国芳多语对照文库:[法英汉三语对照]《忏悔录》(卢梭) The Confessions by Rousseau
  
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解密目标语言:法语
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解密辅助语言:英语
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解密文本:《忏悔录》  [ 法国 ]   卢梭 著

Les Confessions

par Jean-Jacques Rousseau

  The Confessions
by Jean-Jacques Rousseau
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Table des matières

 

Table of Contents

Livre I BOOK I [1712-1728]
Livre II  BOOK II [1728-1731]
Livre III  BOOK III [1728-1731]
Livre IV  BOOK IV [1731-1732]
Livre V BOOK V [1732-1736]
Livre VI  BOOK VI [1736]
Livre VII BOOK VII [1741]
Livre VIII  BOOK VIII [1749]
Livre IX  BOOK IX [1756]
Livre X   BOOK X [1758]
Livre XI  BOOK XI [1761]
Livre XII  BOOK XII [1762]



Livre I

Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi.

Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m’a jeté, c’est ce dont on ne peut juger qu’après m’avoir lu.

Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon ; et s’il m’est arrivé d’employer quelque ornement indifférent, ce n’a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J’ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l’être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus : méprisable et vil quand je l’ai été ; bon, généreux, sublime, quand je l’ai été : j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables ; qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités, qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose : je fus meilleur que cet homme-là.

Je suis né à Genève, en 1712 d’Isaac Rousseau, Citoyen, et de Susanne Bernard, Citoyenne. Un bien fort médiocre, à partager entre quinze enfants, ayant réduit presque à rien la portion de mon père, il n’avait pour subsister que son métier d’horloger, dans lequel il était à la vérité fort habile. Ma mère, fille du ministre Bernard, était plus riche : elle avait de la sagesse et de la beauté. Ce n’était pas sans peine que mon père l’avait obtenue. Leurs amours avaient commencé presque avec leur vie ; dès l’âge de huit à neuf ans ils se promenaient ensemble tous les soirs sur la Treille ; à dix ans ils ne pouvaient plus se quitter. La sympathie, l’accord des âmes, affermit en eux le sentiment qu’avait produit l’habitude. Tous deux, nés tendres et sensibles, n’attendaient que le moment de trouver dans un autre la même disposition, ou plutôt ce moment les attendait eux-mêmes, et chacun d’eux jeta son cœur dans le premier qui s’ouvrit pour le recevoir. Le sort, qui semblait contrarier leur passion, ne fit que l’animer. Le jeune amant ne pouvant obtenir sa maîtresse se consumait de douleur : elle lui conseilla de voyager pour l’oublier. Il voyagea sans fruit, et revint plus amoureux que jamais. Il retrouva celle qu’il aimait tendre et fidèle. Après cette épreuve, il ne restait qu’à s’aimer toute la vie ; ils le jurèrent, et le ciel bénit leur serment.

Gabriel Bernard, frère de ma mère, devint amoureux d’une des sœurs de mon père ; mais elle ne consentit à épouser le frère qu’à condition que son frère épouserait la sœur. L’amour arrangea tout, et les deux mariages se firent le même jour. Ainsi mon oncle était le mari de ma tante, et leurs enfants furent doublement mes cousins germains. Il en naquit un de part et d’autre au bout d’une année ; ensuite il fallut encore se séparer.

Mon oncle Bernard était ingénieur : il alla servir dans l’Empire et en Hongrie sous le prince Eugène. Il se distingua au siège et à la bataille de Belgrade. Mon père, après la naissance de mon frère unique, partit pour Constantinople, où il était appelé, et devint horloger du sérail. Durant son absence, la beauté de ma mère, son esprit, ses talents, lui attirèrent des hommages. M. de la Closure, résident de France, fut un des plus empressés à lui en offrir. Il fallait que sa passion fût vive, puisque au bout de trente ans je l’ai vu s’attendrir en me parlant d’elle. Ma mère avait plus que de la vertu pour s’en défendre ; elle aimait tendrement son mari. Elle le pressa de revenir : il quitta tout, et revint. Je fus le triste fruit de ce retour. Dix mois après, je naquis infirme et malade. Je coûtai la vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes malheurs.

Je n’ai pas su comment mon père supporta cette perte, mais je sais qu’il ne s’en consola jamais. Il croyait la revoir en moi, sans pouvoir oublier que je la lui avais ôtée ; jamais il ne m’embrassa que je ne sentisse à ses soupirs, à ses convulsives étreintes, qu’un regret amer se mêlait à ses caresses : elles n’en étaient que plus tendres. Quand il me disait : Jean-Jacques, parlons de ta mère ; je lui disais : Hé bien ! mon père, nous allons donc pleurer ; et ce mot seul lui tirait déjà des larmes. Ah ! disait-il en gémissant, rends-la-moi, console-moi d’elle, remplis le vide qu’elle a laissé dans mon âme. T’aimerais-je ainsi, si tu n’étais que mon fils ? Quarante ans après l’avoir perdue, il est mort dans les bras d’une seconde femme, mais le nom de la première à la bouche, et son image au fond du cœur.

Tels furent les auteurs de mes jours. De tous les dons que le ciel leur avait départis, un cœur sensible est le seul qu’ils me laissèrent ; mais il avait fait leur bonheur, et fit tous les malheurs de ma vie.

J’étais né presque mourant ; on espérait peu de me conserver. J’apportai le germe d’une incommodité que les ans ont renforcée, et qui maintenant ne me donne quelquefois des relâches que pour me laisser souffrir plus cruellement d’une autre façon. Une sœur de mon père, fille aimable et sage, prit si grand soin de moi qu’elle me sauva. Au moment où j’écris ceci, elle est encore en vie, soignant, à l’âge de quatre-vingts ans, un mari plus jeune qu’elle, mais usé par la boisson. Chère tante, je vous pardonne de m’avoir fait vivre, et je m’afflige de ne pouvoir vous rendre à la fin de vos jours les tendres soins que vous m’avez prodigués au commencement des miens ! J’ai aussi ma mie Jacqueline encore vivante, saine et robuste. Les mains qui m’ouvrirent les yeux à ma naissance pourront me les fermer à ma mort.

Je sentis avant de penser ; c’est le sort commun de l’humanité. Je l’éprouvai plus qu’un autre. J’ignore ce que je fis jusqu’à cinq ou six ans. Je ne sais comment j’appris à lire ; je ne me souviens que de mes premières lectures et de leur effet sur moi : c’est le temps d’où je date sans interruption la conscience de moi-même. Ma mère avait laissé des romans ; nous nous mîmes à les lire après souper, mon père et moi. Il n’était question d’abord que de m’exercer à la lecture par des livres amusants ; mais bientôt l’intérêt devint si vif que nous lisions tour à tour sans relâche, et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu’à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : allons nous coucher ; je suis plus enfant que toi.

En peu de temps j’acquis, par cette dangereuse méthode, non seulement une extrême facilité à lire et à m’entendre, mais une intelligence unique à mon âge sur les passions. Je n’avais aucune idée des choses, que tous les sentiments m’étaient déjà connus. Je n’avais rien conçu, j’avais tout senti. Ces émotions confuses, que j’éprouvai coup sur coup, n’altéraient point la raison que je n’avais pas encore ; mais elles m’en formèrent une d’une autre trempe, et me donnèrent de la vie humaine des notions bizarres et romanesques, dont l’expérience et la réflexion n’ont jamais bien pu me guérir.

Les romans finirent avec l’été de 1719. L’hiver suivant, ce fut autre chose. La bibliothèque de ma mère épuisée, on eut recours à la portion de celle de son père qui nous était échue. Heureusement il s’y trouva de bons livres ; et cela ne pouvait guère être autrement, cette bibliothèque ayant été formée par un Ministre, à la vérité, et savant même, car c’était la mode alors, mais homme de goût et d’esprit. L’Histoire de l’Église et de l’Empire par le Sueur, le Discours de Bossuet sur l’histoire universelle, les Hommes illustres de Plutarque, L’Histoire de Venise par Nani, les Métamorphoses d’Ovide, la Bruyère, les Mondes de Fontenelle, ses Dialogues des morts, et quelques tomes de Molière, furent transportés dans le cabinet de mon père, et je les lui lisais tous les jours durant son travail. J’y pris un goût rare, et peut-être unique à cet âge. Plutarque surtout devint ma lecture favorite. Le plaisir que je prenais à le relire sans cesse me guérit un peu des romans, et je préférai bientôt Agésilas, Brutus, Aristide, à Orondate, Artamène et Juba. De ces intéressantes lectures, des entretiens qu’elles occasionnaient entre mon père et moi, se forma cet esprit libre et républicain, ce caractère indomptable et fier, impatient de joug et de servitude, qui m’a tourmenté tout le temps de ma vie dans les situations les moins propres à lui donner l’essor. Sans cesse occupé de Rome et d’Athènes, vivant pour ainsi dire avec leurs grands hommes, né moi-même Citoyen d’une République, et fils d’un père dont l’amour de la patrie était la plus forte passion, je m’en enflammais à son exemple, je me croyais Grec ou Romain ; je devenais le personnage dont je lisais la vie : le récit des traits de constance et d’intrépidité qui m’avaient frappé me rendait les yeux étincelants et la voix forte. Un jour que je racontais à table l’aventure de Scévola, on fut effrayé de me voir avancer et tenir la main sur un réchaud pour représenter son action.

J’avais un frère plus âgé que moi de sept ans. Il apprenait la profession de mon père. L’extrême affection qu’on avait pour moi le faisait un peu négliger ; et ce n’est pas cela que j’approuve. Son éducation se sentit de cette négligence. Il prit le train du libertinage, même avant l’âge d’être un vrai libertin. On le mit chez un autre maître, d’où il faisait des escapades comme il en avait fait de la maison paternelle. Je ne le voyais presque point ; à peine puis-je dire avoir fait connaissance avec lui ; mais je ne laissais pas de l’aimer tendrement, et il m’aimait autant qu’un polisson peut aimer quelque chose. Je me souviens qu’une fois que mon père le châtiait rudement et avec colère, je me jetai impétueusement entre eux deux, l’embrassant étroitement. Je le couvris ainsi de mon corps, recevant les coups qui lui étaient portés ; et je m’obstinai si bien dans cette attitude, qu’il fallut enfin que mon père lui fît grâce, soit désarmé par mes cris et mes larmes, soit pour ne pas me maltraiter plus que lui. Enfin mon frère tourna si mal qu’il s’enfuit et disparut tout à fait. Quelque temps après on sut qu’il était en Allemagne. Il n’écrivit pas une seule fois. On n’a plus eu de ses nouvelles depuis ce temps-là ; et voilà comment je suis demeuré fils unique.

Si ce pauvre garçon fut élevé négligemment, il n’en fut pas ainsi de son frère ; et les enfants des rois ne sauraient être soignés avec plus de zèle que je le fus durant mes premiers ans, idolâtré de tout ce qui m’environnait, et toujours, ce qui est bien plus rare, traité en enfant chéri, jamais en enfant gâté. Jamais une seule fois, jusqu’à ma sortie de la maison paternelle, on ne m’a laissé courir seul dans la rue avec les autres enfants ; jamais on n’eut à réprimer en moi ni à satisfaire aucune de ces fantasques humeurs qu’on impute à la nature, et qui naissent toutes de la seule éducation. J’avais les défauts de mon âge ; j’étais babillard, gourmand, quelquefois menteur. J’aurais volé des fruits, des bonbons, de la mangeaille ; mais jamais je n’ai pris plaisir à faire du mal, du dégât, à charger les autres, à tourmenter de pauvres animaux. Je me souviens pourtant d’avoir une fois pissé dans la marmite d’une de nos voisines, appelée madame Clot, tandis qu’elle était au prêche. J’avoue même que ce souvenir me fait encore rire, parce que madame Clot, bonne femme au demeurant, était bien la vieille la plus grognon que je connus de ma vie. Voilà la courte et véridique histoire de tous mes méfaits enfantins.

Comment serais-je devenu méchant, quand je n’avais sous les yeux que des exemples de douceur, et autour de moi que les meilleures gens du monde ? Mon père, ma tante, ma mie, mes parents, nos amis, nos voisins, tout ce qui m’environnait ne m’obéissait pas à la vérité, mais m’aimait ; et moi je les aimais de même. Mes volontés étaient si peu excitées et si peu contrariées qu’il ne me venait pas dans l’esprit d’en avoir. Je puis jurer que, jusqu’à mon asservissement sous un maître, je n’ai pas su ce que c’était qu’une fantaisie. Hors le temps que je passais à lire ou écrire auprès de mon père, et celui où ma mie me menait promener, j’étais toujours avec ma tante, à la voir broder, à l’entendre chanter, assis ou debout à côté d’elle ; et j’étais content. Son enjouement, sa douceur, sa figure agréable, m’ont laissé de si fortes impressions, que je vois encore son air, son regard, son attitude : je me souviens de ses petits propos caressants ; je dirais comment elle était vêtue et coiffée, sans oublier les deux crochets que ses cheveux noirs faisaient sur ses tempes, selon la mode de ce temps-là.

Je suis persuadé que je lui dois le goût ou plutôt la passion pour la musique, qui ne s’est bien développée en moi que longtemps après. Elle savait une quantité prodigieuse d’airs et de chansons qu’elle chantait avec un filet de voix fort douce. La sérénité d’âme de cette excellente fille éloignait d’elle et de tout ce qui l’environnait la rêverie et la tristesse. L’attrait que son chant avait pour moi fut tel, que non seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours restées dans la mémoire, mais qu’il m’en revient même, aujourd’hui que je l’ai perdue, qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se retracent à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis exprimer. Dirait-on que moi, vieux radoteur, rongé de soucis et de peines, je me surprends quelquefois à pleurer comme un enfant, en marmottant ces petits airs d’une voix déjà cassée et tremblante ? Il y en a un surtout qui m’est bien revenu tout entier quant à l’air ; mais la seconde moitié des paroles s’est constamment refusée à tous mes efforts pour me la rappeler, quoiqu’il m’en revienne confusément les rimes. Voici le commencement, et ce que j’ai pu me rappeler du reste : Tircis, je n’ose Ecouter ton chalumeau Sous l’ormeau ; Car on en cause Déjà dans notre hameau.

….. un berger ….. s’engager ….. sans danger ; Et toujours l’épine est sous la rose.

Je cherche où est le charme attendrissant que mon cœur trouve à cette chanson : c’est un caprice auquel je ne comprends rien ; mais il m’est de toute impossibilité de la chanter jusqu’à la fin sans être arrêté par mes larmes. J’ai cent fois projeté d’écrire à Paris pour faire chercher le reste des paroles, si tant est que quelqu’un les connaisse encore. Mais je suis presque sûr que le plaisir que je prends à me rappeler cet air s’évanouirait en partie, si j’avais la preuve que d’autres que ma pauvre tante Suson l’ont chanté.

Telles furent les premières affections de mon entrée à la vie ; ainsi commençait à se former ou à se montrer en moi ce cœur à la fois si fier et si tendre, ce caractère efféminé, mais pourtant indomptable, qui, flottant toujours entre la faiblesse et le courage, entre la mollesse et la vertu, m’a jusqu’au bout mis en contradiction avec moi-même, et a fait que l’abstinence et la jouissance, le plaisir et la sagesse, m’ont également échappé.

Ce train d’éducation fut interrompu par un accident dont les suites ont influé sur le reste de ma vie. Mon père eut un démêlé avec un M. Gautier, capitaine en France, et apparenté dans le Conseil. Ce Gautier, homme insolent et lâche, saigna du nez, et, pour se venger, accusa mon père d’avoir mis l’épée à la main dans la Ville. Mon père, qu’on voulut envoyer en prison, s’obstinait à vouloir que, selon la loi, l’accusateur y entrât aussi bien que lui : n’ayant pu l’obtenir, il aima mieux sortir de Genève et s’expatrier pour le reste de sa vie, que de céder sur un point où l’honneur et la liberté lui paraissaient compromis.

Je restai sous la tutelle de mon oncle Bernard, alors employé aux fortifications de Genève. Sa fille aînée était morte, mais il avait un fils de même âge que moi. Nous fûmes mis ensemble à Bossey en pension chez le Ministre Lambercier, pour y apprendre, avec le latin, tout le menu fatras dont on l’accompagne sous le nom d’éducation.

Deux ans passés au village adoucirent un peu mon âpreté romaine, et me ramenèrent à l’état d’enfant. A Genève, où l’on ne m’imposait rien, j’aimais l’application, la lecture ; c’était presque mon seul amusement. A Bossey, le travail me fit aimer les jeux qui lui servaient de relâche. La campagne était pour moi si nouvelle que je ne pouvais me lasser d’en jouir. Je pris pour elle un goût si vif, qu’il n’a jamais pu s’éteindre. Le souvenir des jours heureux que j’y ai passés m’a fait regretter son séjour et ses plaisirs dans tous les âges, jusqu’à celui qui m’y a ramené. M. Lambercier était un homme fort raisonnable, qui, sans négliger notre instruction, ne nous chargeait point de devoirs extrêmes. La preuve qu’il s’y prenait bien est que, malgré mon aversion pour la gêne, je ne me suis jamais rappelé avec dégoût mes heures d’étude, et que, si je n’appris pas de lui beaucoup de choses, ce que j’appris je l’appris sans peine, et n’en ai rien oublié.

La simplicité de cette vie champêtre me fit un bien d’un prix inestimable, en ouvrant mon cœur à l’amitié. Jusqu’alors je n’avais connu que des sentiments élevés, mais imaginaires. L’habitude de vivre ensemble dans un état paisible m’unit tendrement à mon cousin Bernard. En peu de temps j’eus pour lui des sentiments plus affectueux que ceux que j’avais eus pour mon frère, et qui ne se sont jamais effacés. C’était un grand garçon fort efflanqué, fort fluet, aussi doux d’esprit que faible de corps, et qui n’abusait pas trop de la prédilection qu’on avait pour lui dans la maison, comme fils de mon tuteur. Nos travaux, nos amusements, nos goûts étaient les mêmes : nous étions seuls, nous étions de même âge, chacun des deux avait besoin d’un camarade ; nous séparer était, en quelque sorte, nous anéantir. Quoique nous eussions peu d’occasions de faire preuve de notre attachement l’un pour l’autre, il était extrême ; et non seulement nous ne pouvions vivre un instant séparés, mais nous n’imaginions pas que nous puissions jamais l’être. Tous deux d’un esprit facile à céder aux caresses, complaisants quand on ne voulait pas nous contraindre, nous étions toujours d’accord sur tout. Si, par la faveur de ceux qui nous gouvernaient, il avait sur moi quelque ascendant sous leurs yeux, quand nous étions seuls j’en avais un sur lui qui rétablissait l’équilibre. Dans nos études, je lui soufflais sa leçon quand il hésitait ; quand mon thème était fait, je lui aidais à faire le sien, et, dans nos amusements, mon goût plus actif lui servait toujours de guide. Enfin nos deux caractères s’accordaient si bien, et l’amitié qui nous unissait était si vraie, que, dans plus de cinq ans que nous fumes presque inséparables, tant à Bossey qu’à Genève, nous nous battîmes souvent, je l’avoue, mais jamais on n’eut besoin de nous séparer, jamais une de nos querelles ne dura plus d’un quart d’heure, et jamais nous ne portâmes l’un contre l’autre aucune accusation. Ces remarques sont, si l’on veut, puériles, mais il en résulte pourtant un exemple peut-être unique depuis qu’il existe des enfants.

La manière dont je vivais à Bossey me convenait si bien, qu’il ne lui a manqué que de durer plus longtemps pour fixer absolument mon caractère. Les sentiments tendres, affectueux, paisibles, en faisaient le fond. Je crois que jamais individu de notre espèce n’eut naturellement moins de vanité que moi. Je m’élevais par élans à des mouvements sublimes, mais je retombais aussitôt dans ma langueur. Etre aimé de tout ce qui m’approchait était le plus vif de mes désirs. J’étais doux, mon cousin l’était ; ceux qui nous gouvernaient l’étaient eux-mêmes. Pendant deux ans entiers je ne fus ni témoin ni victime d’un sentiment violent. Tout nourrissait dans mon cœur les dispositions qu’il reçut de la nature. Je ne connaissais rien d’aussi charmant que de voir tout le monde content de moi et de toute chose. Je me souviendrai toujours qu’au temple, répondant au catéchisme, rien ne me troublait plus, quand il m’arrivait d’hésiter, que de voir sur le visage de mademoiselle Lambercier des marques d’inquiétude et de peine. Cela seul m’affligeait plus que la honte de manquer en public, qui m’affectait pourtant extrêmement : car, quoique peu sensible aux louanges, je le fus toujours beaucoup à la honte ; et je puis dire ici que l’attente des réprimandes de mademoiselle Lambercier me donnait moins d’alarmes que la crainte de la chagriner.

Cependant elle ne manquait pas au besoin de sévérité, non plus que son frère ; mais comme cette sévérité, presque toujours juste, n’était jamais emportée, je m’en affligeais et ne m’en mutinais point. J’étais plus fâché de déplaire que d’être puni, et le signe du mécontentement m’était plus cruel que la peine afflictive. Il est embarrassant de m’expliquer mieux, mais cependant il le faut. Qu’on changerait de méthode avec la jeunesse, si l’on voyait mieux les effets éloignés de celle qu’on emploie toujours indistinctement, et souvent indiscrètement ! La grande leçon qu’on peut tirer d’un exemple aussi commun que funeste me fait résoudre à le donner.

Comme mademoiselle Lambercier avait pour nous l’affection d’une mère, elle en avait aussi l’autorité, et la portait quelquefois jusqu’à nous infliger la punition des enfants quand nous l’avions méritée. Assez longtemps elle s’en tint à la menace, et cette menace d’un châtiment tout nouveau pour moi me semblait très effrayante ; mais après l’exécution, je la trouvai moins terrible à l’épreuve que l’attente ne l’avait été : et ce qu’il y a de plus bizarre est que ce châtiment m’affectionna davantage encore à celle qui me l’avait imposé. Il fallait même toute la vérité de cette affection et toute ma douceur naturelle pour m’empêcher de chercher le retour du même traitement en le méritant ; car j’avais trouvé dans la douleur, dans la honte même, un mélange de sensualité qui m’avait laissé plus de désir que de crainte de l’éprouver derechef par la même main. Il est vrai que, comme il se mêlait sans doute à cela quelque instinct précoce du sexe, le même châtiment reçu de son frère ne m’eût point du tout paru plaisant. Mais, de l’humeur dont il était, cette substitution n’était guère à craindre : et si je m’abstenais de mériter la correction, c’était uniquement de peur de fâcher mademoiselle Lambercier ; car tel est en moi l’empire de la bienveillance, et même de celle que les sens ont fait naître, qu’elle leur donna toujours la loi dans mon cœur.

Cette récidive, que j’éloignais sans la craindre, arriva sans qu’il y eût de ma faute, c’est-à-dire de ma volonté, et j’en profitai, je puis dire, en sûreté de conscience. Mais cette seconde fois fut aussi la dernière ; car mademoiselle Lambercier, s’étant aperçue à quelque signe que ce châtiment n’allait pas à son but, déclara qu’elle y renonçait, et qu’il la fatiguait trop. Nous avions jusque-là couché dans sa chambre, et même en hiver quelquefois dans son lit. Deux jours après on nous fit coucher dans une autre chambre, et j’eus désormais l’honneur, dont je me serais bien passé, d’être traité par elle en grand garçon.

Qui croirait que ce châtiment d’enfant, reçu à huit ans par la main d’une fille de trente, a décidé de mes goûts, de mes désirs, de mes passions, de moi pour le reste de ma vie, et cela précisément dans le sens contraire à ce qui devait s’ensuivre naturellement ? En même temps que mes sens furent allumés, mes désirs prirent si bien le change, que, bornés à ce que j’avais éprouvé, ils ne s’avisèrent point de chercher autre chose. Avec un sang brûlant de sensualité presque dès ma naissance, je me conservai pur de toute souillure jusqu’à l’âge où les tempéraments les plus froids et les plus tardifs se développent. Tourmenté longtemps sans savoir de quoi, je dévorais d’un œil ardent les belles personnes ; mon imagination me les rappelait sans cesse, uniquement pour les mettre en œuvre à ma mode, et en faire autant de demoiselles Lambercier.

Même après l’âge nubile, ce goût bizarre, toujours persistant et porté jusqu’à la dépravation, jusqu’à la folie, m’a conservé les mœurs honnêtes qu’il semblerait avoir dû m’ôter. Si jamais éducation fut modeste et chaste, c’est assurément celle que j’ai reçue. Mes trois tantes n’étaient pas seulement des personnes d’une sagesse exemplaire, mais d’une réserve que depuis longtemps les femmes ne connaissent plus. Mon père, homme de plaisir, mais galant à la vieille mode, n’a jamais tenu, près des femmes qu’il aimait le plus, des propos dont une vierge eût pu rougir ; et jamais on n’a poussé plus loin que dans ma famille et devant moi le respect qu’on doit aux enfants. Je ne trouvai pas moins d’attention chez M. Lambercier sur le même article ; et une fort bonne servante y fut mise à la porte pour un mot un peu gaillard qu’elle avait prononcé devant nous. Non seulement je n’eus jusqu’à mon adolescence aucune idée distincte de l’union des sexes, mais jamais cette idée confuse ne s’offrit à moi que sous une image odieuse et dégoûtante. J’avais pour les filles publiques une horreur qui ne s’est jamais effacée : je ne pouvais voir un débauché sans dédain, sans effroi même ; car mon aversion pour la débauche allait jusque-là, depuis qu’allant un jour au petit Sacconex par un chemin creux, je vis, des deux côtés, des cavités dans la terre, où l’on me dit que ces gens-là faisaient leurs accouplements. Ce que j’avais vu de ceux des chiennes me revenait aussi toujours à l’esprit en pensant aux autres, et le cœur me soulevait à ce seul souvenir.

Ces préjugés de l’éducation, propres par eux-mêmes à retarder les premières explosions d’un tempérament combustible, furent aidés, comme j’ai dit, par la diversion que firent sur moi les premières pointes de la sensualité. N’imaginant que ce que j’avais senti, malgré des effervescences de sang très incommodes, je ne savais porter mes désirs que vers l’espèce de volupté qui m’était connue, sans aller jamais jusqu’à celle qu’on m’avait rendue haïssable, et qui tenait de si près à l’autre sans que j’en eusse le moindre soupçon. Dans mes sottes fantaisies, dans mes érotiques fureurs, dans les actes Le Peigne cassé

extravagants auxquels elles me portaient quelquefois, j’empruntais imaginairement le secours de l’autre sexe, sans penser jamais qu’il fût propre à nul autre usage qu’à celui que je brûlais d’en tirer. Non seulement donc c’est ainsi qu’avec un tempérament très ardent, très lascif, très précoce, je passai toutefois l’âge de puberté sans désirer, sans connaître d’autres plaisirs des sens que ceux dont mademoiselle Lambercier m’avait très innocemment donné l’idée ; mais quand enfin le progrès des ans m’eut fait homme, c’est encore ainsi que ce qui devait me perdre me conserva. Mon ancien goût d’enfant, au lieu de s’évanouir, s’associa tellement à l’autre que je ne pus jamais l’écarter des désirs allumés par mes sens ; et cette folie, jointe à ma timidité naturelle, m’a toujours rendu très peu entreprenant près des femmes, faute d’oser tout dire ou de pouvoir tout faire, l’espèce de jouissance dont l’autre n’était pour moi que le dernier terme ne pouvant être usurpée par celui qui la désire, ni devinée par celle qui peut l’accorder. J’ai ainsi passé ma vie à convoiter et me taire auprès des personnes que j’aimais le plus. N’osant jamais déclarer mon goût, je l’amusais du moins par des rapports qui m’en conservaient l’idée. Être aux genoux d’une maîtresse impérieuse, obéir à ses ordres, avoir des pardons à lui demander, étaient pour moi de très douces jouissances ; et plus ma vive imagination m’enflammait le sang, plus j’avais l’air d’un amant transi. On conçoit que cette manière de faire l’amour n’amène pas des progrès bien rapides, et n’est pas fort dangereuse à la vertu de celles qui en sont l’objet. J’ai donc fort peu possédé, mais je n’ai pas laissé de jouir beaucoup à ma manière, c’est-à-dire par l’imagination. Voilà comment mes sens, d’accord avec mon humeur timide et mon esprit romanesque, m’ont conservé des sentiments purs et des mœurs honnêtes, par les mêmes goûts qui, peut-être avec un peu plus d’effronterie, m’auraient plongé dans les plus brutales voluptés.

J’ai fait le premier pas et le plus pénible dans le labyrinthe obscur et fangeux de mes confessions. Ce n’est pas ce qui est criminel qui coûte le plus à dire, c’est ce qui est ridicule et honteux. Dès à présent je suis sûr de moi ; après ce que je viens d’oser dire, rien ne peut plus m’arrêter. On peut juger de ce qu’ont pu me coûter de semblables aveux, sur ce que, dans tout le cours de ma vie, emporté quelquefois près de celles que j’aimais par les fureurs d’une passion qui m’ôtait la faculté de voir, d’entendre, hors de sens et saisi d’un tremblement convulsif dans tout mon corps, jamais je n’ai pu prendre sur moi de leur déclarer ma folie, et d’implorer d’elles, dans la plus intime familiarité, la seule faveur qui manquait aux autres. Cela ne m’est jamais arrivé qu’une fois dans l’enfance avec une enfant de mon âge, encore fut-ce elle qui en fit la première proposition.

En remontant de cette sorte aux premières traces de mon être sensible, je trouve des éléments qui, semblant quelquefois incompatibles, n’ont pas laissé de s’unir pour produire avec force un effet uniforme et simple ; et j’en trouve d’autres qui, les mêmes en apparence, ont formé, par le concours de certaines circonstances, de si différentes combinaisons, qu’on n’imaginerait jamais qu’ils eussent entre eux aucun rapport. Qui croirait, par exemple, qu’un des ressorts les plus vigoureux de mon âme fut trempé dans la même source d’où la luxure et la mollesse ont coulé dans mon sang ? Sans quitter le sujet dont je viens de parler, on en va voir sortir une impression bien différente.

J’étudiais un jour seul ma leçon dans la chambre contiguë à la cuisine. La servante avait mis sécher à la plaque les peignes de mademoiselle Lambercier. Quand elle revint les prendre, il s’en trouva un dont tout un côté de dents était brisé. A qui s’en prendre de ce dégât ? personne autre que moi n’était entré dans la chambre. On m’interroge : je nie d’avoir touché le peigne. M. et mademoiselle Lambercier se réunissent, m’exhortent, me pressent, me menacent : je persiste avec opiniâtreté ; mais la conviction était trop forte, elle l’emporta sur toutes mes protestations, quoique ce fût la première fois qu’on m’eût trouvé tant d’audace à mentir. La chose fut prise au sérieux ; elle méritait de l’être. La méchanceté, le mensonge, l’obstination, parurent également dignes de punition ; mais pour le coup ce ne fut pas par mademoiselle Lambercier qu’elle me fut infligée. On écrivit à mon oncle Bernard : il vint. Mon pauvre cousin était chargé d’un autre délit non moins grave ; nous fûmes enveloppés dans la même exécution. Elle fut terrible. Quand, cherchant le remède dans le mal même, on eut voulu pour jamais amortir mes sens dépravés, on n’aurait pu mieux s’y prendre. Aussi me laissèrent-ils en repos pour longtemps. On ne put m’arracher l’aveu qu’on exigeait. Repris à plusieurs fois et mis dans l’état le plus affreux, je fus inébranlable. J’aurais souffert la mort, et j’y étais résolu. Il fallut que la force même cédât au diabolique entêtement d’un enfant ; car on n’appela pas autrement ma constance. Enfin je sortis de cette cruelle épreuve en pièces, mais triomphant.

Il y a maintenant près de cinquante ans de cette aventure, et je n’ai pas peur d’être puni derechef pour le même fait ; hé bien ! je déclare à la face du ciel que j’en étais innocent, que je n’avais ni cassé ni touché le peigne, que je n’avais pas approché de la plaque, et que je n’y avais pas même songé. Qu’on ne me demande pas comment le dégât se fit, je l’ignore et ne le puis comprendre ; ce que je sais très certainement, c’est que j’en étais innocent.

Qu’on se figure un caractère timide et docile dans la vie ordinaire, mais ardent, fier, indomptable dans les passions ; un enfant toujours gouverné par la voix de la raison, toujours traité avec douceur, équité, complaisance, qui n’avait pas même l’idée de l’injustice, et qui pour la première fois en éprouve une si terrible de la part précisément des gens qu’il chérit et qu’il respecte le plus : quel renversement d’idées ! quel désordre de sentiments ! quel bouleversement dans son cœur, dans sa cervelle, dans tout son petit être intelligent et moral ! Je dis qu’on s’imagine tout cela, s’il est possible ; car pour moi je ne me sens pas capable de démêler, de suivre la moindre trace de ce qui se passait alors en moi.

Je n’avais pas encore assez de raison pour sentir combien les apparences me condamnaient, et pour me mettre à la place des autres. Je me tenais à la mienne, et tout ce que je sentais, c’était la rigueur d’un châtiment effroyable pour un crime que je n’avais pas commis. La douleur du corps, quoique vive, m’était peu sensible ; je ne sentais que l’indignation, la rage, le désespoir. Mon cousin, dans un cas à peu près semblable, et qu’on avait puni d’une faute involontaire comme d’un acte prémédité, se mettait en fureur à mon exemple, et se montait, pour ainsi dire, à mon unisson. Tous deux dans le même lit, nous nous embrassions avec des transports convulsifs, nous étouffions ; et quand nos jeunes cœurs un peu soulagés pouvaient exhaler leur colère, nous nous levions sur notre séant, et nous nous mettions tous deux à crier cent fois de toute notre force : Carnifex ! carnifex ! carnifex !

Je sens en écrivant ceci que mon pouls s’élève encore ; ces moments me seront toujours présents, quand je vivrais cent mille ans. Ce premier sentiment de la violence et de l’injustice est resté si profondément gravé dans mon âme, que toutes les idées qui s’y rapportent me rendent ma première émotion ; et ce sentiment, relatif à moi dans son origine, a pris une telle consistance en lui-même, et s’est tellement détaché de tout intérêt personnel, que mon cœur s’enflamme au spectacle ou au récit de toute action injuste, quel qu’en soit l’objet et en quelque lieu qu’elle se commette, comme si l’effet en retombait sur moi. Quand je lis les cruautés d’un tyran féroce, les subtiles noirceurs d’un fourbe de prêtre, je partirais volontiers pour aller poignarder ces misérables, dussé-je cent fois y périr. Je me suis souvent mis en nage à poursuivre à la course ou à coups de pierre un coq, une vache, un chien, un animal que je voyais en tourmenter un autre, uniquement parce qu’il se sentait le plus fort. Ce mouvement peut m’être naturel, et je crois qu’il l’est ; mais le souvenir profond de la première injustice que j’ai soufferte y fut trop longtemps et trop fortement lié pour ne l’avoir pas beaucoup renforcé.

Là fut le terme de la sérénité de ma vie enfantine. Dès ce moment je cessai de jouir d’un bonheur pur, et je sens aujourd’hui même que le souvenir des charmes de mon enfance s’arrête là. Nous restâmes encore à Bossey quelques mois. Nous y fûmes comme on nous représente le premier homme encore dans le paradis terrestre, mais ayant cessé d’en jouir : c’était en apparence la même situation, et en effet une tout autre manière d’être. L’attachement, le respect, l’intimité, la confiance, ne liaient plus les élèves à leurs guides ; nous ne les regardions plus comme des dieux qui lisaient dans nos cœurs : nous étions moins honteux de mal faire et plus craintifs d’être accusés : nous commencions à nous cacher, à nous mutiner, à mentir. Tous les vices de notre âge corrompaient notre innocence et enlaidissaient nos jeux. La campagne même perdit à nos yeux cet attrait de douceur et de simplicité qui va au cœur : elle nous semblait déserte et sombre ; elle s’était comme couverte d’un voile qui nous en cachait les beautés. Nous cessâmes de cultiver nos petits jardins, nos herbes, nos fleurs. Nous n’allions plus gratter légèrement la terre, et crier de joie en découvrant le germe du grain que nous avions semé. Nous nous dégoûtâmes de cette vie ; on se dégoûta de nous ; mon oncle nous retira, et nous nous séparâmes de M. et mademoiselle Lambercier, rassasiés les uns des autres, et regrettant peu de nous quitter.

Près de trente ans se sont passés depuis ma sortie de Bossey, sans que je m’en sois rappelé le séjour d’une manière agréable par des souvenirs un peu liés : mais depuis qu’ayant passé l’âge mûr je décline vers la vieillesse, je sens que ces mêmes souvenirs renaissent tandis que les autres s’effacent, et se gravent dans ma mémoire avec des traits dont le charme et la force augmentent de jour en jour ; comme si, sentant déjà la vie qui s’échappe, je cherchais à la ressaisir par ses commencements. Les moindres faits de ce temps-là me plaisent par cela seul qu’ils sont de ce temps-là. Je me rappelle toutes les circonstances des lieux, des personnes, des heures. Je vois la servante ou le valet agissant dans la chambre, une hirondelle entrant par la fenêtre, une mouche se poser sur ma main tandis que je récitais ma leçon : je vois tout l’arrangement de la chambre où nous étions ; le cabinet de M. Lambercier à main droite, une estampe représentant tous les papes, un baromètre, un grand calendrier, des framboisiers qui, d’un jardin fort élevé dans lequel la maison s’enfonçait sur le derrière, venaient ombrager la fenêtre et passaient quelquefois jusqu’en dedans. Je sais bien que le lecteur n’a pas grand besoin de savoir tout cela, mais j’ai besoin moi de le lui dire. Que n’osé-je lui raconter de même toutes les petites anecdotes de cet heureux âge, qui me font encore tressaillir d’aise quand je me les rappelle ! cinq ou six surtout… Composons. Je vous fais grâce des cinq ; mais j’en veux une, une seule, pourvu qu’on me la laisse conter le plus longuement qu’il me sera possible, pour prolonger mon plaisir.

Si je ne cherchais que le vôtre, je pourrais choisir celle du derrière de mademoiselle Lambercier, qui, par une malheureuse culbute au bas du pré, fut étalé tout en plein devant le roi de Sardaigne à son passage : mais celle du noyer de la terrasse est plus amusante pour moi qui fus acteur, au lieu que je ne fus que spectateur de la culbute ; et j’avoue que je ne trouvai pas le moindre mot pour rire à un accident qui, bien que comique en lui-même, m’alarmait pour une personne que j’aimais comme une mère, et peut-être plus.

O vous, lecteurs curieux de la grande histoire du noyer de la terrasse, écoutez-en l’horrible tragédie, et vous abstenez de frémir si vous pouvez !

Il y avait, hors la porte de la cour, une terrasse à gauche en entrant, sur laquelle on allait souvent s’asseoir l’après-midi, mais qui n’avait point d’ombre. Pour lui en donner, M. Lambercier y fit planter un noyer. La plantation de cet arbre se fit avec solennité : les deux pensionnaires en furent les parrains ; et, tandis qu’on comblait le creux, nous tenions l’arbre chacun d’une main avec des chants de triomphe. On fit, pour l’arroser, une espèce de bassin tout autour du pied. Chaque jour, ardents spectateurs de cet arrosement, nous nous confirmions, mon cousin et moi, dans l’idée très naturelle qu’il était plus beau de planter un arbre sur la terrasse qu’un drapeau sur la brèche, et nous résolûmes de nous procurer cette gloire sans la partager avec qui que ce fût.

Pour cela nous allâmes couper une bouture d’un jeune saule, et nous la plantâmes sur la terrasse, à huit ou dix pieds de l’auguste noyer. Nous n’oubliâmes pas de faire aussi un creux autour de notre arbre : la difficulté était d’avoir de quoi le remplir ; car l’eau venait d’assez loin, et on ne nous laissait pas courir pour en aller prendre. Cependant il en fallait absolument pour notre saule. Nous employâmes toutes sortes de ruses pour lui en fournir durant quelques jours ; et cela lui réussit si bien, que nous le vîmes bourgeonner et pousser de petites feuilles dont nous mesurions l’accroissement d’heure en heure, persuadés, quoiqu’il ne fût pas à un pied de terre, qu’il ne tarderait pas à nous ombrager.

Comme notre arbre, nous occupant tout entiers, nous rendait incapables de toute application, de toute étude, que nous étions comme en délire, et que, ne sachant à qui nous en avions, on nous tenait de plus court qu’auparavant, nous vîmes l’instant fatal où l’eau nous allait manquer, et nous nous désolions dans l’attente de voir notre arbre périr de sécheresse. Enfin la nécessité, mère de l’industrie, nous suggéra une invention pour garantir l’arbre et nous d’une mort certaine : ce fut de faire par-dessous terre une rigole qui conduisît secrètement au L’Aqueduc

saule une partie de l’eau dont on arrosait le noyer. Cette entreprise, exécutée avec ardeur, ne réussit pourtant pas d’abord. Nous avions si mal pris la pente, que l’eau ne coulait point ; la terre s’éboulait et bouchait la rigole ; l’entrée se remplissait d’ordures ; tout allait de travers. Rien ne nous rebuta : Labor omnia vincit improbus. Nous creusâmes davantage la terre et notre bassin, pour donner à l’eau son écoulement ; nous coupâmes des fonds de boîtes en petites planches étroites, dont les unes mises de plat à la file, et d’autres posées en angle des deux côtés sur celles-là, nous firent un canal triangulaire pour notre conduit. Nous plantâmes à l’entrée de petits bouts de bois minces et à claire-voie, qui, faisant une espèce de grillage ou de crapaudine, retenaient le limon et les pierres sans boucher le passage à l’eau. Nous recouvrîmes soigneusement notre ouvrage de terre bien foulée ; et le jour où tout fut fait, nous attendîmes dans des transes d’espérance et de crainte l’heure de l’arrosement. Après des siècles d’attente, cette heure vint enfin : M. Lambercier vint aussi à son ordinaire assister à l’opération, durant laquelle nous nous tenions tous deux derrière lui pour cacher notre arbre, auquel très heureusement il tournait le dos. A peine achevait-on de verser le premier seau d’eau, que nous commençâmes d’en voir couler dans notre bassin. A cet aspect, la prudence nous abandonna ; nous nous mîmes à pousser des cris de joie qui firent retourner M. Lambercier : et ce fut dommage, car il prenait grand plaisir à voir comment la terre du noyer était bonne, et buvait avidement son eau. Frappé de la voir se partager en deux bassins, il s’écrie à son tour, regarde, aperçoit la friponnerie, se fait brusquement apporter une pioche, donne un coup, fait voler deux ou trois éclats de nos planches, et, criant à pleine tête : Un aqueduc ! un aqueduc ! frappe de toutes parts des coups impitoyables, dont chacun portait au milieu de nos cœurs. En un moment les planches, le conduit, le bassin, le saule, tout fut détruit, tout fut labouré, sans qu’il y eût, durant cette expédition terrible, nul autre mot prononcé, sinon l’exclamation qu’il répétait sans cesse : Un aqueduc ! s’écriait-il en brisant tout, un aqueduc ! un aqueduc !

On croira que l’aventure finit mal pour les petits architectes ; on se trompera : tout fut fini. M. Lambercier ne nous dit pas un mot de reproche, ne nous fit pas plus mauvais visage et ne nous en parla plus ; nous l’entendîmes même un peu après rire auprès de sa sœur à gorge déployée, car le rire de M. Lambercier s’entendait de loin : et ce qu’il y eut de plus étonnant encore, c’est que, passé le premier saisissement, nous ne fûmes pas nous-mêmes fort affligés. Nous plantâmes ailleurs un autre arbre, et nous nous rappelions souvent la catastrophe du premier, en répétant entre nous avec emphase : Un aqueduc ! un aqueduc ! Jusque-là j’avais eu des accès d’orgueil par intervalles, quand j’étais Aristide ou Brutus : ce fut ici mon premier mouvement de vanité bien marquée. Avoir pu construire un aqueduc de nos mains, avoir mis en concurrence une bouture avec un grand arbre, me paraissait le suprême degré de la gloire. A dix ans j’en jugeais mieux que César à trente.

L’idée de ce noyer et la petite histoire qui s’y rapporte m’est si bien restée ou revenue, qu’un de mes plus agréables projets dans mon voyage de Genève, en 1754, était d’aller à Bossey revoir les monuments des jeux de mon enfance, et surtout le cher noyer, qui devait alors avoir déjà le tiers d’un siècle. Je fus si continuellement obsédé, si peu maître de moi-même, que je ne pus trouver le moment de me satisfaire. Il y a peu d’apparence que cette occasion renaisse jamais pour moi : cependant je n’en ai pas perdu le désir avec l’espérance ; et je suis presque sûr que si jamais, retournant dans ces lieux chéris, j’y retrouvais mon cher noyer encore en être, je l’arroserais de mes pleurs.

De retour à Genève, je passai deux ou trois ans chez mon oncle, en attendant qu’on résolût ce que l’on ferait de moi. Comme il destinait son fils au génie, il lui fit apprendre un peu de dessin, et lui enseignait les Eléments d’Euclide. J’apprenais tout cela par compagnie, et j’y pris goût, surtout au dessin. Cependant on délibérait si l’on me ferait horloger, procureur ou ministre. J’aimais mieux être ministre, car je trouvais bien beau de prêcher ; mais le petit revenu du bien de ma mère à partager entre mon frère et moi ne suffisait pas pour pousser mes études. Comme l’âge où j’étais ne rendait pas ce choix bien pressant encore, je restais en attendant chez mon oncle, perdant à peu près mon temps, et ne laissant pas de payer, comme il était juste, une assez forte pension.

Mon oncle, homme de plaisir ainsi que mon père, ne savait pas comme lui se captiver pour ses devoirs, et prenait assez peu de soin de nous. Ma tante était une dévote un peu piétiste, qui aimait mieux chanter les psaumes que veiller à notre éducation. On nous laissait presque une liberté entière, dont nous n’abusâmes jamais. Toujours inséparables, nous nous suffisions l’un à l’autre ; et, n’étant point tentés de fréquenter les polissons de notre âge, nous ne prîmes aucune des habitudes libertines que l’oisiveté nous pouvait inspirer. J’ai même tort de nous supposer oisifs, car de la vie nous ne le fûmes moins ; et ce qu’il y avait d’heureux était que tous les amusements dont nous nous passionnions successivement nous tenaient ensemble occupés dans la maison, sans que nous fussions même tentés de descendre à la rue. Nous faisions des cages, des flûtes, des volants, des tambours, des maisons, des équiffles, des arbalètes. Nous gâtions les outils de mon bon vieux grand-père, pour faire des montres à son imitation. Nous avions surtout un goût de préférence pour barbouiller du papier, dessiner, laver, enluminer, faire un dégât de couleurs. Il vint à Genève un charlatan italien appelé Gamba-Corta ; nous allâmes le voir une fois, et puis nous n’y voulûmes plus aller : mais il avait des marionnettes, et nous nous mîmes à faire des marionnettes : ses marionnettes jouaient des manières de comédies, et nous fîmes des comédies pour les nôtres. Faute de pratique, nous contrefaisions du gosier la voix de Polichinelle, pour jouer ces charmantes comédies que nos pauvres bons parents avaient la patience de voir et d’entendre. Mais mon oncle Bernard ayant un jour lu dans la famille un très beau sermon de sa façon, nous quittâmes les comédies, et nous nous mîmes à composer des sermons. Ces détails ne sont pas fort intéressants, je l’avoue ; mais ils montrent à quel point il fallait que notre première éducation eût été bien dirigée, pour que, maîtres presque de notre temps et de nous dans un âge si tendre, nous fussions si peu tentés d’en abuser. Nous avions si peu besoin de nous faire des camarades, que nous en négligions même l’occasion. Quand nous allions nous promener, nous regardions en passant leurs jeux sans convoitise, sans songer même à y prendre part. L’amitié remplissait si bien nos cœurs, qu’il nous suffisait d’être ensemble pour que les plus simples goûts fissent nos délices.

A force de nous voir inséparables, on y prit garde ; d’autant plus que mon cousin étant très grand et moi très petit, cela faisait un couple assez plaisamment assorti. Sa longue figure effilée, son petit visage de pomme cuite, son air mou, sa démarche nonchalante, excitaient les enfants à se moquer de lui. Dans le patois du pays on lui donna le surnom de Barnâ Bredanna ; et sitôt que nous sortions nous n’entendions que Barnâ Bredanna tout autour de nous. Il endurait cela plus tranquillement que moi. Je me fâchai, je voulus me battre ; c’était ce que les petits coquins demandaient. Je battis, je fus battu. Mon pauvre cousin me soutenait de son mieux ; mais il était faible, d’un coup de poing on le renversait. Alors je devenais furieux. Cependant, quoique j’attrapasse force horions, ce n’était pas à moi qu’on en voulait, c’était à Barnâ Bredanna : mais j’augmentai tellement le mal par ma mutine colère, que nous n’osions plus sortir qu’aux heures où l’on était en classe, de peur d’être hués et suivis par les écoliers.

Me voilà déjà redresseur des torts. Pour être un paladin dans les formes, il ne me manquait que d’avoir une dame ; j’en eus deux. J’allais de temps en temps voir mon père à Nyon, petite ville du pays de Vaud, où il s’était établi. Mon père était fort aimé, et son fils se sentait de cette bienveillance. Pendant le peu de séjour que je faisais près de lui, c’était à qui me fêterait. Une madame de Vulson surtout me faisait mille caresses ; et, pour y mettre le comble, sa fille me prit pour son galant. On sent ce que c’est qu’un galant de onze ans pour une fille de vingt-deux. Mais toutes ces friponnes sont si aises de mettre ainsi de petites poupées en avant pour cacher les grandes, ou pour les tenter par l’image d’un jeu qu’elles savent rendre attirant ! Pour moi, qui ne voyais point entre elle et moi de disconvenance, je pris la chose au sérieux ; je me livrai de tout mon cœur, ou plutôt de toute ma tête, car je n’étais guère amoureux que par là, quoique je le fusse à la folie, et que mes transports, mes agitations, mes fureurs, donnassent des scènes à pâmer de rire.

Je connais deux sortes d’amour très distincts, très réels, et qui n’ont presque rien de commun, quoique très vifs l’un et l’autre, et tous deux différents de la tendre amitié. Tout le cours de ma vie s’est partagé entre ces deux amours de si diverses natures, et je les ai même éprouvés tous deux à la fois ; car, par exemple, au moment dont je parle, tandis que je m’emparais de mademoiselle de Vulson, si publiquement et si tyranniquement que je ne pouvais souffrir qu’aucun homme approchât d’elle, j’avais avec une petite mademoiselle Goton des tête-à-tête assez courts, mais assez vifs, dans lesquels elle daignait faire la maîtresse d’école, et c’était tout : mais ce tout, qui en effet était tout pour moi, me paraissait le bonheur suprême ; et sentant déjà le prix du mystère, quoique je n’en susse user qu’en enfant, je rendais à mademoiselle de Vulson, qui ne s’en doutait guère, le soin qu’elle prenait de m’employer à cacher d’autres amours. Mais à mon grand regret mon secret fut découvert, ou moins bien gardé de la part de ma petite maîtresse d’école que de la mienne, car on ne tarda pas à nous séparer.

C’était en vérité une singulière personne que cette petite mademoiselle Goton. Sans être belle, elle avait une figure difficile à oublier, et que je me rappelle encore, souvent beaucoup trop pour un vieux fou. Ses yeux surtout n’étaient pas de son âge, ni sa taille, ni son maintien. Elle avait un petit air imposant et fier très propre à son rôle, et qui en avait occasionné la première idée entre nous. Mais ce qu’elle avait de plus bizarre était un mélange d’audace et de réserve difficile à concevoir. Elle se permettait avec moi les plus grandes privautés, sans jamais m’en permettre aucune` avec elle ; elle me traitait exactement en enfant : ce qui me fait croire, ou qu’elle avait déjà cessé de l’être, ou qu’au contraire elle l’était encore assez elle-même pour ne voir qu’un jeu dans le péril auquel elle s’exposait.

J’étais tout entier, pour ainsi dire, à chacune de ces deux personnes, et si parfaitement, qu’avec aucune des deux il ne m’arrivait jamais de songer à l’autre. Mais du reste rien de semblable en ce qu’elles me faisaient éprouver. J’aurais passé ma vie entière avec mademoiselle de Vulson, sans songer à la quitter ; mais en l’abordant ma joie était tranquille et n’allait pas à l’émotion. Je l’aimais surtout en grande compagnie ; les plaisanteries, les agaceries, les jalousies même m’attachaient, m’intéressaient ; je triomphais avec orgueil de ses préférences près des grands rivaux qu’elle paraissait maltraiter. J’étais tourmenté, mais j’aimais ce tourment. Les applaudissements, les encouragements, les ris m’échauffaient, m’animaient. J’avais des emportements, des saillies, j’étais transporté d’amour ; dans un cercle, tête à tête j’aurais été contraint, froid, peut-être ennuyé. Cependant je m’intéressais tendrement à elle, je souffrais quand elle était malade : j’aurais donné ma santé pour rétablir la sienne ; et notez que je savais très bien par expérience ce que c’était que maladie, et ce que c’était que santé. Absent d’elle, j’y pensais, elle me manquait ; présent, ses caresses m’étaient douces au cœur, non aux sens. J’étais impunément familier avec elle ; mon imagination ne me demandait que ce qu’elle m’accordait : cependant je n’aurais pu supporter de lui en voir faire autant à d’autres. Je l’aimais en frère ; mais j’en étais jaloux en amant.

Je l’eusse été de mademoiselle Goton en Turc, en furieux, en tigre, si j’avais seulement imaginé qu’elle pût faire à un autre le même traitement qu’elle m’accordait ; car cela même était une grâce qu’il fallait demander à genoux. J’abordais mademoiselle de Vulson avec un plaisir très vif, mais sans trouble ; au lieu qu’en voyant mademoiselle Goton je ne voyais plus rien, tous mes sens étaient bouleversés. J’étais familier avec la première sans avoir de familiarité ; au contraire, j’étais aussi tremblant qu’agité devant la seconde, même au fort des plus grandes familiarités. Je crois que si j’étais resté trop longtemps avec elle, je n’aurais pu vivre ; les palpitations m’auraient étouffé. Je craignais également de leur déplaire ; mais j’étais plus complaisant pour l’une et plus obéissant pour l’autre. Pour rien au monde je n’aurais voulu fâcher mademoiselle de Vulson ; mais si mademoiselle Goton m’eût ordonné de me jeter dans les flammes, je crois qu’à l’instant j’aurais obéi.

Mes amours, ou plutôt mes rendez-vous avec celle-ci, durèrent peu, très heureusement pour elle et pour moi. Quoique mes liaisons avec mademoiselle de Vulson n’eussent pas le même danger, elles ne laissèrent pas d’avoir aussi leur catastrophe, après avoir un peu plus longtemps duré. Les fins de tout cela devaient toujours avoir l’air un peu romanesque, et donner prise aux exclamations. Quoique mon commerce avec mademoiselle de Vulson fût moins vif, il était plus attachant peut-être. Nos séparations ne se faisaient jamais sans larmes, et il est singulier dans quel vide accablant je me sentais plongé après l’avoir quittée. Je ne pouvais parler que d’elle, ni penser qu’à elle : mes regrets étaient vrais et vifs ; mais je crois qu’au fond ces héroïques regrets n’étaient pas tous pour elle, et que, sans que je m’en aperçusse, Adieu Roti

les amusements dont elle était le centre y avaient leur bonne part. Pour tempérer les douleurs de l’absence, nous nous écrivions des lettres d’un pathétique à faire fendre les rochers. Enfin, j’eus la gloire qu’elle n’y put plus tenir, et qu’elle vint me voir à Genève. Pour le coup la tête acheva de me tourner ; je fus ivre et fou les deux jours qu’elle y resta. Quand elle partit, je voulais me jeter dans l’eau après elle, et je fis longtemps retentir l’air de mes cris. Huit jours après, elle m’envoya des bonbons et des gants ; ce qui m’eût paru fort galant, si je n’eusse appris en même temps qu’elle était mariée, et que ce voyage dont il lui avait plu de me faire honneur était pour acheter ses habits de noces. Je ne décrirai pas ma fureur ; elle se conçoit. Je jurai dans mon noble courroux de ne plus revoir la perfide, n’imaginant pas pour elle de plus terrible punition. Elle n’en mourut pas cependant ; car vingt ans après, étant allé voir mon père et me promenant avec lui sur le lac, je demandai qui étaient des dames que je voyais dans un bateau peu loin du nôtre. Comment ! me dit mon père en souriant, le cœur ne te le dit pas ? ce sont tes anciennes amours : c’est madame Cristin, c’est mademoiselle de Vulson. Je tressaillis à ce nom presque oublié ; mais je dis aux bateliers de changer de route, ne jugeant pas, quoique j’eusse assez beau jeu pour prendre alors ma revanche, que ce fût la peine d’être parjure, et de renouveler une querelle de vingt ans avec une femme de quarante. Ainsi se perdait en niaiseries le plus précieux temps de mon enfance avant qu’on eût décidé de ma destination. Après de longues délibérations pour suivre mes dispositions naturelles, on prit enfin le parti pour lequel j’en avais le moins, et l’on me mit chez M. Masseron, greffier de la ville, pour apprendre sous lui, comme disait M. Bernard, l’utile métier de grapignan. Ce surnom me déplaisait souverainement ; l’espoir de gagner force écus par une voie ignoble flattait peu mon humeur hautaine ; l’occupation me paraissait ennuyeuse, insupportable ; l’assiduité, l’assujettissement, achevèrent de m’en rebuter, et je n’entrais jamais au greffe qu’avec une horreur qui croissait de jour en jour. M. Masseron, de son côté, peu content de moi, me traitait avec mépris, me reprochant sans cesse mon engourdissement, ma bêtise ; me répétant tous les jours que mon oncle l’avait assuré que je savais, que je savais, tandis que dans le vrai je ne savais rien ; qu’il lui avait promis un joli garçon, et qu’il ne lui avait donné qu’un âne. Enfin je fus renvoyé du greffe ignominieusement pour mon ineptie, et il fut prononcé par les clercs de M. Masseron que je n’étais bon qu’à mener la lime.

Ma vocation ainsi déterminée, je fus mis en apprentissage, non toutefois chez un horloger, mais chez un graveur. Les dédains du greffier m’avaient extrêmement humilié, et j’obéis sans murmure. Mon maître, M. Ducommun, était un jeune homme rustre et violent, qui vint à bout, en très peu de temps, de ternir tout l’éclat de mon enfance, d’abrutir mon caractère aimant et vif, et de me réduire, par l’esprit ainsi que par la fortune, à mon véritable état d’apprenti. Mon latin, mes antiquités, mon histoire, tout fut pour longtemps oublié ; je ne me souvenais pas même qu’il y eût eu des Romains au monde. Mon père, quand je l’allais voir, ne trouvait plus en moi son idole ; je n’étais plus pour les dames le galant Jean-Jacques ; et je sentais si bien moi-même que M. et mademoiselle Lambercier n’auraient plus reconnu en moi leur élève, que j’eus honte de me représenter à eux, et ne les ai plus revus depuis lors. Les goûts les plus vils, la plus basse polissonnerie succédèrent à mes aimables amusements, sans m’en laisser même la moindre idée. Il faut que, malgré l’éducation la plus honnête, j’eusse un grand penchant à dégénérer ; car cela se fit très rapidement sans la moindre peine, et jamais César si précoce ne devint si promptement Laridon.

Le métier ne me déplaisait pas en lui-même : j’avais un goût vif pour le dessin, le jeu du burin m’amusait assez ; et comme le talent du graveur pour l’horlogerie est très borné, j’avais l’espoir d’en atteindre la perfection. J’y serais parvenu peut-être, si la brutalité de mon maître et la gêne excessive ne m’avaient rebuté du travail. Je lui dérobais mon temps pour l’employer en occupations du même genre, mais qui avaient pour moi l’attrait de la liberté. Je gravais des espèces de médailles pour nous servir, à moi et à mes camarades, d’ordre de chevalerie. Mon maître me surprit à ce travail de contrebande, et me roua de coups, disant que je m’exerçais à faire de la fausse monnaie, parce que nos médailles avaient les armes de la République. Je puis bien jurer que je n’avais nulle idée de la fausse monnaie, et très peu de la véritable ; je savais mieux comment se faisaient les as romains que nos pièces de trois sous. La tyrannie de mon maître finit par me rendre insupportable le travail que j’aurais aimé, et par me donner des vices que j’aurais haïs, tels que le mensonge, la fainéantise, le vol. Rien ne m’a mieux appris la différence qu’il y a de la dépendance filiale à l’esclavage servile, que le souvenir des changements que produisit en moi cette époque. Naturellement timide et honteux, je n’eus jamais plus d’éloignement pour aucun défaut que pour l’effronterie ; mais j’avais joui d’une liberté honnête, qui seulement s’était restreinte jusque-là par degrés, et s’évanouit enfin tout à fait. J’étais hardi chez mon père, libre chez M. Lambercier, discret chez mon oncle ; je devins craintif chez mon maître, et dès lors je fus un enfant perdu. Accoutumé à une égalité parfaite avec mes supérieurs dans la manière de vivre, à ne pas connaître un plaisir qui ne fût à ma portée, à ne pas voir un mets dont je n’eusse ma part, à n’avoir pas un désir que je ne témoignasse, à mettre enfin tous les mouvements de mon cœur sur mes lèvres : qu’on juge de ce que je dus devenir dans une maison où je n’osais pas ouvrir la bouche, où il fallait sortir de table au tiers du repas, et de la chambre aussitôt que je n’y avais rien à faire ; où, sans cesse enchaîné à mon travail, je ne voyais qu’objets de jouissances pour d’autres et de privations pour moi seul ; où l’image de la liberté du maître et des compagnons augmentait le poids de mon assujettissement ; où, dans les disputes sur ce que je savais le mieux, je n’osais ouvrir la bouche ; où tout enfin ce que je voyais devenait pour mon cœur un objet de convoitise, uniquement parce que j’étais privé de tout. Adieu l’aisance, la gaieté, les mots heureux qui jadis, souvent dans mes fautes, m’avaient fait échapper au châtiment. Je ne puis me rappeler sans rire qu’un soir chez mon père, étant condamné pour quelque espièglerie à m’aller coucher sans souper, et passant par la cuisine avec mon triste morceau de pain, je vis et flairai le rôti tournant à la broche. On était autour du feu : il fallut en passant saluer tout le monde. Quand la ronde fut faite, lorgnant du coin de l’œil ce rôti, qui avait si bonne mine et qui sentait si bon, je ne pus m’abstenir de lui faire aussi la révérence, et de lui dire d’un ton piteux : Adieu, rôti ! Cette saillie de naïveté parut si plaisante, qu’on me fit rester à souper. Peut-être eût-elle eu le même bonheur chez mon maître, mais il est sûr qu’elle ne m’y serait pas venue, ou que je n’aurais osé m’y livrer.

Voilà comment j’appris à convoiter en silence, à me cacher, à dissimuler, à mentir, et à dérober enfin ; fantaisie qui jusqu’alors ne m’était pas venue, et dont je n’ai pu depuis lors bien me guérir. La convoitise et l’impuissance mènent toujours là. Voilà pourquoi tous les laquais sont fripons, et pourquoi tous les apprentis doivent l’être : mais dans un état égal et tranquille, où tout ce qu’ils voient est à leur portée, ces derniers perdent en grandissant ce honteux penchant. N’ayant pas eu le même avantage, je n’en ai pu tirer le même profit.

Ce sont presque toujours de bons sentiments mal dirigés qui font faire aux enfants le premier pas vers le mal. Malgré les privations et les tentations continuelles, j’avais demeuré plus d’un an chez mon maître sans pouvoir me résoudre à rien prendre, pas même des choses à manger. Mon premier vol fut une affaire de complaisance, mais il ouvrit la porte à d’autres qui n’avaient pas une si louable fin.

Il y avait chez mon maître un compagnon appelé M. Verrat, dont la maison, dans le voisinage, avait un jardin assez éloigné qui produisait de très belles asperges. Il prit envie à M. Verrat, qui n’avait pas beaucoup d’argent, de voler à sa mère des asperges dans leur primeur, et de les vendre pour faire quelques bons déjeuners. Comme il ne voulait pas s’exposer lui-même, et qu’il n’était pas fort ingambe, il me choisit pour cette expédition. Après quelques cajoleries préliminaires, qui me gagnèrent d’autant mieux que je n’en voyais pas le but, il me la proposa comme une idée qui lui venait sur-le-champ. Je disputai beaucoup ; il insista. Je n’ai jamais pu résister aux caresses ; je me rendis. J’allais tous les matins moissonner les plus belles asperges : je les portais au Molard, où quelque bonne femme, qui voyait que je venais de les voler, me le disait pour les avoir à meilleur compte. Dans ma frayeur, je prenais ce qu’elle voulait me donner ; je le portais à M. Verrat. Cela se changeait promptement en un déjeuner dont j’étais le pourvoyeur, et qu’il partageait avec un autre camarade ; car pour moi, très content d’en avoir quelques bribes, je ne touchais pas même à leur vin.

Ce petit manège dura plusieurs jours sans qu’il me vînt même à l’esprit de voler le voleur, et de dîmer sur M. Verrat le produit de ses asperges. J’exécutais ma friponnerie avec la plus grande fidélité ; mon seul motif était de complaire à celui qui me la faisait faire. Cependant si j’eusse été surpris, que de coups, que d’injures, quels traitements cruels n’eussé-je point essuyés, tandis que le misérable, en me démentant, eut été cru sur sa parole, et moi doublement puni pour avoir osé le charger, attendu qu’il était compagnon, et que je n’étais qu’apprenti ! Voilà comment en tout état le fort coupable se sauve aux dépens du faible innocent.

J’appris ainsi qu’il n’était pas si terrible de voler que je l’avais cru ; et je tirai bientôt si bon parti de ma science, que rien de ce que je convoitais n’était à ma portée en sûreté. Je n’étais pas absolument mal nourri chez mon maître, et la sobriété ne m’était pénible qu’en la lui voyant si mal garder. L’usage de faire sortir de table les jeunes gens quand on y sert ce qui les tente le plus me paraît très bien entendu pour les rendre aussi friands que fripons. Je devins en peu de temps l’un et l’autre ; et je m’en trouvais fort bien pour l’ordinaire, quelquefois fort mal quand j’étais surpris.

Un souvenir qui me fait frémir encore et rire tout à la fois, est celui d’une chasse aux pommes qui me coûta cher. Ces pommes étaient au fond d’une dépense qui, par une jalousie élevée, recevait du jour de la cuisine. Un jour que j’étais seul dans la maison, je montai sur la may pour regarder dans le jardin des Hespérides ce précieux fruit dont je ne pouvais approcher. J’allai chercher la broche pour voir si elle y pourrait atteindre : elle était trop courte. Je l’allongeai par une autre petite broche qui servait pour le menu gibier ; car mon maître aimait la chasse. Je piquai plusieurs fois sans succès ; enfin je sentis avec transport que j’amenais une pomme. Je tirai très doucement : déjà la pomme touchait à la jalousie, j’étais prêt à la saisir. Qui dira ma douleur ? La pomme était trop grosse, elle ne put passer par le trou. Que d’inventions ne mis-je point en usage pour la tirer ! Il fallut trouver des supports pour tenir la broche en état, un couteau assez long pour fendre la pomme, une latte pour la soutenir. A force d’adresse et de temps je parvins à la partager, espérant tirer ensuite les pièces l’une après l’autre : mais à peine furent-elles séparées, qu’elles tombèrent toutes deux dans la dépense. Lecteur pitoyable, partagez mon affliction.

Je ne perdis point courage ; mais j’avais perdu beaucoup de temps. Je craignais d’être surpris ; je renvoie au lendemain une tentative plus heureuse, et je me remets à l’ouvrage tout aussi tranquillement que si je n’avais rien fait, sans songer aux deux témoins indiscrets qui déposaient contre moi dans la dépense.

Le lendemain, retrouvant l’occasion belle, je tente un nouvel essai. Je monte sur mes tréteaux, j’allonge la broche, je l’ajuste ; j’étais prêt à piquer… Malheureusement le dragon ne dormait pas : tout à coup la porte de la dépense s’ouvre ; mon maître en sort, croise les bras, me regarde, et me dit : Courage !… La plume me tombe des mains.

Bientôt, à force d’essuyer de mauvais traitements, j’y devins moins sensible ; ils me parurent enfin une sorte de compensation du vol, qui me mettait en droit de le continuer. Au lieu de retourner les yeux en arrière et de regarder la punition, je les portais en avant et je regardais la vengeance. Je jugeais que me battre comme fripon, c’était m’autoriser à l’être. Je trouvais que voler et être battu allaient ensemble, et constituaient en quelque sorte un état, et qu’en remplissant la partie de cet état qui dépendait de moi, je pouvais laisser le soin de l’autre à mon maître. Sur cette idée je me mis à voler plus tranquillement qu’auparavant. Je me disais : Qu’en arrivera-t-il enfin ? Je serai battu. Soit : je suis fait pour l’être.

J’aime à manger, sans être avide ; je suis sensuel, et non pas gourmand. Trop d’autres goûts me distraient de celui-là. Je ne me suis jamais occupé de ma bouche que quand mon cœur était oisif ; et cela m’est si rarement arrivé dans ma vie, que je n’ai guère eu le temps de songer aux bons morceaux. Voilà pourquoi je ne bornai pas longtemps ma friponnerie au comestible ; je l’étendis bientôt à tout ce qui me tentait ; et si je ne devins pas un voleur en forme, c’est que je n’ai jamais été beaucoup tenté d’argent. Dans le cabinet commun mon maître avait un autre cabinet à part, qui fermait à clef : je trouvai le moyen d’en ouvrir la porte et de la refermer sans qu’il y parût. Là je mettais à contribution ses bons outils, ses meilleurs dessins, ses empreintes, tout ce qui me faisait envie et qu’il affectait d’éloigner de moi. Dans le fond ces vols étaient bien innocents, puisqu’ils n’étaient faits que pour être employés à son service : mais j’étais transporté de joie d’avoir ces bagatelles en mon pouvoir ; je croyais voler le talent avec ses productions. Du reste, il y avait dans des boîtes des recoupes d’or et d’argent, de petits bijoux, des pièces de prix, de la monnaie. Quand j’avais quatre ou cinq sous dans ma poche, c’était beaucoup : cependant, loin de toucher à rien de tout cela, je ne me souviens pas même d’y avoir jeté de ma vie un regard de convoitise : je le voyais avec plus d’effroi que de plaisir. Je crois bien que cette horreur du vol de l’argent et de ce qui en produit me venait en grande partie de l’éducation. Il se mêlait à cela des idées secrètes d’infamie, de prison, de châtiment, de potence, qui m’auraient fait frémir si j’avais été tenté ; au lieu que mes tours ne me semblaient que des espiègleries, et n’étaient pas autre chose en effet. Tout cela ne pouvait valoir que d’être bien étrillé par mon maître, et d’avance je m’arrangeais là-dessus.

Mais, encore une fois, je ne convoitais pas même assez pour avoir à m’abstenir ; je ne sentais rien à combattre. Une seule feuille de beau papier à dessiner me tentait plus que l’argent pour en payer une rame. Cette bizarrerie tient à une des singularités de mon caractère ; elle a eu tant d’influence sur ma conduite qu’il importe de l’expliquer.

J’ai des passions très ardentes, et tandis qu’elles m’agitent rien n’égale mon impétuosité ; je ne connais plus ni ménagements, ni respect, ni crainte, ni bienséance ; je suis cynique, effronté, violent, intrépide : il n’y a ni honte qui m’arrête, ni danger qui m’effraie : hors le seul objet qui m’occupe, l’univers n’est plus rien pour moi. Mais tout cela ne dure qu’un moment, et le moment qui suit me jette dans l’anéantissement. Prenez-moi dans le calme, je suis l’indolence et la timidité mêmes ; tout m’effarouche, tout me rebute ; une mouche en volant me fait peur ; un mot à dire, un geste à faire, épouvante ma paresse ; la crainte et la honte me subjuguent à tel point que je voudrais m’éclipser aux yeux de tous les mortels. S’il faut agir, je ne sais que faire ; s’il faut parler, je ne sais que dire ; si l’on me regarde, je suis décontenancé. Quand je me passionne, je sais trouver quelquefois ce que j’ai à dire ; mais dans les entretiens ordinaires je ne trouve rien, rien du tout ; ils me sont insupportables par cela seul que je suis obligé de parler.

Ajoutez qu’aucun de mes goûts dominants ne consiste en choses qui s’achètent. Il ne me faut que des plaisirs purs, et l’argent les empoisonne tous. J’aime, par exemple, ceux de la table ; mais, ne pouvant souffrir ni la gêne de la bonne compagnie ni la crapule du cabaret, je ne puis les goûter qu’avec un ami ; car seul, cela ne m’est pas possible : mon imagination s’occupe alors d’autre chose, et je n’ai pas le plaisir de manger. Si mon sang allumé me demande des femmes, mon cœur ému me demande encore plus de l’amour. Des femmes à prix d’argent perdraient pour moi tous leurs charmes ; je doute même s’il serait en moi d’en profiter. Il en est ainsi de tous les plaisirs à ma portée ; s’ils ne sont gratuits, je les trouve insipides. J’aime les seuls biens qui ne sont à personne qu’au premier qui sait les goûter.

Jamais l’argent ne me parut une chose aussi précieuse qu’on la trouve. Bien plus, il ne m’a même jamais paru fort commode : il n’est bon à rien par lui-même, il faut le transformer pour en jouir ; il faut acheter, marchander, souvent être dupe, bien payer, être mal servi. Je voudrais une chose bonne dans sa qualité : avec mon argent je suis sûr de l’avoir mauvaise. J’achète cher un œuf frais, il est vieux ; un beau fruit, il est vert ; une fille, elle est gâtée. J’aime le bon vin, mais où en prendre ? Chez un marchand de vin ? comme que je fasse, il m’empoisonnera. Veux-je absolument être bien servi ? que de soins, que d’embarras ! avoir des amis, des correspondants, donner des commissions, écrire, aller, venir, attendre ; et souvent au bout être encore trompé. Que de peine avec mon argent ! je la crains plus que je n’aime le bon vin.

Mille fois, durant mon apprentissage et depuis, je suis sorti dans le dessein d’acheter quelque friandise. J’approche de la boutique d’un pâtissier, j’aperçois des femmes au comptoir ; je crois déjà les voir rire et se moquer entre elles du petit gourmand. Je passe devant une fruitière, je lorgne du coin de l’œil de belles poires, leur parfum me tente ; deux ou trois jeunes gens tout près de là me regardent ; un homme qui me connaît est devant sa boutique ; je vois de loin venir une fille : n’est-ce point la servante de la maison ? Ma vue courte me fait mille illusions. Je prends tous ceux qui passent pour des gens de ma connaissance ; partout je suis intimidé, retenu par quelque obstacle ; mon désir croît avec ma honte, et je rentre enfin comme un sot, dévoré de convoitise, ayant dans ma poche de quoi la satisfaire, et n’ayant osé rien acheter. Le Vol des Pommes

J’entrerais dans les plus insipides détails, si je suivais dans l’emploi de mon argent, soit par moi, soit par d’autres, l’embarras, la honte, la répugnance, les inconvénients, les dégoûts de toute espèce que j’ai toujours éprouvés. A mesure qu’avançant dans ma vie le lecteur prendra connaissance de mon humeur, il sentira tout cela sans que je m’appesantisse à le lui dire.

Cela compris, on comprendra sans peine une de mes prétendues contradictions, celle d’allier une avarice presque sordide avec le plus grand mépris pour l’argent. C’est un meuble pour moi si peu commode, que je ne m’avise pas même de désirer celui que je n’ai pas, et que quand j’en ai je le garde longtemps sans le dépenser, faute de savoir l’employer à ma fantaisie : mais l’occasion commode et agréable se présente-t-elle, j’en profite si bien que ma bourse se vide avant que je m’en sois aperçu. Du reste, ne cherchez pas en moi le tic des avares, celui de dépenser pour l’ostentation ; tout au contraire, je dépense en secret et pour le plaisir : loin de me faire gloire de dépenser, je m’en cache. Je sens si bien que l’argent n’est pas à mon usage, que je suis presque honteux d’en avoir, encore plus de m’en servir. Si j’avais eu jamais un revenu suffisant pour vivre commodément, je n’aurais point été tenté d’être avare, j’en suis très sûr ; je dépenserais tout mon revenu sans chercher à l’augmenter : mais ma situation précaire me tient en crainte. J’adore la liberté ; j’abhorre la gêne, la peine, l’assujettissement. Tant que dure l’argent que j’ai dans ma bourse, il assure mon indépendance ; il me dispense de m’intriguer pour en trouver d’autre, nécessité que j’eus toujours en horreur ; mais de peur de le voir finir, je le choie. L’argent qu’on possède est l’instrument de la liberté ; celui qu’on pourchasse est celui de la servitude. Voilà pourquoi je serre bien et ne convoite rien.

Mon désintéressement n’est donc que paresse ; le plaisir d’avoir ne vaut pas la peine d’acquérir : et ma dissipation n’est encore que paresse ; quand l’occasion de dépenser agréablement se présente, on ne peut trop la mettre à profit. Je suis moins tenté de l’argent que des choses, parce qu’entre l’argent et la possession désirée il y a toujours un intermédiaire ; au lieu qu’entre la chose même et sa jouissance il n’y en a point. Je vois la chose, elle me tente ; si je ne vois que le moyen de l’acquérir, il ne me tente pas. J’ai donc été fripon, et quelquefois je le suis encore de bagatelles qui me tentent, et que j’aime mieux prendre que demander : mais, petit ou grand, je ne me souviens pas d’avoir pris de ma vie un liard à personne ; hors une seule fois, il n’y a pas quinze ans, que je volai sept livres dix sous. L’aventure vaut la peine d’être contée, car il s’y trouve un concours impayable d’effronterie et de bêtise, que j’aurais peine moi-même à croire s’il regardait un autre que moi.

C’était à Paris. Je me promenais avec M. de Francueil au Palais-Royal, sur les cinq heures. Il tire sa montre, la regarde, et me dit : Allons à l’Opéra. Je le veux bien ; nous allons. Il prend deux billets d’amphithéâtre, m’en donne un, et passe le premier avec l’autre : je le suis, il entre. En entrant après lui, je trouve la porte embarrassée. Je regarde, je vois tout le monde debout ; je juge que je pourrais bien me perdre dans cette foule, ou du moins laisser supposer à M. de Francueil que j’y suis perdu. Je sors, je reprends ma contremarque, puis mon argent, et je m’en vais, sans songer qu’à peine avais-je atteint la porte que tout le monde était assis, et qu’alors M. de Francueil voyait clairement que je n’y étais plus.

Comme jamais rien ne fut plus éloigné de mon humeur que ce trait-là, je le note, pour montrer qu’il y a des moments d’une espèce de délire où il ne faut point juger des hommes par leurs actions. Ce n’était pas précisément voler cet argent ; c’était en voler l’emploi : moins c’était un vol, plus c’était une infamie.

Je ne finirais pas ces détails si je voulais suivre toutes les routes par lesquelles, durant mon apprentissage, je passai de la sublimité de l’héroïsme à la bassesse d’un vaurien. Cependant en prenant les vices de mon état, il me fut impossible d’en prendre tout à fait les goûts. Je m’ennuyais des amusements de mes camarades ; et quand la trop grande gêne m’eut aussi rebuté du travail, je m’ennuyai de tout. Cela me rendit le goût de la lecture, que j’avais perdu depuis longtemps. Ces lectures, prises sur mon travail, devinrent un nouveau crime qui m’attira de nouveaux châtiments. Ce goût irrité par la contrainte devint passion, bientôt fureur. La Tribu, fameuse loueuse de livres, m’en fournissait de toute espèce. Bons et mauvais, tout passait ; je ne choisissais point : je lisais tout avec une égale avidité. Je lisais à l’établi, je lisais en allant faire mes messages, je lisais à la garde-robe, et m’y oubliais des heures entières ; la tête me tournait de la lecture, je ne faisais plus que lire. Mon maître m’épiait, me surprenait, me battait, me prenait mes livres. Que de volumes furent déchirés, brûlés, jetés par les fenêtres ! que d’ouvrages restèrent dépareillés chez la Tribu ! Quand je n’avais plus de quoi la payer, je lui donnais mes chemises, mes cravates, mes hardes ; mes trois sous d’étrennes tous les dimanches lui étaient régulièrement portés.

Voilà donc, me dira-t-on, l’argent devenu nécessaire. Il est vrai, mais ce fut quand la lecture m’eut ôté toute activité. Livré tout entier à mon nouveau goût, je ne faisais plus que lire, je ne volais plus. C’est encore ici une de mes différences caractéristiques. Au fort d’une certaine habitude d’être, un rien me distrait, me change, m’attache, enfin me passionne : et alors tout est oublié ; je ne songe plus qu’au nouvel objet qui m’occupe. Le cœur me battait d’impatience de feuilleter le nouveau livre que j’avais dans la poche ; je le tirais aussitôt que j’étais seul, et ne songeais plus à fouiller le cabinet de mon maître. J’ai même peine à croire que j’eusse volé, quand même j’aurais eu des passions plus coûteuses. Borné au moment présent, il n’était pas dans mon tour d’esprit de m’arranger ainsi pour l’avenir. La Tribu me faisait crédit : les avances étaient petites ; et quand j’avais empoché mon livre, je ne songeais plus à rien. L’argent qui me venait naturellement passait de même à cette femme ; et quand elle devenait pressante, rien n’était plus tôt sous ma main que mes propres effets. Voler par avance était trop de prévoyance, et voler pour payer n’était pas même une tentation.

A force de querelles, de coups, de lectures dérobées et mal choisies, mon humeur devint taciturne, sauvage ; ma tête commençait à s’altérer, et je vivais en vrai loup-garou. Cependant si mon goût ne me préserva pas des livres plats et fades, mon bonheur me préserva des livres obscènes et licencieux : non que la Tribu, femme à tous égards très accommodante, se fît un scrupule de m’en prêter ; mais, pour les faire valoir, elle me les nommait avec un air de mystère qui me forçait précisément à les refuser, tant par dégoût que par honte ; et le hasard seconda si bien mon humeur pudique, que j’avais plus de trente ans avant que j’eusse jeté les yeux sur aucun de ces dangereux livres qu’une belle dame de par le monde trouve incommodes, en ce qu’on ne peut les lire que d’une main.

En moins d’un an j’épuisai la mince boutique de la Tribu, et alors je me trouvai dans mes loisirs cruellement désœuvré. Guéri de mes goûts d’enfant et de polisson par celui de la lecture, et même par mes lectures, qui, bien que sans choix et souvent mauvaises, ramenaient pourtant mon cœur à des sentiments plus nobles que ceux que m’avait donnés mon état ; dégoûté de tout ce qui était à ma portée, et sentant trop loin de moi tout ce qui m’aurait tenté, je ne voyais rien de possible qui pût flatter mon cœur. Mes sens émus depuis longtemps me demandaient une jouissance dont je ne savais pas même imaginer l’objet. J’étais aussi loin du véritable que si je n’avais point eu de sexe ; et déjà pubère et sensible, je pensais quelquefois à mes folies, mais je ne voyais rien au delà. Dans cette étrange situation, mon inquiète imagination prit un parti qui me sauva de moi-même et calma ma naissante sensualité : ce fut de se nourrir des situations qui m’avaient intéressé dans mes lectures, de les rappeler, de les varier, de les combiner, de me les approprier tellement que je devinsse un des personnages que j’imaginais, que je me visse toujours dans les positions les plus agréables selon mon goût ; enfin que l’état fictif où je venais à bout de me mettre me fît oublier mon état réel, dont j’étais si mécontent. Cet amour des objets imaginaires et cette facilité de m’en occuper achevèrent de me dégoûter de tout ce qui m’entourait, et déterminèrent ce goût pour la solitude qui m’est toujours resté depuis ce temps-là. On verra plus d’une fois dans la suite les bizarres effets de cette disposition si misanthrope et si sombre en apparence, mais qui vient en effet d’un cœur trop affectueux, trop aimant, trop tendre, qui, faute d’en trouver d’existants qui lui ressemblent, est forcé de s’alimenter de fictions. Il me suffit, quant à présent, d’avoir marqué l’origine et la première cause d’un penchant qui a modifié toutes mes passions, et qui, les contenant par elles-mêmes, m’a toujours rendu paresseux à faire, par trop d’ardeur à désirer.

J’atteignis ainsi ma seizième année, inquiet, mécontent de tout et de moi, sans goût de mon état, sans plaisir de mon âge, dévoré de désirs dont j’ignorais l’objet, pleurant sans sujet de larmes, soupirant sans savoir de quoi ; enfin caressant tendrement mes chimères, faute de rien voir autour de moi qui les valût. Les dimanches, mes camarades venaient me chercher après le prêche pour aller m’ébattre avec eux. Je leur aurais volontiers échappé si j’avais pu ; mais une fois en train dans leurs jeux, j’étais plus ardent et j’allais plus loin qu’aucun autre ; difficile à ébranler et à retenir. Ce fut là de tout temps ma disposition constante. Dans nos promenades hors de la ville, j’allais toujours en avant sans songer au retour, à moins que d’autres n’y songeassent pour moi. J’y fus pris deux fois ; les portes furent fermées avant que je pusse arriver. Le lendemain je fus traité comme on s’imagine ; et la seconde fois il me fut promis un tel accueil pour la troisième, que je résolus de ne m’y pas exposer. Cette troisième fois si redoutée arriva pourtant. Ma vigilance fut mise en défaut par un maudit capitaine appelé M. Minutoli, qui fermait toujours la porte où il était de garde une demi-heure avant les autres. Je revenais avec deux camarades. A demi-lieue de la ville j’entends sonner la retraite, je double le pas ; j’entends battre la caisse, je cours à toutes jambes : j’arrive essoufflé, tout en nage ; le cœur me bat : je vois de loin les soldats à leur poste ; j’accours, je crie d’une voix étouffée. Il était trop tard. A vingt pas de l’avancée je vois lever le premier pont. Je frémis en voyant en l’air ces cornes terribles, sinistre et fatal augure du sort inévitable que ce moment commençait pour moi.

Dans le premier transport de ma douleur, je me jetai sur les glacis et mordis la terre. Mes camarades, riant de leur malheur, prirent à l’instant leur parti. Je pris aussi le mien ; mais ce fut d’une autre manière. Sur le lieu même je jurai de ne retourner jamais chez mon maître ; et le lendemain, quand à l’heure de la découverte ils rentrèrent en ville, je leur dis adieu pour jamais, les priant seulement d’avertir en secret mon cousin Bernard de la résolution que j’avais prise, et du lieu où il pourrait me voir encore une fois.

A mon entrée en apprentissage, étant plus séparé de lui, je le vis moins ; toutefois, durant quelque temps nous nous rassemblions les dimanches ; mais insensiblement chacun prit d’autres habitudes, et nous nous vîmes plus rarement. Je suis persuadé que sa mère contribua beaucoup à ce changement. Il était, lui, un garçon du haut ; moi, chétif apprenti, je n’étais plus qu’un enfant de Saint-Gervais. Il n’y avait plus entre nous d’égalité, malgré la naissance ; c’était déroger que de me fréquenter. Cependant les liaisons ne cessèrent point tout à fait entre nous ; et comme c’était un garçon d’un bon naturel, il suivait quelquefois son cœur malgré les leçons de sa mère. Instruit de ma résolution, il accourut, non pour m’en dissuader ou la partager, mais pour jeter, par de petits présents, quelque agrément dans ma fuite, car mes propres ressources ne pouvaient me mener fort loin. Il me donna entre autres une petite épée, dont j’étais fort épris, et que j’ai portée jusqu’à Turin, où le besoin m’en fit défaire, et où je me la passai, comme on dit, au travers du corps. Plus j’ai réfléchi depuis à la manière dont il se conduisit avec moi dans ce moment critique, plus je me suis persuadé qu’il suivit les instructions de sa mère, et peut-être de son père, car il n’est pas possible que de lui-même il n’eût fait quelque effort pour me retenir, ou qu’il n’eût tenté de me suivre : mais point. Il m’encouragea dans mon dessein plutôt qu’il ne m’en détourna : puis, quand il me vit bien résolu, il me quitta sans beaucoup de larmes. Nous ne nous sommes jamais écrit ni revus. C’est dommage : il était d’un caractère essentiellement bon ; nous étions faits pour nous aimer.

Avant de m’abandonner à la fatalité de ma destinée, qu’on me permette de tourner un moment les yeux sur celle qui m’attendait naturellement, si j’étais tombé dans les mains d’un meilleur maître. Rien n’était plus convenable à mon humeur, ni plus propre à me rendre heureux, que l’état tranquille et obscur d’un bon artisan, dans certaines classes surtout, telle qu’est à Genève celle des graveurs. Cet état, assez lucratif pour donner une subsistance aisée, et pas assez pour mener à la fortune, eût borné mon ambition pour le reste de mes jours ; et me laissant un loisir honnête pour cultiver des goûts modérés, il m’eût contenu dans ma sphère sans m’offrir aucun moyen d’en sortir. Ayant une imagination assez riche pour orner de ses chimères tous les états, assez puissante pour me transporter, pour ainsi dire, à mon gré de l’un à l’autre, il m’importait peu dans lequel je fusse en effet. Il ne pouvait y avoir si loin du lieu où j’étais au premier château en Espagne, qu’il ne me fût aisé de m’y établir. De cela seul il suivait que l’état le plus simple, celui qui donnait le moins de tracas et de soins, celui qui laissait l’esprit le plus libre, était celui qui me convenait le mieux ; et c’était précisément le mien. J’aurais passé dans le sein de ma religion, de ma patrie, de ma famille et de mes amis, une vie paisible et douce, telle qu’il la fallait à mon caractère, dans l’uniformité d’un travail de mon goût et d’une société selon mon cœur. J’aurais été bon chrétien, bon citoyen, bon père de famille, bon ami, bon ouvrier, bon homme en toute chose. J’aurais aimé mon état, je l’aurais honoré peut-être ; et, après avoir passé une vie obscure et simple, mais égale et douce, je serais mort paisiblement dans le sein des miens. Bientôt oublié sans doute, j’aurais été regretté du moins aussi longtemps qu’on se serait souvenu de moi.

Au lieu de cela… Quel tableau vais-je faire ? Ah ! n’anticipons point sur les misères de ma vie ; je n’occuperai que trop mes lecteurs de ce triste sujet.

 

BOOK I [1712-1728]

I HAVE begun on a work which is without precedent, whose accomplishment will have no imitator. I propose to set before my fellow-mortals a man in all the truth of nature; and this man shall be myself.

I have studied mankind and know my heart; I am not made like any one I have been acquainted with, perhaps like no one in existence; if not better, I at least claim originality, and whether Nature has acted rightly or wrongly in destroying the mold in which she cast me, can only be decided after I have been read.

I will present myself, whenever the last trumpet shall sound, before the Sovereign Judge with this book in my hand, and loudly proclaim, "Thus have I acted; these were my thoughts; such was I. With equal freedom and veracity have I related what was laudable or wicked, I have concealed no crimes, added no virtues; and if I have sometimes introduced superfluous ornament, it was merely to occupy a void occasioned by defect of memory: I may have supposed that certain, which I only knew to be probable, but have never asserted as truth, a conscious falsehood. Such as I was, I have declared myself; sometimes vile and despicable, at others, virtuous, generous, and sublime; even as Thou hast read my inmost soul: Power Eternal! assemble round Thy throne an innumerable throng of my fellow-mortals, let them listen to my confessions, let them blush at my depravity, let them tremble at my sufferings; let each in his turn expose with equal sincerity the failings, the wanderings of his heart, and if he dare, aver, I was better than that man."

I was born at Geneva, in 1712, son of Isaac Rousseau and Susannah Bernard, citizens. My father's share of a moderate competency, which was divided among fifteen children, being very trivial, his business of a watchmaker (in which he had the reputation of great ingenuity) was his only dependence. My mother's circumstances were more affluent; she was daughter of a Mons. Bernard, minister, and possessed a considerable share of modesty and beauty; indeed, my father found some difficulty in obtaining her hand.

The affection they entertained for each other was almost as early as their existence; at eight or nine years old they walked together every evening on the banks of the Treille, and before they were ten, could not support the idea of separation. A natural sympathy of soul confined those sentiments of predilection which habit at first produced; born with minds susceptible of the most exquisite sensibility and tenderness, it was only necessary to encounter similar dispositions; that moment fortunately presented itself, and each surrendered a willing heart.

The obstacles that opposed served only to give a degree of vivacity to their affection, and the young lover, not being able to obtain his mistress, was overwhelmed with sorrow and despair. She advised him to travel- to forget her. He consented- he traveled but returned more passionate than ever, and had the happiness to find her equally constant, equally tender. After this proof of mutual affection, what could they resolve?- to dedicate their future lives to love! the resolution was ratified with a vow, on which Heaven shed its benediction.

Fortunately, my mother's brother, Gabriel Bernard, fell in love with one of my father's sisters: she had no objection to the match, but made the marriage of his sister with her brother an indispensable preliminary. Love soon removed every obstacle, and the two weddings were celebrated the same day: thus my uncle became the husband of my aunt, and their children were doubly cousins german. Before a year was expired, both had the happiness to become fathers, but were soon after obliged to submit to a separation.

My uncle Bernard, who was an engineer, went to serve in the empire and Hungary, under Prince Eugene, and distinguished himself both at the siege and battle of Belgrade. My father, after the birth of my only brother, set off, on recommendation, for Constantinople, and was appointed watchmaker to the Seraglio. During his absence, the beauty, wit, and accomplishments* of my mother attracted a number of admirers, among whom Mons. de la Closure, Resident of France, was the most assiduous in his attentions. His passion must have been extremely violent, since after a period of thirty years I have seen him affected at the very mention of her name. My mother had a defense more powerful even than her virtue; she tenderly loved my father, and conjured him to return; his inclination seconding his request, he gave up every prospect of emolument, and hastened to Geneva.

* They were too brilliant for her situation, the minister, her father, having bestowed great pains on her education. She was taught drawing, singing, and to play on the theorbo; had learning, and wrote very agreeable verses. The following is an extempore piece which she composed in the absence of her husband and brother, in a conversation with some person relative to them, while walking with her sister-in-law, and their two children:

Ces deux messieurs, qui sont absens,

Nous sont chers de bien des manieres;

Ce sont nos amis, nos amans,

Ce sont nos maris et nos freres,

Et les peres de ces enfans.

These absent ones, who justly claim

Our hearts, by every tender name,

To whom each wish extends:

Our husbands and our brothers are,

The fathers of this blooming pair,

Our lovers and our friends.

I was the unfortunate fruit of this return, being born ten months after, in a very weakly and infirm state; my birth cost my mother her life, and was the first of my misfortunes. I am ignorant how my father supported her loss at that time, but I know he was ever after inconsolable. In me he still thought he saw her he so tenderly lamented, but could never forget that I had been the innocent cause of his misfortune, nor did he over embrace me, but his sighs, the convulsive pressure of his arms, witnessed that a bitter regret mingled itself with his caresses, though, as may be supposed, they were not on this account less ardent. When he said to me, "Jean Jacques, let us talk of your mother," my usual reply was, "Yes, father, but then, you know, we shall cry," and immediately the tears started from his eyes. "Ah!" exclaimed he, with agitation, "Give me back my wife; at least console me for her loss; fill up, dear boy, the void she has left in my soul. Could I love thee thus wert thou only my son?" Forty years after this loss he expired in the arms of a second wife, but the name of the first still vibrated on his lips, still was her image engraved on his heart.

Such were the authors of my being: of all the gifts it had pleased Heaven to bestow on them, a feeling heart was the only one that descended to me; this had been the source of their felicity, it was the foundation of all my misfortunes.

I came into the world with so few signs of life, that they entertained but little hope of preserving me, with the seeds of a disorder that has gathered strength with years, and from which I am now relieved at intervals, only to suffer a different, though more intolerable evil. I owed my preservation to one of my father's sisters, an amiable and virtuous girl, who took the most tender care of me; she is yet living, nursing, at the age of fourscore, a husband younger than herself, but worn out with excessive drinking. Dear aunt! I freely forgive your having preserved my life, and only lament that it is not in my power to bestow on the decline of your days the tender solicitude and care you lavished on the first dawn of mine. My nurse, Jaqueline, is likewise living, and in good health- the hands that opened my eyes to the light of this world may close them at my death. We suffer before we think; it is the common lot of humanity. I experienced more than my proportion of it. I have no knowledge of what passed prior to my fifth or sixth year; I recollect nothing of learning to read, I only remember what effect the first considerable exercise of it produced on my mind; and from that moment I date an uninterrupted knowledge of myself.

Every night, after supper, we read some part of a small collection of romances which had been my mother's. My father's design was only to improve me in reading, and he thought these entertaining works were calculated to give me a fondness for it; but we soon found ourselves so interested in the adventures they contained, that we alternately read whole nights together, and could not bear to give over until at the conclusion of a volume. Sometimes, in a morning, on hearing the swallows at our window, my father, quite ashamed of this weakness, would cry, "Come, come, let us go to bed; I am more a child than thou art."

I soon acquired, by this dangerous custom, not only an extreme facility in reading and comprehending, but, for my age, a too intimate acquaintance with the passions. An infinity of sensations were familiar to me, without possessing any precise idea of the objects to which they related- I had conceived nothing- I had felt the whole. This confused succession of emotions did not retard the future efforts of my reason, though they added an extravagant, romantic notion of human life, which experience and reflection have never been able to eradicate.

My romance reading concluded with the summer of 1719, the following winter was differently employed. My mother's library being quite exhausted, we had recourse to that part of her father's which had devolved to us; here we happily found some valuable books, which was by no means extraordinary, having been selected by a minister that truly deserved that title, in whom learning (which was the rage of the times) was but a secondary commendation, his taste and good sense being most conspicuous. The history of the Church and Empire by Le Sueur, Bossuett's Discourses on Universal History, Plutarch's Lives, the History of Venice by Nani, Ovid's Metamorphoses, La Bruyere, Fontenelle's World, his Dialogues of the Dead, and a few volumes of Moliere, were soon ranged in my father's closet, where, during the hours he was employed in his business, I daily read them, with an avidity and taste uncommon, perhaps unprecedented at my age.

Plutarch presently became my greatest favorite. The satisfaction I derived from the repeated readings I gave this author, extinguished my passion for romances, and I shortly preferred Agesilaus, Brutus, and Aristides, to Orondates, Artemenes, and Juba. These interesting studies, seconded by the conversations they frequently occasioned with my father, produced that republican spirit and love of liberty, that haughty and invincible turn of mind, which rendered me impatient of restraint or servitude, and became the torment of my life, as I continually found myself in situations incompatible with these sentiments. Incessantly occupied with Rome and Athens, conversing, if I may so express myself, with their illustrious heroes; born the citizen of a republic, of a father whose ruling passion was the love of his country, I was fired with these examples; could fancy myself a Greek or Roman, and readily give into the character of the personage whose life I read; transported by the recital of any extraordinary instance of fortitude or intrepidity, animation flashed from my eyes, and gave my voice additional strength and energy. One day, at table, while relating the fortitude of Scoevola, they were terrified at seeing me start from my seat and hold my hand over a hot chafing-dish, to represent more forcibly the action of that determined Roman.

My brother, who was seven years older than myself, was brought up to my father's profession. The extraordinary affection they lavished on me might be the reason he was too much neglected: this certainly was a fault which cannot be justified. His education and morals suffered by this neglect, and he acquired the habits of a libertine before he arrived at an age to be really one. My father tried what effect placing him with a master would produce, but he still persisted in the same ill conduct. Though I saw him so seldom that it could hardly be said we were acquainted, I loved him tenderly, and believe he had as strong an affection for me as a youth of his dissipated turn of mind could be supposed capable of. One day, I remember, when my father was correcting him severely, I threw myself between them, embracing my brother, whom I covered with my body, receiving the strokes designed for him; I persisted so obstinately in my protection, that either softened by my cries and tears, or fearing to hurt me most, his anger subsided, and he pardoned his fault. In the end, my brother's conduct became so bad that he suddenly disappeared, and we learned some time after that he was in Germany, but he never wrote to us, and from that day we heard no news of him: thus I became an only son.

If this poor lad was neglected, it was quite different with his brother, for the children of a king could not be treated with more attention and tenderness than were bestowed on my infancy, being the darling of the family; and what is rather uncommon, though treated as a beloved, never a spoiled child; was never permitted, while under paternal inspection, to play in the street with other children; never had any occasion to contradict or indulge those fantastical humors which are usually attributed to nature, but are in reality the effects of an injudicious education. I had the faults common to my age, was talkative, a glutton, and sometimes a liar; made no scruple of stealing sweetmeats, fruits, or, indeed, any kind of eatables; but never took delight in mischievous waste, in accusing others, or tormenting harmless animals. I recollect, indeed, that one day, while Madam Clot, a neighbor of ours, was gone to church, I made water in her kettle; the remembrance even now makes me smile, for Madam Clot (though, if you please, a good sort of creature) was one of the most tedious grumbling old women I ever knew. Thus have I given a brief, but faithful, history of my childish transgressions.

How could I become cruel or vicious, when I had before my eyes only examples of mildness, and was surrounded by some of the best people in the world? My father, my aunt, my nurse, my relations, our friends, our neighbors, all I had any connections with, did not obey me, it is true, but loved me tenderly, and I returned their affection. I found so little to excite my desires, and those I had were so seldom contradicted, that I was hardly sensible of possessing any, and can solemnly aver I was an absolute stranger to caprice until after I had experienced the authority of a master.

Those hours that were not employed in reading or writing with my father, or walking with my governess, Jaqueline, I spent with my aunt; and whether seeing her embroider, or hearing her sing, whether sitting or standing by her side, I was ever happy. Her tenderness and unaffected gayety, the charms of her figure and countenance, have left such indelible impressions on my mind, that her manner, look, and attitude, are still before my eyes; I recollect a thousand little caressing questions; could describe her clothes, her head-dress, nor have the two curls of fine black hair which hung on her temples, according to the mode of that time, escaped my memory.

Though my taste, or rather passion, for music, did not show itself until a considerable time after, I am fully persuaded it is to her I am indebted for it. She knew a great number of songs, which she sung with great sweetness and melody. The serenity and cheerfulness which were conspicuous in this lovely girl, banished melancholy, and made all round her happy.

The charms of her voice had such an affect on me, that not only several of her songs have ever since remained on my memory, but some I have not thought of from my infancy, as I grow old, return upon my mind with a charm altogether inexpressible. Would any one believe that an old dotard like me, worn out with care and infirmity, should sometime surprise himself weeping like a child, and in a voice querulous, and broken by age, muttering out one of those airs which were the favorites of my infancy? There is one song in particular, whose tune I perfectly recollect, but the words that compose the latter half of it constantly refuse every effort to recall them, though I have a confused idea of the rhymes. The beginning, with what I have been able to recollect of the remainder, is as follows:

Tircis, je n'ose

Ecouter ton Chalumeau

Sous l' Ormeau;

Car on en cause

Deja dans notre hameau.

--- --- ---

-un Berger

s'engager

sans danger,

Et toujours l'epine est sous la rose.

I have endeavored to account for the invincible charm my heart feels on the recollection of this fragment, but it is altogether inexplicable. I only know, that before I get to the end of it, I always find my voice interrupted by tenderness, and my eyes suffused with tears. I have a hundred times formed the resolution of writing to Paris for the remainder of these words, if any one should chance to know them: but I am almost certain the pleasure I take in the recollection would be greatly diminished was I assured any one but my poor aunt Susan had sung them.

Such were my affections on entering this life. Thus began to form and demonstrate itself a heart at once haughty and tender, a character effeminate, yet invincible; which, fluctuating between weakness and courage, luxury and virtue, has ever set me in contradiction to myself; causing abstinence and enjoyment, pleasure and prudence, equally to shun me.

This course of education was interrupted by an accident, whose consequences influenced the rest of my life. My father had a quarrel ungenerous man, happening to bleed at the nose, in order to be revenged, accused my father of having drawn his sword on him in the city, and in consequence of this charge they were about to conduct him to prison. He insisted (according to the law of this republic) that the accuser should be confined at the same time; and, not being able to obtain this, preferred a voluntary banishment for the remainder of his life, to giving up a point by which he must sacrifice his honor and liberty.

I remained under the tuition of my uncle Bernard, who was at that time employed in the fortifications of Geneva. He had lost his eldest daughter, but had a son about my own age, and we were sent together to Bossey, to board with the Minister Lambercier. Here we were to learn Latin, with all the insignificant trash that has obtained the name of education.

Two years spent in this village softened, in some degree, my Roman fierceness, and again reduced me to a state of childhood. At Geneva, where nothing was exacted, I loved reading, which was, indeed, my principal amusement; but, at Bossey, where application was expected, I was fond of play as a relaxation. The country was so new, so charming in my idea, that it seemed impossible to find satiety in its enjoyments, and I conceived a passion for rural life, which time has not been able to extinguish; nor have I ever ceased to regret the pure and tranquil pleasures I enjoyed at this place in my childhood; the remembrance having followed me through every age, even to that in which I am hastening again towards it.

M. Lambercier was a worthy, sensible man, who, without neglecting our instruction, never made our acquisitions burthensome, or tasks tedious. What convinces me of the rectitude of his method is, that notwithstanding my extreme aversion to restraint, the recollection of my studies is never attended with disgust; and, if my improvement was trivial, it was obtained with ease, and has never escaped memory.

The simplicity of this rural life was of infinite advantage in opening my heart to the reception of true friendship. The sentiments I had hitherto formed on this subject were extremely elevated, but altogether imaginary. The habit of living in this peaceful manner soon united me tenderly to my cousin Bernard; my affection was more ardent than that I had felt for my brother, nor has time ever been able to efface it. He was a tall, lank, weakly boy, with a mind as mild as his body was feeble, and who did not wrong the good opinion they were disposed to entertain for the son of my guardian. Our studies, amusements, and tasks, were the same; we were alone; each wanted a playmate; to separate would, in some measure, have been to annihilate us. Though we had not many opportunities of demonstrating our attachment to each other, it was certainly extreme; and so far from enduring the thought of separation, we could not even form an idea that we should ever be able to submit to it. Each of a disposition to be won by kindness, and complaisant, when not soured by contradiction, we agreed in every particular. If, by the favor of those who governed us he had the ascendant while in their presence, I was sure to acquire it when we were alone, and this preserved the equilibrium so necessary in friendship. If he hesitated in repeating his task, I prompted him; when my exercises were finished, I helped to write his; and, in our amusements, my disposition being most active, ever had the lead. In a word, our characters accorded so well, and the friendship that subsisted between us was so cordial, that during the five years we were at Bossey and Geneva we were inseparable: we often fought, it is true, but there never was any occasion to separate us. No one of our quarrels lasted more than a quarter of an hour, and never in our lives did we make any complaint of each other. It may be said, these remarks are frivolous; but, perhaps, a similar example among children can hardly be produced.

The manner in which I passed my time at Bossey was so agreeable to my disposition, that it only required a longer duration absolutely to have fixed my character, which would have had only peaceable, affectionate, benevolent sentiments for its basis. I believe no individual of our kind ever possessed less natural vanity than myself. At intervals, by an extraordinary effort, I arrived at sublime ideas, but presently sunk again into my original languor. To be beloved by every one who knew me was my most ardent wish. I was naturally mild, my cousin was equally so, and those who had the care of us were of similar dispositions. Everything contributed to strengthen those propensities which nature had implanted in my breast, and during the two years I was neither the victim nor witness of any violent emotions.

I knew nothing so delightful as to see every one content; not only with me, but all that concerned them. When repeating our catechism at church, nothing could give me greater vexation, on being obliged to hesitate, than to see Miss Lambercier's countenance express disapprobation and uneasiness. This alone was more afflicting to me than the shame of faltering before so many witnesses, which, notwithstanding, was sufficiently painful; for though not over-solicitous of praise, I was feelingly alive to shame; yet I can truly affirm, the dread of being reprimanded by Miss Lambercier alarmed me less than the thought of making her uneasy.

Neither she nor her brother were deficient in a reasonable severity, but as this was scarce ever exerted without just cause, I was more afflicted at their disapprobation than the punishment. Certainly the method of treating youth would be altered if the distant effects, this indiscriminate, and frequently indiscreet method produces, were more conspicuous. I would willingly excuse myself from a further explanation, did not the lesson this example conveys (which points out an evil as frequent as it is pernicious) forbid my silence.

As Miss Lambercier felt a mother's affection, she sometimes exerted a mother's authority, even to inflicting on us, when we deserved it, the punishment of infants. She had often threatened it, and this threat of a treatment entirely new, appeared to me extremely dreadful; but I found the reality much less terrible than the idea, and what is still more unaccountable, this punishment increased my affection for the person who had inflicted it. All this affection, aided by my natural mildness, was scarcely sufficient to prevent my seeking, by fresh offenses, a return of the same chastisement; for a degree of sensuality had mingled with the smart and shame, which left more desire than fear of a repetition. I was well convinced the same discipline from her brother would have produced a quite contradictory effect; but from a man of his disposition this was not probable, and if I abstained from meriting correction, it was merely from a fear of offending Miss Lambercier, for benevolence, aided by the passions, has ever maintained an empire over me which has given law to my heart.

This event, which, though desirable, I had not endeavored to accelerate, arrived without my fault; I should say, without my seeking; and I profited by it with a safe conscience; but this second, was also the last time, for Miss Lambercier, who doubtless had some reason to imagine this chastisement did not produce the desired effect, declared it was too fatiguing, and that she renounced it for the future. Till now we had slept in her chamber, and during the winter, even in her bed; but two days after another room was prepared for us.

Who would believe this childish discipline, received at eight years old, from the hand of a woman of thirty, should influence my propensities, my desires, my passions, for the rest of my life, and that in quite a contrary sense from what might naturally have been expected? The very incident that inflamed my senses, gave my desires such an extraordinary turn, that, confined to what I had already experienced, I sought no further, and, with blood boiling with sensuality almost from my birth, preserved my purity beyond the age when the coldest constitutions lose their sensibility; long tormented, without knowing by what, I gazed on every handsome woman with delight; imagination incessantly brought their charms to my remembrance, only to transform them into so many Miss Lamberciers. Even after having attained the marriageable age this odd taste still continued and drove me nearly to depravity and madness.

If ever education was perfectly chaste, it certainly that I received; my three aunts were of exemplary prudence. My father, it is true, loved pleasure, but his gallantry was rather of the last than the present century. At M. Lambercier's a good maidservant was discharged for having once made use of an expression before us which was thought to contain some degree of indelicacy. I entertained a particular aversion for courtesans, nor could I look on a rake without a degree of disdain mingled with terror. My aversion for lewdness went so far, since one day I walked through a hollow in the road at Petit Sacconez; I saw on both sides cavities in the earth and was told that it was there the people did their pairing. When I thought of it, it came to my mind, that I had seen dogs in a similar situation, and my heart revolted at the remembrance.

These prejudices of education, proper in themselves to retard the first explosions of a combustible constitution, were strengthened, as I have already hinted, by the effect the first moments of sensuality produced in me, for notwithstanding the troublesome ebullition of my blood, I was satisfied with the species of voluptuousness I had already been acquainted with, and sought no further. I never went to the other species of voluptuousness and had no suspicion that I was so near it. In my crazy fancies during my erotic passions and while I was committing extravagant acts, I borrowed the help of the other sex in my imagination.

Thus I passed the age of puberty, with a constitution extremely ardent, without knowing or even wishing for any other gratification of the passions than what Miss Lambercier had innocently given me an idea of; and when I became a man, that childish taste, instead of vanishing, only associated with the other that I never could remove from my sensual desires. This folly, joined to a natural timidity, has always prevented my being very enterprising with women, so that I have passed my days in languishing in silence for those I most admired, without daring to disclose my wishes.

To fall at the feet of an imperious mistress, obey her mandates, or implore pardon, were for me the most exquisite enjoyments, and the more my blood was inflamed by the efforts of a lively imagination the more I acquired the appearance of a whining lover.

It will be readily conceived that this mode of making love is not attended with a rapid progress or imminent danger to the virtue of its object; yet, though I have few favors to boast of I have not been excluded from enjoyment, however imaginary. Thus the senses, in concurrence with a mind equally timid and romantic, have preserved my morals chaste, and feelings uncorrupted, with precisely the same inclinations, which, seconded with a moderate portion of effrontery, might have plunged me into the most unwarrantable excesses.

I have made the first, most difficult step, in the obscure and painful maze of my Confessions. We never feel so great a degree of repugnance in divulging what is really criminal, as what is merely ridiculous. I am now assured of my resolution, for after what I have dared disclose, nothing can have power to deter me. The difficulty attending these acknowledgments will be readily conceived, when I declare, that during the whole of my life, though frequently laboring under the most violent agitation, being hurried away with the impetuosity of passion I could never, in the course of the most unbounded familiarity, acquire sufficient courage to declare my folly, and implore the only favor that remained to bestow. That has only once happened, when a child, with a girl of my own age; even then it was she who first proposed it.

In thus investigating the first traces of my sensible existence, I find elements, which, though seemingly incompatible, have united to produce a simple and uniform effect; while others, apparently the same, have, by the concurrence of certain circumstances, formed such different combinations, that it would never be imagined they had any affinity; who would believe, for example, that one of the most vigorous springs of my soul was tempered in the identical source from whence luxury and ease mingled with my constitution and circulated in my veins? Before I quit this subject, I will add a striking instance of the different effects they produced.

One day, while I was studying in a chamber contiguous to the kitchen, the maid set some of Miss Lambercier's combs to dry by the fire, and on coming to fetch them some time after, was surprised to find the teeth of one of them broken off. Who could be suspected of this mischief? No one but myself had entered the room: I was questioned, but denied having any knowledge of it. Mr. and Miss Lambercier consult, exhort, threaten, but all to no purpose; I obstinately persist in the denial; and, though this was the first time I had been detected in a confirmed falsehood, appearances were so strong that they overthrew all my protestations. This affair was thought serious; the mischief, the lie, the obstinacy, were considered equally deserving of punishment, which was not now to be administered by Miss Lambercier. My uncle Bernard was written to; he arrived; and my poor cousin being charged with a crime no less serious, we were conducted to the same execution, which was inflicted with great severity. If finding a remedy in the evil itself, they had sought ever to allay my depraved desires, they could not have chosen a shorter method to accomplish their designs, and, I can assure my readers, I was for a long time freed from the dominion of them.

As this severity could not draw from me the expected acknowledgment, which obstinacy brought on several repetitions, and reduced me to a deplorable situation, yet I was immovable, and resolutely determined to suffer death rather than submit. Force, at length, was obliged to yield to the diabolical infatuation of a child, for no better name was bestowed on my constancy, and I came out of this dreadful trial, torn, it is true, but triumphant. Fifty years have expired since this adventure- the fear of punishment is no more. Well, then, I aver, in the face of Heaven, I was absolutely innocent: and, so far from breaking, or even touching the comb, never came near the fire. It will be asked, how did this mischief happen? I can form no conception of it, I only know my own innocence.

Let any one figure to himself a character whose leading traits were docility and timidity, but haughty, ardent, and invincible, in its passions; a child, hitherto governed by the voice of reason, treated with mildness, equity, and complaisance, who could not even support the idea of injustice, experiencing, for the first time, so violent an instance of it, inflicted by those he most loved and respected. What perversion of ideas! What confusion in the heart, the brain, in all my little being, intelligent and moral!- let any one, I say, if possible, imagine all this, for I am incapable of giving the least idea of what passed in my mind at that period.

My reason was not sufficiently established to enable me to put myself in the place of others, and judge how much appearances condemned me, I only beheld the rigor of a dreadful chastisement, inflicted for a crime I had not committed; yet I can truly affirm, the smart I suffered, though violent, was inconsiderable to what I felt from indignation, rage, and despair. My cousin, who was almost in similar circumstances, having been punished for an involuntary fault, as guilty of a premeditated crime, became furious by my example. Both in the same bed, we embraced each other with convulsive transport; we were almost suffocated; and when our young hearts found sufficient relief to breathe out our indignation, we sat up in the bed, and with all our force, repeated a hundred times, Carnifex! Carnifex! Carnifex! Executioner, tormentor.

Even while I write this I feel my pulse quicken, and should I live a hundred thousand years, the agitation of that moment would still be fresh in my memory. The first instance of violence and oppression is so deeply engraven on my soul, that every relative idea renews my emotion: the sentiment of indignation, which in its origin had reference only to myself, has acquired such strength, and is at present so completely detached from personal motives, that my heart is as much inflamed at the sight or relation of any act of injustice (whatever may be the object, or wheresoever it may be perpetrated) as if I was the immediate sufferer. When I read the history of a merciless tyrant, or the dark and the subtle machination of a knavish designing priest, I could on the instant set off to stab the miscreants, though I was certain to perish in the attempt.

I have frequently fatigued myself by running after and stoning a cock, a cow, a dog, or any animal I saw tormenting another, only because it was conscious of possessing superior strength. This may be natural to me, and I am inclined to believe it is, though the lively impression of the first injustice I became the victim of was too long and too powerfully remembered not to have added considerable force to it.

This occurrence terminated my infantine serenity; from that moment I ceased to enjoy a pure unadulterated happiness, and on a retrospection of the pleasures of my childhood, I yet feel they ended here. We continued at Bossey some months after this event, but were like our first parents in the Garden of Eden after they had lost their innocence; in appearance our situation was the same, in effect it was totally different.

Affection, respect, intimacy, confidence, no longer attached the pupils to their guides; we beheld them no longer as divinities, who could read the secrets of our hearts; we were less ashamed of committing faults, more afraid of being accused of them: we learned to dissemble, to rebel, to lie: all the vices common to our years began to corrupt our happy innocence, mingle with our sports, and embitter our amusements. The country itself, losing those sweet and simple charms which captivate the heart, appeared a gloomy desert, or covered with a veil that concealed its beauties. We cultivated our little gardens no more: our flowers were neglected. We no longer scratched away the mold, and broke out into exclamations of delight, on discovering that the grain we had sown began to shoot. We were disgusted with our situation; our preceptors were weary of us. In a word, my uncle wrote for our return, and we left Mr. and Miss Lambercier without feeling any regret at the separation.

Near thirty years passed away from my leaving Bossey, without once recalling the place to my mind with any degree of satisfaction; but after having passed the prime of life, as I decline into old age (while more recent occurrences are wearing out apace) I feel these remembrances revive and imprint themselves on my heart, with a force and charm that every day acquires fresh strength; as if, feeling life flee from me, I endeavored to catch it again by its commencement. The most trifling incidents of those happy days delight me, for no other reason than being of those days, I recall every circumstance of time, place, and persons; I see the maid or footman busy in the chamber, a swallow entering the window, a fly settling on my hand while repeating my lesson. I see the whole economy of the apartment; on the right hand Mr. Lambercier's closet, with a print representing all the popes, a barometer, a large almanac, the windows of the house (which stood in a hollow at the bottom of the garden) shaded by raspberry shrubs, whose shoots sometimes found entrance; I am sensible the reader has no occasion to know all this, but I feel a kind of necessity for relating it. Why am I not permitted to recount all the little anecdotes of that thrice happy age, at the recollection of whose joys I even tremble with delight? Five or six particularly- let us compromise the matter- I will give up five, but then I must have one, and only one, provided I may draw it out to its utmost length, in order to prolong my satisfaction.

If I only sought yours, I should choose that of Miss Lambercier's backside, which, by an unlucky fall at the bottom of the meadow, was exposed to the view of the King of Sardinia, who happened to be passing by; but that of the walnut tree on the terrace is more amusing to me, since here I was an actor, whereas, in the above-mentioned scene I was only a spectator, and I must confess I see nothing that should occasion risibility in an accident, which, however laughable in itself, alarmed me for a person I loved as a mother, or perhaps something more.

Ye curious readers, whose expectations are already on the stretch for the noble history of the terrace, listen to the tragedy, and abstain from trembling, if you can, at the horrible catastrophe.

At the outside of the courtyard door, on the left hand, was a terrace; here they often sat after dinner; but it was subject to one inconvenience, being too much exposed to the rays of the sun; to obviate this defect, Mr. Lambercier had a walnut tree set there, the planting of which was attended with great solemnity. The two boarders were godfathers, and while the earth was replacing round the root, each held the tree with one hand, singing songs of triumph. In order to water it with more effect, they formed a kind of luson around its foot: myself and cousin, who were every day ardent spectators of this watering, confirmed each other in the very natural idea, that it was nobler to plant trees on the terrace than colors on a breach, and this glory we were resolved to procure without dividing it with any one.

In pursuance of this resolution, we cut a slip off a willow, and planted it on the terrace, at about eight or ten feet distance from the august walnut tree. We did not forget to make a hollow round it, but the difficulty was how to procure a supply of water, which was brought from a considerable distance, and we not permitted to fetch it: but water was absolutely necessary for our willow, and we made use of every stratagem to obtain it.

For a few days everything succeeded so well that it began to bud, and throw out small leaves, which we hourly measured, convinced (though now scarce a foot from the ground) it would soon afford us a refreshing shade. This unfortunate willow, by engrossing our whole time, rendered us incapable of application to any other study, and the cause of our inattention not being known, we were kept closer than before. The fatal moment approached when water must fail, and we were already afflicted with the idea that our tree must perish with drought. At length necessity, the parent of industry, suggested an invention, by which we might save our tree from death, and ourselves from despair; it was to make a furrow underground, which would privately conduct a part of the water from the walnut tree to our willow. This undertaking was executed with ardor, but did not immediately succeed- our descent was not skillfully planned- the water did not run, the earth falling in and stopping up the burrow; yet, though all went contrary, nothing discouraged us, Labor omnia vincit labor improbus. We made the basin deeper, to give the water a more sensible descent; we cut the bottom of a box into narrow planks; increased the channel from the walnut tree to our willow, and laying a row flat at the bottom, set two others inclining towards each other, so as to form a triangular channel; we formed a king of grating with small sticks at the end next the walnut tree, to prevent the earth and stones from stopping it up, and having carefully covered our work with well-trodden earth, in a transport of hope and fear attended the hour of watering. After an interval which seemed an age of expectation, this hour arrived. Mr. Lambercier, as usual, assisted at the operation; we contrived to get between him and our tree, towards which he fortunately turned his back. They no sooner began to pour the first pail of water, than we perceived it running to the willow; this sight was too much for our prudence, and we involuntarily expressed our transport by a shout of joy. The sudden exclamation made Mr. Lambercier turn about, though at that instant he was delighted to observe how greedily the earth, which surrounded the root of his walnut tree, imbibed the water. Surprised at seeing two trenches partake of it, he shouted in his turn, examines, perceives the roguery, and, sending instantly for a pick axe, at one fatal blow makes two or three of our planks fly, crying out meantime with all his strength an aqueduct! an aqueduct! His strokes redoubled, every one of which made an impression on our hearts; in a moment the planks, the channel, the basin, even our favorite willow, all were plowed up, nor was one word pronounced during this terrible transaction, except the above-mentioned exclamation. An aqueduct! repeated he, while destroying all our hopes, an aqueduct! an aqueduct!

It may be supposed this adventure had a still more melancholy end for the young architects; this, however, was not the case; the affair ended here. Mr. Lambercier never reproached us on this account nor was his countenance clouded with a frown; we even heard him mention the circumstance to his sister with loud bursts of laughter. The laugh of Mr. Lambercier might be heard to a considerable distance. But what is still more surprising, after the first transport of sorrow had subsided, we did not find ourselves violently afflicted; we planted a tree in another spot, and frequently recollected the catastrophe of the former, repeating with a significant emphasis, an aqueduct! an aqueduct! Till then, at intervals, I had fits of ambition, and could fancy myself Brutus or Aristides, but this was the first visible effect of my vanity. To have constructed an aqueduct with our own hands, to have set a slip of willow in competition with a flourishing tree, appeared to me a supreme degree of glory! I had a juster conception of it at ten, than Caesar entertained at thirty.

The idea of this walnut tree, with the little anecdotes it gave rise to, have so well continued, or returned to my memory, that the design which conveyed the most pleasing sensations, during my journey to Geneva, in the year 1754, was visiting Bossey, and reviewing the monuments of my infantine amusement, above all, the beloved walnut tree, whose age at that time must have been verging on a third of a century, but I was so beset with company, that I could not find a moment to accomplish my design. There is little appearance now of the occasion being renewed; but should I ever return to that charming spot, and find my favorite walnut tree still existing, I am convinced I should water it with my tears.

On my return to Geneva, I passed two or three years at my uncle's, expecting the determination of my friends respecting my future establishment. His own son being devoted to engineering, was taught drawing, and instructed by his father in the elements of Euclid: I partook of these instructions, but was principally fond of drawing. Meantime they were irresolute, whether to make me a watchmaker, a lawyer, or a minister. I should have preferred being a minister, as I thought it must be a charming thing to preach, but the trifling income which had been my mother's, and was to be divided between my brother and myself, was too inconsiderable to defray the expense attending the prosecution of my studies. As my age did not render the choice very pressing, I remained with my uncle, passing my time with very little improvement, and paying pretty dear, though not unreasonably, for my board.

My uncle, like my father, was a man of pleasure, but had not learned, like him, to abridge his amusements for the sake of instructing his family, consequently our education was neglected. My aunt was a devotee, who loved singing psalms better than thinking of our improvement, so that we were left entirely to ourselves, which liberty we never abused.

Ever inseparable, we were all the world to each other; and, feeling no inclination to frequent the company of a number of disorderly lads of our own age, we learned none of those habits of libertinism to which our idle life exposed us. Perhaps I am wrong in charging myself and cousin with idleness at this time, for, in our lives, we were never less so; and what was extremely fortunate, so incessantly occupied with our amusements, that we found no temptation to spend any part of our time in the streets. We made cages, pipes, kites, drums, houses, ships, and bows; spoiled the tools of my good old grandfather by endeavoring to make watches in imitation of him; but our favorite amusement was wasting paper, in drawing, washing, coloring, etc. There came an Italian mountebank to Geneva, called Gamber-Corta, who had an exhibition of puppets, that he made play a kind of comedy. We went once to see them, but could not spare time to go again, being busily employed in making puppets of our own, and inventing comedies, which we immediately set about making them perform, mimicking to the best of our abilities the uncouth voice of Punch; and, to complete the business, my good aunt and uncle Bernard had the patience to see and listen to our imitations; but my uncle, having one day read an elaborate discourse to his family, we instantly gave up our comedies, and began composing sermons.

These details, I confess, are not very amusing, but they serve to demonstrate that the former part of our education was well directed, since being, at such an early age, the absolute masters of our time, we found no inclination to abuse it; and so little in want of other companions, that we constantly neglected every occasion of seeking them. When taking our walks together, we observed their diversions without feeling any inclination to partake of them. Friendship so entirely occupied our hearts, that, pleased with each other's company, the simplest pastimes were sufficient to delight us.

We were soon remarked for being thus inseparable: and what rendered us more conspicuous, my cousin was very tall, myself extremely short, so that we exhibited a very whimsical contrast. This meager figure, small, sallow countenance, heavy air, and supine gait, excited the ridicule of the children, who, in the gibberish of the country, nicknamed him Barna Bredanna; and we no sooner got out of doors than our ears were assailed with a repetition of "Barna Bredanna." He bore this indignity with tolerable patience, but I was instantly for fighting. This was what the young rogues aimed at. I engaged accordingly, and was beat. My poor cousin did all in his power to assist me, but he was weak, and a single stroke brought him to the ground. I then became furious, and received several smart blows, some of which were aimed at Barna Bredanna. This quarrel so far increased the evil, that, to avoid their insults, we could only show ourselves in the streets while they were employed at school.

I had already become a redresser of grievances; there only wanted a lady in the way to be a knight-errant in form. This defect was soon supplied; I presently had two. I frequently went to see my father at Nion, a small city in the Vaudois country, where he was now settled. Being universally respected, the affection entertained for him extended to me; and, during my visits, the question seemed to be, who should show me most kindness. A Madam de Vulson, in particular, loaded me with caresses; and, to complete all, her daughter made me her gallant. I need not explain what kind of gallant a boy of eleven must be to a girl of two and twenty; the artful hussies know how to set these puppets up in front, to conceal more serious engagements. On my part, I saw no inequality between myself and Miss Vulson, was flattered by the circumstance, and went into it with my whole heart, or rather my whole head, for this passion certainly reached no further, though it transported me almost to madness, and frequently produced scenes sufficient to make even a cynic expire with laughter.

I have experienced two kinds of love, equally real, which have scarce any affinity, yet each differing materially from tender friendship. My whole life has been divided between these affections, and I have frequently felt the power of both at the same instant. For example, at the very time I so publicly and tyrannically claimed Miss Vulson, that I could not suffer any other of my sex to approach her, I had short, but passionate, assignations with a Miss Goton, who thought proper to act the schoolmistress with me. Our meetings, though absolutely childish, afforded me the height of happiness. I felt the whole charm of mystery, and repaid Miss Vulson in kind, when she least expected it, the use she made of me in concealing her amours. To my great mortification, this secret was soon discovered, and I presently lost my young schoolmistress.

Miss Goton was, in fact, a singular personage. She was not handsome, yet there was a certain something in her figure which could not easily be forgotten, and this for an old fool, I am too often convinced of. Her eyes, in particular, neither corresponded with her age, her height, nor her manner; she had a lofty imposing air which agreed extremely well with the character she assumed, but the most extraordinary part of her composition was a mixture of forwardness and reserve difficult to be conceived; and while she took the greatest liberties with me, would never permit any to be taken with her in return, treating me precisely like a child. This makes me suppose she had either ceased herself to be one, or was yet sufficiently so to behold us play the danger to which this folly exposed her.

I was so absolutely in the power of both these mistresses, that when in the presence of either, I never thought of her who was absent; in other respects, the effects they produced on me bore no affinity. I could have passed my whole life with Miss Vulson, without forming a wish to quit her; but then, my satisfaction was attended with a pleasing serenity; and, in numerous companies, I was particularly charmed with her. The sprightly sallies of her wit, the arch glance of her eye, even jealousy itself, strengthened my attachment, and I triumphed in the preference she seemed to bestow on me, while addressed by more powerful rivals; applause, encouragement, and smiles, gave animation to my happiness. Surrounded by a throng of observers, I felt the whole force of love- I was passionate, transported; in a tete-a-tete, I should have been constrained, thoughtful, perhaps unhappy. If Miss Vulson was ill, I suffered with her; would willingly have given up my own health to establish hers (and, observe, I knew the want of it from experience); if absent, she employed my thoughts, I felt the want of her; when present, her caresses came with warmth and rapture to my heart, though my senses were unaffected. The familiarities she bestowed on me I could not have supported the idea of her granting to another; I loved her with a brother's affection only, but experienced all the jealousy of a lover.

With Miss Goton this passion might have acquired a degree of fury; I should have been a Turk, a tiger, had I once imagined she bestowed her favors on any but myself. The pleasure I felt on approaching Miss Vulson was sufficiently ardent, though unattended with uneasy sensations; but at sight of Miss Goton, I felt myself bewildered- every sense was absorbed in ecstasy. I believe it would have been impossible to have remained long with her; I must have been suffocated with the violence of my palpitations. I equally dreaded giving either of them displeasure; with one I was more complaisant; with the other, more submissive. I would not have offended Miss Vulson for the world; but if Miss Goton had commanded me to throw myself into the flames, I think I should have instantly obeyed her. Happily, both for her and myself, our amours, or rather rendezvous, were not of long duration: and though my connection with Miss Vulson was less dangerous, after a continuance of some greater length, that likewise had its catastrophe; indeed the termination of a love affair is good for nothing, unless it partakes of the romantic, and can furnish out at least an exclamation.

Though my correspondence with Miss Vulson was less animated, it was perhaps more endearing; we never separated without tears, and it can hardly be conceived what a void I felt in my heart. I could neither think nor speak of anything but her. These romantic sorrows were not affected, though I am inclined to believe they did not absolutely center in her, for I am persuaded (though I did not perceive it at that time) being deprived of amusement bore a considerable share in them.

To soften the rigor of absence, we agreed to correspond with each other, and the pathetic expressions these letters contained were sufficient to have split a rock. In a word, I had the honor of her not being able to endure the pain of separation. She came to see me at Geneva.

My head was now completely turned; and during the two days she remained here, I was intoxicated with delight. At her departure, I would have thrown myself into the water after her, and absolutely rent the air with my cries. The week following she sent me sweetmeats, gloves, etc. This certainly would have appeared extremely gallant, had I not been informed of her marriage at the same instant, and that the journey I had thought proper to give myself the honor of, was only to buy her wedding suit.

My indignation may easily be conceived; I shall not attempt to describe it. In this heroic fury, I swore never more to see the perfidious girl, supposing it the greatest punishment that could be inflicted on her. This, however, did not occasion her death, for twenty years after while on a visit to my father, being on the lake, I asked who those ladies were in a boat not far from ours. "What!" said my father, smiling, "does not your heart inform you? It is your former flame, it is Madam Christin, or, if you please, Miss Vulson." I started at the almost forgotten name, and instantly ordered the waterman to turn off, not judging it worth while to be perjured, however favorable the opportunity for revenge, in renewing a dispute of twenty years past, with a woman of forty.

Thus, before my future destination was determined, did I fool away the most precious moments of my youth. After deliberating a long time on the bent of my natural inclination, they resolved to dispose of me in a manner the most repugnant to them. I was sent to Mr. Masseron, the City Register, to learn (according to the expression of my uncle Bernard) the thriving occupation of a scraper. This nickname was inconceivably displeasing to me, and I promised myself but little satisfaction in the prospect of heaping up money by a mean employment. The assiduity and subjection required completed my disgust, and I never set foot in the office without feeling a kind of horror, which every day gained fresh strength.

Mr. Masseron, who was not better pleased with my abilities than I was with the employment, treated me with disdain, incessantly upbraiding me with being a fool and blockhead, not forgetting to repeat, that my uncle had assured him I was a knowing one, though he could not find that I knew anything. That he had promised to furnish him with a sprightly boy, but had, in truth, sent him an ass. To conclude, I was turned out of the registry, with the additional ignominy of being pronounced a fool by all Mr. Masseron's clerks, and fit only to handle a file.

My vocation thus determined, I was bound apprentice; not, however, to a watchmaker, but to an engraver, and I had been so completely humiliated by the contempt of the register, that I submitted without a murmur. My master, whose name was M. Ducommon, was a young man of a very violent and boorish character, who contrived in a short time to tarnish all the amiable qualities of my childhood, to stupefy a disposition naturally sprightly, and reduce my feelings, as well as my condition, to an absolute state of servitude. I forgot my Latin, history, and antiquities; I could hardly recollect whether such people as Romans ever existed. When I visited my father, he no longer beheld his idol, nor could the ladies recognize the gallant Jean Jacques; nay, I was so well convinced that Mr. and Miss Lambercier would scarce receive me as their pupil, that I endeavored to avoid their company, and from that time have never seen them. The vilest inclinations, the basest actions, succeeded my amiable amusements, and even obliterated the very remembrance of them. I must have had, in spite of my good education, a great propensity to degenerate, else the declension could not have followed with such ease and rapidity, for never did so promising a Caesar so quickly become a Laradon.

The art itself did not displease me. I had a lively taste for drawing. There was nothing displeasing in the exercise of the graver; and as it required no very extraordinary abilities to attain perfection as a watchcase engraver, I hoped to arrive at it. Perhaps I should have accomplished my design, if unreasonable restraint, added to the brutality of my master, had not rendered my business disgusting. I wasted his time, and employed myself in engraving medals, which served me and my companions as a kind of insignia for a new invented order of chivalry, and though this differed very little from my usual employ, I considered it as a relaxation. Unfortunately, my master caught me at this contraband labor, and a severe beating was the consequence. He reproached me at the same time with attempting to make counterfeit money, because our medals bore the arms of the Republic, though, I can truly aver, I had no conception of false money, and very little of the true, knowing better how to make a Roman As than one of our threepenny pieces.

My master's tyranny rendered insupportable that labor I should otherwise have loved, and drove me to vices I naturally despised, such as falsehood, idleness, and theft. Nothing ever gave me a clearer demonstration of the difference between filial dependence and abject slavery, than the remembrance of the change produced in me at that period. Hitherto I had enjoyed a reasonable liberty; this I had suddenly lost. I was enterprising at my father's, free at M. Lambercier's, discreet at my uncle's; but, with my master, I became fearful and from that moment my mind was vitiated. Accustomed to live on terms of perfect equality, to be witness of no pleasures I could not command, to see no dish I was not to partake of, or be sensible of a desire I might not express; to be able to bring every wish of my heart to my lips- what a transition!- at my master's I was scarce allowed to speak, was forced to quit the table without tasting what I most longed for, and the room when I had nothing particular to do there; was incessantly confined to my work, while the liberty my master and his journeymen enjoyed, served only to increase the weight of my subjection. When disputes happened to arise, though conscious that I understood the subject better than any of them, I dared not offer my opinion; in a word, everything I saw became an object of desire, for no other reason than because I was not permitted to enjoy anything. Farewell gayety, ease, those happy turns of expression, which formerly even made my faults escape correction. I recollect, with pleasure, a circumstance that happened at my father's, which even now makes me smile. Being for some fault ordered to bed without my supper, as I was passing through the kitchen, with my poor morsel of bread in my hand, I saw the meat turning on the spit; my father and the rest were round the fire; I must bow to every one as I passed. When I had gone through this ceremony, leering with a wishful eye at the roast meat, which looked so inviting, and smelt so savory, I could not abstain from making that a bow likewise, adding in a pitiful tone, good-by, roast meat! This unpremeditated pleasantry put them in such good humor, that I was permitted to stay, and partake of it. Perhaps the same thing might have produced a similar effect at my master's, but such a thought could never have occurred to me, or, if it had, I should not have had courage to express it.

Thus I learned to covet, dissemble, lie, and, at length, to steal, a propensity I never felt the least idea of before, though since that time I have never been able entirely to divest myself of it. Desire and inability united naturally led to this vice, which is the reason pilfering is so common among footmen and apprentices, though the latter, as they grow up, and find themselves in a situation where everything is at their command, lose this shameful propensity. As I never experienced the advantage, I never enjoyed the benefit.

Good sentiments, ill directed, frequently lead children into vice. Notwithstanding my continual wants and temptations, it was more than a year before I could resolve to take even eatables. My first theft was occasioned by complaisance, but it was productive of others which had not so plausible an excuse.

My master had a journeyman named Verrat, whose mother lived in the neighborhood, and had a garden at a considerable distance from the house, which produced excellent asparagus. This Verrat, who had no great plenty of money, took it in his head to rob her of the most early production of her garden, and by the sale of it procure those indulgences he could not otherwise afford himself; not being very nimble, he did not care to run the hazard of a surprise. After some preliminary flattery, which I did not comprehend the meaning of, he proposed this expedition to me, as an idea which had that moment struck him. At first I would not listen to the proposal; but he persisted in his solicitation, and as I could never resist the attacks of flattery, at length prevailed. In pursuance of this virtuous resolution, I every morning repaired to the garden, gathered the best of the asparagus, and took it to the Molard where some good old women, who guessed how I came by it, wishing to diminish the price, made no secret of their suspicions; this produced the desired effect, for, being alarmed, I took whatever they offered, which being taken to Mr. Verrat, was presently metamorphosed into a breakfast, and divided with a companion of his; for, though I procured it, I never partook of their good cheer, being fully satisfied with an inconsiderable bribe.

I executed my roguery with the greatest fidelity, seeking only to please my employer; and several days passed before it came into my head to rob the robber, and tithe Mr. Verrat's harvest. I never considered the hazard I run in these expeditions, not only of a torrent of abuse, but what I should have been still more sensible of, a hearty beating; for the miscreant, who received the whole benefit, would certainly have denied all knowledge of the fact, and I should only have received a double portion of punishment for daring to accuse him, since being only an apprentice, I stood no chance of being believed in opposition to a journeyman. Thus in every situation, powerful rogues know how to save themselves at the expense of the feeble.

This practice taught me it was not so terrible to thieve as I had imagined; I took care to make this discovery turn to some account, helping myself to everything within my reach, that I conceived an inclination for. I was not absolutely ill-fed at my master's, and temperance was only painful to me by comparing it with the luxury he enjoyed. The custom of sending young people from table precisely when those things are served up which seem most tempting, is calculated to increase their longing, and induces them to steal what they conceive to be so delicious. It may be supposed I was not backward in this particular: in general my knavery succeeded pretty well. though quite the reverse when I happened to be detected.

I recollect an attempt to procure some apples, which was attended with circumstances that make me smile and shudder even at this instant. The fruit was standing in a pantry, which by a lattice at a considerable height received light from the kitchen. One day, being alone in the house, I climbed up to see these precious apples, which, being out of my reach, made this pantry appear the garden of Hesperides. I fetched the spit- tried if it would reach them- it was too short- I lengthened it with a small one which was used for game,- my master being very fond of hunting, darted at them several times without success; at length was more fortunate; being transported to find I was bringing up an apple, I drew it gently to the lattice- was going to seize it, when (who can express my grief and astonishment!) I found it would not pass through- it was too large. I tried every expedient to accomplish my design, sought supporters to keep the spits in the same position, a knife to divide the apple, and a lath to hold it with; at length, I so far succeeded as to effect the division, and made no doubt of drawing the pieces through; but it was scarcely separated (compassionate reader, sympathize with my affliction) when both pieces fell into the pantry.

Though I lost time by this experiment, I did not lose courage, but, dreading a surprise, I put off the attempt till next day, when I hoped to be more successful, and returned to my work as if nothing had happened, without once thinking of what the two obvious witnesses I had left in the pantry deposed against me.

The next day (a fine opportunity offering) I renew the trial. I fasten the spits together: get on the stool; take aim; am just going to dart at my prey- unfortunately the dragon did not sleep; the pantry door opens, my master makes his appearance, and, looking up, exclaims, "Bravo!"- The horror of that moment returns- the pen drops from my hand.

A continual repetition of ill treatment rendered me callous; it seemed a kind of composition for my crimes, which authorized me to continue them, and, instead of looking back at the punishment, I looked forward to revenge. Being beat like a slave, I judged I had a right to all the vices of one. I was convinced that to rob and be punished were inseparable, and constituted, if I may so express myself, a kind of traffic, in which, if I perform my part of the bargain, my master would take care not to be deficient in his; that preliminary settled, I applied myself to thieving with great tranquility, and whenever this interrogatory occurred to my mind, "What will be the consequence?" the reply was ready, "I know the worst, I shall be beat; no matter, I was made for it."

I love good eating; am sensual, but not greedy; I have such a variety of inclinations to gratify, that this can never predominate; and unless my heart is unoccupied, which very rarely happens, I pay but little attention to my appetite: to purloining eatables, but extended this propensity to everything I wished to possess, and if I did not become a robber in form, it was only because money never tempted me.

My master had a closet in the workshop, which he kept locked; this I contrived to open and shut as often as I pleased, and laid his best tools, fine drawings, impressions, in a word, everything he wished to keep from me, under contribution. These thefts were so far innocent, that they were always employed in his service, but I was transported at having the trifles in my possession, and imagined I stole the art with its productions. Besides what I have mentioned, his boxes contained threads of gold and silver, a number of small jewels, valuable medals, and money; yet, though I seldom had five sous in my pocket, I do not recollect ever having cast a wishful look at them; on the contrary, I beheld these valuables rather with terror than delight.

I am convinced the dread of taking money was, in a great measure, the effect of education. There was mingled with the idea of it the fear of infamy, a prison, punishment, and death: had I even felt the temptation, these objects would have made me tremble; whereas my failings appeared a species of waggery, and, in truth, they were little else; they could but occasion a good trimming, and this I was already prepared for. A sheet of fine drawing-paper was a greater temptation than money sufficient to have purchased a ream. This unreasonable caprice is connected with one of the most striking singularities of my character, and has so far influenced my conduct, that it requires a particular explanation.

My passions are extremely violent; while under their influence, nothing can equal my impetuosity; I am an absolute stranger to discretion, respect, fear, or decorum; rude, saucy, violent, and intrepid: no shame can stop, no danger intimidate me. My mind is frequently so engrossed by a single object, that beyond it the whole world is not worth a thought; this is the enthusiasm of a moment, the next, perhaps, I am plunged in a state of annihilation. Take me in my moments of tranquility, I am indolence and timidity itself; a word to speak, the least trifle to perform, appear an intolerable labor; everything alarms and terrifies me; the very buzzing of a fly will make me shudder: I am so subdued by fear and shame, that I would gladly shield myself from mortal view.

When obliged to exert myself, I am ignorant what to do! when forced to speak, I am at a loss for words; and if any one looks at me, I am instantly out of countenance. If animated with my subject, I express my thoughts with ease, but, in ordinary conversations, I can say nothing- absolutely nothing; and, being obliged to speak, renders them insupportable.

I may add, that none of my predominant inclinations center in those pleasures which are to be purchased: money empoisons my delights; I must have them unadulterated; I love those of the table, for instance, but cannot endure the restraints of good company, or the intemperance of taverns; I can enjoy them only with a friend, for alone it is equally impossible; my imagination is then so occupied with other things, that I find no pleasure in eating. Women who are to be purchased have no charms for me; my beating heart cannot be satisfied without affection; it is the same with every other enjoyment, if not truly disinterested, they are absolutely insipid; in a word, I am fond of those things which are only estimable to minds formed for the peculiar enjoyment of them.

I never thought money so desirable as it is usually imagined; if you would enjoy, you must transform it; and this transformation is frequently attended with inconvenience: you must bargain, purchase, pay dear, be badly served, and often duped. I buy an egg, am assured it is new-laid- I find it stale; fruit in its utmost perfection- 'tis absolutely green; a girl, and she is tainted. I love good wine, but where shall I get it? Not at my wine merchant's- he will certainly poison me. I wish to be universally respected; how shall I compass my design? I must make friends, send messages, come, go, wait, and be frequently deceived. Money is the perpetual source of uneasiness; I fear it more than I love good wine.

A thousand times, both during and since my apprenticeship, have I gone out to purchase some nicety, I approach the pastry-cook's, perceive some women at the counter, and imagine they are laughing at me. I pass a fruit shop, see some fine pears, their appearance tempts me; but then two or three young people are near, or a man I am acquainted with is standing at the door; I take all that pass for persons I have some knowledge of, and my near sight contributes to deceive me; I am everywhere intimidated, restrained by some obstacle, and with money in my pocket return as I went, for want of resolution to purchase what I long for.

I should enter into the most insipid details was I to relate the trouble, shame, repugnance, and inconvenience of all kinds which I have experienced in parting with my money, whether in my own person, or by the agency of others; as I proceed, the reader will get acquainted with my disposition, and perceive all this without my troubling him with the recital.

This once comprehended, one of my apparent contradictions will be easily accounted for, and the most sordid avarice reconciled with the greatest contempt of money. It is a movable which I consider of so little value, that, when destitute of it, I never wish to acquire any; and when I have a sum I keep it by me, for want of knowing how to dispose of it to my satisfaction; but let an agreeable and convenient opportunity present itself, and I empty my purse with the utmost freedom; not that I would have the reader imagine I am extravagant from a motive of ostentation, quite the reverse: it was ever in subservience to my pleasures, and, instead of glorying in expense, I endeavor to conceal it. I so well perceive that money is not made to answer my purposes, that I am almost ashamed to have any, and, still more, to make use of it.

Had I ever possessed a moderate independence, I am convinced I should have had no propensity to become avaricious. I should have required no more, and cheerfully lived up to my income; but my precarious situation has constantly and necessarily kept me in fear. I love liberty, and I loathe constraint, dependence, and all their kindred annoyances. As long as my purse contains money it secures my independence, and exempts me from the trouble of seeking other money, a trouble of which I have always had a perfect horror; and the dread of seeing the end of my independence, makes me proportionately unwilling to part with my money. The money that we possess is the instrument of liberty, that which we lack and strive to obtain is the instrument of slavery. Thence it is that I hold fast to aught that I have, and yet covet nothing more.

My disinterestedness, then, is in reality only idleness, the pleasure of possessing is not in my estimation worth the trouble of acquiring: and my dissipation is only another form of idleness; when we have an opportunity of disbursing pleasantly we should make the best possible use of it.

I am less tempted by money than by other objects, because between the moment of possessing the money and that of using it to obtain the desired object there is always an interval, however short; whereas to possess the thing is to enjoy it. I see a thing, and it tempts me; but if I see not the thing itself but only the means of acquiring it, I am not tempted. Therefore it is that I have been a pilferer, and am so even now, in the way of mere trifles to which I take a fancy, and which I find it easier to take than to ask for; but I never in my life recollect having taken a farthing from any one, except about fifteen years ago, when I stole seven francs and ten sous. The story is worth recounting, as it exhibits a concurrence of ignorance and stupidity I should scarcely credit, did it relate to any but myself.

It was in Paris: I was walking with M. de Franceul at the Palais Royal: he pulled out his watch, he looked at it, and said to me, "Suppose we go to the opera?"- "With all my heart." We go; he takes two box tickets, gives me one, and enters himself with the other; I follow, find the door crowded; and, looking in, see every one standing; judging, therefore, that M. de Franceul might suppose me concealed by the company, I go out, ask for my ticket, and, getting the money returned, leave the house, without considering, that by then I had reached the door every one would be seated, and M. de Franceul might readily perceive I was not there.

As nothing could be more opposite to my natural inclination than this abominable meanness, I note it, to show there are moments of delirium when men ought not to be judged by their actions: this was not stealing the money, it was only stealing the use of it, and was the more infamous for wanting the excuse of a temptation.

I should never end these accounts, was I to describe all the gradations through which I passed, during my apprenticeship, from the sublimity of a hero to the baseness of a villain. Though I entered into most of the vices of my situation, I had no relish for its pleasures: the amusements of my companions were displeasing, and when too much restraint had made my business wearisome, I had nothing to amuse me. This renewed my taste for reading which had long been neglected. I thus committed a fresh offense, books made me neglect my work, and brought on additional punishment, while inclination, strengthened by constraint, became an unconquerable passion. La Tribu, a well-known librarian, furnished me with all kinds: good or bad, I perused them with avidity, and without discrimination.

It will be said, "at length, then, money became necessary"- true; but this happened at a time when a taste for study had deprived me both of resolution and activity: totally occupied by this new inclination, I only wished to read, I robbed no longer. This is another of my peculiarities; a mere nothing frequently calls me off from what I appear the most attached to; I give in to the new idea; it becomes a passion, and immediately every former desire is forgotten.

Reading was my new hobby; my heart beat with impatience to run over the new book I carried in my pocket; the first moment I was alone, I seized the opportunity to draw it out, and thought no longer of rummaging my master's closet. I was even ashamed to think I had been guilty of such meanness; and had my amusements been more expensive, I no longer felt an inclination to continue it. La Tribu gave me credit, and when once I had the book in my possession, I thought no more of the trifle I was to pay for it; as money came it naturally passed to this woman; and when she chanced to be pressing, nothing was so conveniently at hand as my own effects; to steal in advance required foresight, and robbing to pay was no temptation.

The frequent blows I received from my master, with my private and ill-chosen studies, rendered me reserved, unsociable, and almost deranged my reason. Though my taste had not preserved me from silly unmeaning books, by good fortune I was a stranger to licentious or obscene ones: not that La Tribu (who was very accommodating) made any scruple of lending these, on the contrary, to enhance their worth, she spoke of them with an air of mystery; this produced an effect she had not foreseen, for both shame and disgust made me constantly refuse them. Chance so well seconded my bashful disposition, that I was past the age of thirty before I saw any of those dangerous compositions.

In less than a year I had exhausted La Tribu's scanty library, and was unhappy for want of further amusement. My reading, though frequently bad, had worn off my childish follies, and brought back my heart to nobler sentiments than my condition had inspired; meantime, disgusted with all within my reach, and thinking everything charming that was out of it, my present situation appeared extremely miserable. My passions began to acquire strength, I felt their influence, without knowing whither they would conduct me. I was as far removed from actual enjoyment as if sexless. Sometimes I thought of former follies, but sought no further.

At this time my imagination took a turn which helped to calm my increasing emotions; it was, to contemplate those situations in the books I had read, which produced the most striking effect on my mind; to recall, combine, and apply them to myself in such a manner, as to become one of the personages my recollection presented, and be continually in those fancied circumstances which were most agreeable to my inclinations; in a word, by contriving to place myself in these fictitious situations, the idea of my real one was in a great measure obliterated.

This fondness for imaginary objects, and the facility with which I could gain possession of them, completed my disgust for everything around me, and fixed that inclination for solitude which has ever since been predominant. We shall have more than once occasion to remark the effects of a disposition, misanthropic and melancholy in appearance, but which proceed, in fact, from a heart too affectionate, too ardent, which, for want of similar dispositions, is constrained to content itself with nonentities, and be satisfied with fiction. It is sufficient, at present, to have traced the origin of a propensity which has modified my passions, set bounds to each, and by giving too much ardor to my wishes, has ever rendered me too indolent to obtain them.

Thus I attained my sixteenth year, uneasy, discontented with myself and everything that surrounded me; displeased with my occupation, without enjoying the pleasures common to my age, weeping without a cause, sighing I knew not why, and fond of my chimerical ideas for want of more valuable realities.

Every Sunday, after sermon-time, my companions came to fetch me out, wishing me to partake of their diversions. I would willingly have been excused, but when once engaged in amusement, I was more animated and enterprising than any of them; it was equally difficult to engage or restrain me: indeed, this was ever a leading trait in my character. In our country walks I was ever foremost, and never thought of returning till reminded by some of my companions. I was twice obliged to be from my master's the whole night, the city gates having been shut before I could reach them. The reader may imagine what treatment this procured me the following mornings; but I was promised such a reception for the third, that I made a firm resolution never to expose myself to the danger of it. Notwithstanding my determination, I repeated this dreaded transgression, my vigilance having been rendered useless by a cursed captain, named M. Minutoli, who, when on guard, always shut the gate he had charge of an hour before the usual time. I was returning home with my two companions, and had got within half a league of the city, when I heard them beat the tattoo; I redouble my pace, I run with my utmost speed, I approach the bridge, see the soldiers already at their posts I call out to them in a suffocated voice- it is too late; I am twenty paces from the guard, the first bridge is already drawn up, and I tremble to see those terrible horns advanced in the air which announce the fatal and inevitable destiny, which from this moment began to pursue me.

I threw myself on the glacis in a transport of despair, while my companions, who only laughed at the accident, immediately determined what to do. My resolution, though different from theirs, was equally sudden: on the spot, I swore never to return to my master's, and the next morning, when my companions entered the city, I bade them an eternal adieu, conjuring them at the same time to inform my cousin Bernard of my resolution, and the place where he might see me for the last time.

From the commencement of my apprenticeship I had seldom seen him; at first, indeed, we saw each other on Sundays, but each acquiring different habits, our meetings were less frequent. I am persuaded his mother contributed greatly towards this change; he was to consider himself as a person of consequence, I was a pitiful apprentice; notwithstanding our relationship, equality no longer subsisted between us, and it was degrading himself to frequent my company. As he had a natural good heart his mother's lessons did not take an immediate effect, and for some time he continued to visit me.

Having learned my resolution, he hastened to the spot I had appointed, not, however, to dissuade me from it, but to render my flight agreeable, by some trifling presents, as my own resources would not have carried me far. He gave me, among other things, a small sword, which I was very proud of, and took with me as far as Turin, where absolute want constrained me to dispose of it. The more I reflect on his behavior at this critical moment, the more I am persuaded he followed the instructions of his mother, and perhaps his father likewise; for, had he been left to his own feelings, he would have endeavored to retain, or have been tempted to accompany me; on the contrary, he encouraged the design, and when he saw me resolutely determined to pursue it, without seeming much affected, left me to my fate. We never saw or wrote to each other from that time: I cannot but regret this loss, for his heart was essentially good, and we seemed formed for a more lasting friendship.

Before I abandon myself to the fatality of my destiny, let me contemplate for a moment the prospect that awaited me had I fallen into the hands of a better master. Nothing could have been more agreeable to my disposition, or more likely to confer happiness, than the peaceful condition of a good artificer, in so respectable a line as engravers are considered at Geneva. I could have obtained an easy subsistence, if not a fortune; this would have bounded my ambition; I should have had means to indulge in moderate pleasures, and should have continued in my natural sphere, without meeting with any temptation to go beyond it. Having an imagination sufficiently fertile to embellish with its chimeras every situation, and powerful enough to transport me from one to another, it was immaterial in which I was fixed; that was best adapted to me, which, requiring the least care or exertion, left the mind most at liberty; and this happiness I should have enjoyed. In my native country, in the bosom of my religion, family, and friends, I should have passed a calm and peaceful life in the uniformity of a pleasing occupation, and among connections dear to my heart. I should have been a good Christian, a good citizen, a good friend, a good man. I should have relished my condition, perhaps have been an honor to it, and after having passed a life of happy obscurity, surrounded by my family, I should have died at peace. Soon it may be forgotten, but while remembered it would have been with tenderness and regret.

Instead of this- what a picture am I about to draw!- Alas! why should I anticipate the miseries I have endured? The reader will have but too much of the melancholy subject.


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