed it on a projecting stone above the bed, whence its tremulous light fell with strange and fantastic ray on the distorted countenance and motionless, stiffened body. With steady gaze he awaited confidently the moment for administering the restorative.

When he believed that the right moment had arrived, he took the knife, pried open the teeth, which offered less resistance than before, counted one after the other twelve drops, and watched; the phial contained, perhaps, twice as much more. He waited ten minutes, a quarter of an hour, half an hour,—no change took place. Trembling, his hair erect, his brow bathed with perspiration, he counted the seconds by the beating of his heart. Then he thought it was time to make the last trial, and he put the phial to the purple lips of Faria, and without having occasion to force open his jaws, which had remained extended, he poured the whole of the liquid down his throat.

The draught produced a galvanic effect, a violent trembling pervaded the old man's limbs, his eyes opened until it was fearful to gaze upon them, he heaved a sigh which resembled a shriek, and then his convulsed body returned gradually to its former immobility, the eyes remaining open.

Half an hour, an hour, an hour and a half elapsed, and during this period of anguish, Edmond leaned over his friend, his hand applied to his heart, and felt the body gradually grow cold, and the heart's pulsation become more and more deep and dull, until at length it stopped; the last movement of the heart ceased, the face became livid, the eyes remained open, but the eyeballs were glazed. It was six o'clock in the morning, the dawn was just breaking, and its feeble ray came into the dungeon, and paled the ineffectual light of the lamp. Strange shadows passed over the countenance of the dead man, and at times gave it the appearance of life. While the struggle between day and night lasted, Dantes still doubted; but as soon as the daylight gained the pre-eminence, he saw that he was alone with a corpse. Then an invincible and extreme terror seized upon him, and he dared not again press the hand that hung out of bed, he dared no longer to gaze on those fixed and vacant eyes, which he tried many times to close, but in vain—they opened again as soon as shut. He extinguished the lamp, carefully concealed it, and then went away, closing as well as he could the entrance to the secret passage by the large stone as he descended.

It was time, for the jailer was coming. On this occasion he began his rounds at Dantes' cell, and on leaving him he went on to Faria's dungeon, taking thither breakfast and some linen. Nothing betokened that the man knew anything of what had occurred. He went on his way.

Dantes was then seized with an indescribable desire to know what was going on in the dungeon of his unfortunate friend. He therefore returned by the subterraneous gallery, and arrived in time to hear the exclamations of the turnkey, who called out for help. Other turnkeys came, and then was heard the regular tramp of soldiers. Last of all came the governor.

Edmond heard the creaking of the bed as they moved the corpse, heard the voice of the governor, who asked them to throw water on the dead man's face; and seeing that, in spite of this application, the prisoner did not recover, they sent for the doctor. The governor then went out, and words of pity fell on Dantes' listening ears, mingled with brutal laughter.

"Well, well," said one, "the madman has gone to look after his treasure. Good journey to him!"

"With all his millions, he will not have enough to pay for his shroud!" said another.

"Oh," added a third voice, "the shrouds of the Chateau d'If are not dear!"

"Perhaps," said one of the previous speakers, "as he was a churchman, they may go to some expense in his behalf."

"They may give him the honors of the sack."

Edmond did not lose a word, but comprehended very little of what was said. The voices soon ceased, and it seemed to him as if every one had left the cell. Still he dared not to enter, as they might have left some turnkey to watch the dead. He remained, therefore, mute and motionless, hardly venturing to breathe. At the end of an hour, he heard a faint noise, which increased. It was the governor who returned, followed by the doctor and other attendants. There was a moment's silence,—it was evident that the doctor was examining the dead body. The inquiries soon commenced.

The doctor analyzed the symptoms of the malady to which the prisoner had succumbed, and declared that he was dead. Questions and answers followed in a nonchalant manner that made Dantes indignant, for he felt that all the world should have for the poor abbe a love and respect equal to his own.

"I am very sorry for what you tell me," said the governor, replying to the assurance of the doctor, "that the old man is really dead; for he was a quiet, inoffensive prisoner, happy in his folly, and required no watching."

"Ah," added the turnkey, "there was no occasion for watching him: he would have stayed here fifty years, I'll answer for it, without any attempt to escape."

"Still," said the governor, "I believe it will be requisite, notwithstanding your certainty, and not that I doubt your science, but in discharge of my official duty, that we should be perfectly assured that the prisoner is dead." There was a moment of complete silence, during which Dantes, still listening, knew that the doctor was examining the corpse a second time.

"You may make your mind easy," said the doctor; "he is dead. I will answer for that."

"You know, sir," said the governor, persisting, "that we are not content in such cases as this with such a simple examination. In spite of all appearances, be so kind, therefore, as to finish your duty by fulfilling the formalities described by law."

"Let the irons be heated," said the doctor; "but really it is a useless precaution." This order to heat the irons made Dantes shudder. He heard hasty steps, the creaking of a door, people going and coming, and some minutes afterwards a turnkey entered, saying,—

"Here is the brazier, lighted." There was a moment's silence, and then was heard the crackling of burning flesh, of which the peculiar and nauseous smell penetrated even behind the wall where Dantes was listening in horror. The perspiration poured forth upon the young man's brow, and he felt as if he should faint.

"You see, sir, he is really dead," said the doctor; "this burn in the heel is decisive. The poor fool is cured of his folly, and delivered from his captivity."

"Wasn't his name Faria?" inquired one of the officers who accompanied the governor.

"Yes, sir; and, as he said, it was an ancient name. He was, too, very learned, and rational enough on all points which did not relate to his treasure; but on that, indeed, he was intractable."

"It is the sort of malady which we call monomania," said the doctor.

"You had never anything to complain of?" said the governor to the jailer who had charge of the abbe.

"Never, sir," replied the jailer, "never; on the contrary, he sometimes amused me very much by telling me stories. One day, too, when my wife was ill, he gave me a prescription which cured her."

"Ah, ah!" said the doctor, "I did not know that I had a rival; but I hope, governor, that you will show him all proper respect."

"Yes, yes, make your mind easy, he shall be decently interred in the newest sack we can find. Will that satisfy you?"

"Must this last formality take place in your presence, sir?" inquired a turnkey.

"Certainly. But make haste—I cannot stay here all day." Other footsteps, going and coming, were now heard, and a moment afterwards the noise of rustling canvas reached Dantes' ears, the bed creaked, and the heavy footfall of a man who lifts a weight sounded on the floor; then the bed again creaked under the weight deposited upon it.

"This evening," said the governor.

"Will there be any mass?" asked one of the attendants.

"That is impossible," replied the governor. "The chaplain of the chateau came to me yesterday to beg for leave of absence, in order to take a trip to Hyeres for a week. I told him I would attend to the prisoners in his absence. If the poor abbe had not been in such a hurry, he might have had his requiem."

"Pooh, pooh;" said the doctor, with the impiety usual in persons of his profession; "he is a churchman. God will respect his profession, and not give the devil the wicked delight of sending him a priest." A shout of laughter followed this brutal jest. Meanwhile the operation of putting the body in the sack was going on.

"This evening," said the governor, when the task was ended.

"At what hour?" inquired a turnkey.

"Why, about ten or eleven o'clock."

"Shall we watch by the corpse?"

"Of what use would it be? Shut the dungeon as if he were alive—that is all." Then the steps retreated, and the voices died away in the distance; the noise of the door, with its creaking hinges and bolts ceased, and a silence more sombre than that of solitude ensued,—the silence of death, which was all-pervasive, and struck its icy chill to the very soul of Dantes. Then he raised the flag-stone cautiously with his head, and looked carefully around the chamber. It was empty, and Dantes emerged from the tunnel.




XX Le cimetière du château d'If.

Sur le lit, couché dans le sens de la longueur, et faiblement éclairé par un jour brumeux qui pénétrait à travers la fenêtre, on voyait un sac de toile grossière, sous les larges plis duquel se dessinait confusément une forme longue et raide: c'était le dernier linceul de Faria, ce linceul qui, au dire des guichetiers, coûtait si peu cher. Ainsi, tout était fini. Une séparation matérielle existait déjà entre Dantès et son vieil ami, il ne pouvait plus voir ses yeux qui étaient restés ouverts comme pour regarder au-delà de la mort, il ne pouvait plus serrer cette main industrieuse qui avait soulevé pour lui le voile qui couvrait les choses cachées. Faria, l'utile, le bon compagnon auquel il s'était habitué avec tant de force, n'existait plus que dans son souvenir. Alors il s'assit au chevet de ce lit terrible, et se plongea dans une sombre et amère mélancolie.

Seul! il était redevenu seul! il était retombé dans le silence, il se retrouvait en face du néant!

Seul, plus même la vue, plus même la voix du seul être humain qui l'attachait encore à la terre! Ne valait-il pas mieux comme Faria, s'en aller demander à Dieu l'énigme de la vie, au risque de passer par la porte lugubre des souffrances!

L'idée du suicide, chassée par son ami, écartée par sa présence, revint alors se dresser comme un fantôme près du cadavre de Faria.

«Si je pouvais mourir, dit-il, j'irais où il va, et je le retrouverais certainement. Mais comment mourir? C'est bien facile, ajouta-t-il en riant; je vais rester ici, je me jetterai sur le premier qui va entrer, je l'étranglerai et l'on me guillotinera.»

Mais, comme il arrive que, dans les grandes douleurs comme dans les grandes tempêtes, l'abîme se trouve entre deux cimes de flots, Dantès recula à l'idée de cette mort infamante, et passa précipitamment de ce désespoir à une soif ardente de vie et de liberté.

«Mourir! oh! non, s'écria-t-il, ce n'est pas la peine d'avoir tant vécu, d'avoir tant souffert, pour mourir maintenant! Mourir, c'était bon quand j'en avais pris la résolution, autrefois, il y a des années; mais maintenant ce serait véritablement trop aider à ma misérable destinée. Non, je veux vivre, je veux lutter jusqu'au bout; non, je veux reconquérir ce bonheur qu'on m'a enlevé! Avant que je meure, j'oubliais que j'ai mes bourreaux à punir, et peut-être bien aussi, qui sait? quelques amis à récompenser. Mais à présent on va m'oublier ici, et je ne sortirai de mon cachot que comme Faria.»

Mais à cette parole, Edmond resta immobile, les yeux fixes comme un homme frappé d'une idée subite, mais que cette idée épouvante; tout à coup il se leva, porta la main à son front comme s'il avait le vertige, fit deux ou trois tours dans la chambre et revint s'arrêter devant le lit....

«Oh! oh! murmura-t-il, qui m'envoie cette pensée? est-ce vous, mon Dieu? Puisqu'il n'y a que les morts qui sortent librement d'ici, prenons la place des morts.»

Et sans perdre le temps de revenir sur cette décision, comme pour ne pas donner à la pensée le tern